Président de la LADDH, Ali Yahia Abdenour, à El Khabar :« Ouyahia porte l’injustice en lui »

« J’ai refusé de défendre Boumaârafi pour épargner ma vie »

El Khabar, 19 août 2007

El Khabar: est-il vrai que le président de la république ait demandé l’ouverture d’une enquête sur l’affaire de votre logement et de votre cabinet ?
M. Ali Yahia Abdenour: J’ai appris la nouvelle par votre journal, je me suis rendu une seule fois à la présidence, le 18 Février 1992 à la demande du regretté Mohammed Boudiaf, l’entrevue de 2 heures s’est très mal terminée. Pour avoir dénoncé au forum de Madrid d’avril 1992 sur la démocratie en l’Algérie, l’ouverture du camp de concentration et demandé leur fermeture immédiate, Boudiaf a déclaré : « s’il y a avait vraiment ces camps de concentration, celui qui a fait ces déclarations y aurait été envoyé le premier ».
La sensibilité des algériens est extrême à l’égard de la vente des biens immobiliers de l’Etat, hérités de la colonisation, l’Algérie appartient-t-elle à tous les algériens ou seulement à la petite minorité, à ceux qui détiennent ou ont détenu une parcelle du pouvoir. Il faut mettre en garde ce pouvoir tentaculaire et vérace sur son peu de transparence, en ce qui concerne la répartition de ces biens entre les anciens et nouveaux dirigeants, le débat aura lieu après l’installation de la démocratie dans tous les rouages de l’Etat.

El Khabar: vous accusez Ahmed Ouyahia d’être à l’origine du refus de cession de votre cabinet d’avocat et de votre logement.
M. Ali Yahia Abdenour: C’est Ahmed Ouyahia, chef du gouvernement qui possède une immense fortune, qui a interdit cette vente faisant de moi un SDF. C’est une formule politique injuste qui produit de l’injustice parce qu’il porte l’injustice en lui. Il a nié la sincérité de mes motivations et la rigoureuse honnêteté intellectuelle qui m’a conduit à mettre ma vie en accord avec mes idées, à aller jusqu’au bout de mes engagements, et à en assumer toutes les conséquences.

El Khabar : Dans votre livre vous dites que le système politique traverse l’épreuve la plus grave depuis son installation, quels sont les indices, que sera l’Algérie dans le futur immédiat ? Quelles alternatives et quelles solutions de rechanges politiques ? y a t il des questions que l’on ne doit pas poser, des vérités qu’il convient de taire, selon l’adage qui veut que toute vérité n’est pas bonne à dire ?
M. Ali Yahia Abdenour : un problème bien posé peut être convenablement résolu, quand il est élaboré avec prudence, franchise et clarté, avec hauteur de vue, avec délicates attentions et une générosité du cœur pour ce qui est de la maladie du président de la république, que d’aspérités du destin, il faut adoucir.
Tout indique que le système politique en vigueur depuis l’indépendance du pays traverse une grave épreuve, est en phase finale, en fin de régime. Ces événements prévus ou imprévus peuvent survenir dans la situation politique actuelle. L’Algérie est en situation objective de crise qu’elle peut résoudre dans un proche avenir. Le président a-t-il la capacité physique de conduire des affaires du pays ? Sera-t-il contraint à un retrait anticipé pour maladie, ou suivra-t-il l’exemple des présidents Français George Pompidou ou François Mitterrand qui ont assumé leur tache jusqu’à l’épuisement. Les présidents des deux institutions solides de l’Etat, les décideurs de l’armée et le président de la république, doivent mettre leur maturité politique au service de la patrie, avec le regard de leur intelligence et la sûre intuition de leurs cœurs.
Le peuple algérien doit peser sur les événements, et ne pas attendre que d’autres décident à sa place. Le test décisif du changement ne sera apporté par la mise en œuvre de la souveraineté populaire confisquée, et la qualité du citoyen pour l’Algérie qui a été et demeure un sujet. La transition pacifique vers un régime démocratique est la juste prétention de l’Algérien à devenir le sujet et non l’objet de l’histoire. La démocratie c’est d’abord l’alternance qui est le droit souverain du peuple algérien à choisir librement ses représentants au niveau de toutes les institutions élues de l’Etat.
Le peuple algérien appelle les décideurs de l’Armée et le président de la république au sursaut, au renouveau, à des révisions déchirantes, car tout indique que des échéances et des choix redoutables s’imposeront dans un proche avenir.

El Khabar : il est connu que vous avez refusé de défendre Boudiaf dans l’affaire de son assassinat, pourquoi ?
M. Ali Yahia Abdenour: Lembarak Boumaârafi, l’assassin présumé du président Boudiaf m’a écrit dès son arrestation et sa mise en détention à la prison d’Annaba, et m’a demandé d’assurer sa défense. Sa lettre a été retirée par l’agent de la sécurité militaire qui supervisait ce dossier, c’est le doyen des juges d’Alger, Mr Saada, en charge du dossier qui m’a informé du refus de répondre à son interrogatif en mon absence. Dans sa deuxième lettre après mon refus d’assurer sa défense, il me demandait de lui rendre visite pour me confier un secret qu’il ne voulait transmettre à personne d’autre.
Boumaârafi qui avait lu la violente campagne à mon encontre, déclenchée par les médias lors du forum de Madrid sur la démocratie a pensé que je méritais sa confiance. Le sentiment d’absence d’espoir qui est le drame d’un prisonnier, sur qui pèse une lourde charge, sa résistance morale qui s’affaiblie ou sa révolte fait qu’il a besoin d’un avocat qui ne fléchirait pas devant la pression des services spéciaux. Je suppose que la fonction de président de la LAADH que j’exerce sans rupture de fidélité et de solidarité envers toute personne privée de sa liberté et de ses droits, m’a grandi et conféré à ses yeux une autorité morale qui le tranquillisait et le sécurisait. J’ai refusé d’assurer la défense parce j’avais peur d’être liquidé physiquement pour détention des secrets d’Etat. Un an auparavant, en septembre 1991, le général major Smail Lamari, qui était alors colonel avait fait pression des mois durant sur les dirigeants du FIS pour qu’ils me déconstituent, ces derniers ont opposé un refus catégorique à sa demande. Lors de son procès, Boumaârafi s’est replié sur lui-même et a refusé de dire ses vérités. La Chambre d’accusation de la cour d’Alger a ordonné une expertise balistique, pour savoir si les balles retirées du corps de Boudiaf et celles incrustées dans les murs provenaient de la même arme. Cette expertise n’a pas été faite et les caméras qui ont filmé le discours de Boudiaf n’ont pas été présentées au procès.
Le président Liamine Zeroual a demandé à Adami, ministre de la justice, de réviser le procès de Boudiaf. Il est revenu sur sa décision pour des raisons que la raison ignore.

El Khabar : La LAADH regrette de plus en plus votre absence à sa tête, plusieurs défenseurs des Droits de l’Homme disent que la LAADH est morte ?
M. Ali Yahia Abdenour : Comprendre une question, c’est l’exposer franchement, avec méthode, sans précipitation, mais avec la ténacité d’un esprit dont la tension ne se relâche qu’une fois la tache achevée. Mettre un terme aux divisions, aux polémiques et aux querelles, pour que la ligue puisse sortir de sa léthargie et consacrer sa volonté et son énergie à la réalisation de ses objectifs est sans doute le plus urgent des problèmes, afin que son action soit ordonnée et efficace, car les fautes de méthode se paient aussi cher que les erreurs d’analyse.
Le comité directeur de la ligue, organe exécutif a éclaté, et le conseil national est revenu une seule fois en 2ans, alors qu’il doit se réunir tous les six mois. D’incident en incident, on en vient à alourdir le climat qui se dégrade par tranches successives et surajoutées, et si nous n’y prenons garde, cela ira en s’aggravant jusqu’à une crise de plus en plus aigue. L’épreuve doit être dépassée par l’application des statuts de la ligue qui redresseront une évolution dangereuse. Il n’y a d’influence et autorité dans une ligue que celles prévues dans les statuts.
Le conseil national de la LAADH doit orienter ses travaux autour de trois principes, l’intérêt de la ligue qu’il faut préserver et renforcer, et doit avoir le pas en toutes circonstances, le respect de ses statuts, créer un climat de confiance où chaque militant se retrouve à l’aise et retrouve le droit d’être lui-même. Il est normal qu’une évolution nécessitant une réorganisation se produise, pour laisser place à une équipe de travail plus soudée, plus efficace, en mesure de réaliser les objectifs de la ligue.
Une étape va être tournée et le livre de la LAADH ne se feuillette que dans un sens. La LAADH doit s’imposer par une profonde connaissance des problèmes les plus divers, la clarté de son argumentation, un jugement sûr sorti de l’effort collectif, sa vision, une action inséparable de la réflexion faite de modération, de mesure, de dialogue, une autorité morale incontestée.
La devise « dans la voie du devoir », vous rappelle constamment que les droits de l’Homme reviennent de loin en Algérie, mais qu’ils ont encore un très long chemin à parcourir, et qu’il faut être plus sensible, plus motivé, plus déterminé à poursuivre la route qui reste à faire, qu’au chemin parcouru.

 

19-08-2007
Interviewé par Hamid Yes

 
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