Reporters sans frontières

Superficie : 2 381 741 km2.
Population : 31 800 000.
Langue : arabe.
Chef de l'Etat : Abdelaziz Bouteflika.

Algérie - Rapport annuel 2005

En 2004, les rapports entre la presse privée et le pouvoir n'ont fait que s'envenimer. Plusieurs journaux ayant mené campagne contre le « candidat-président » Abdelaziz Bouteflika ont subi un violent retour de bâton après son éclatante victoire.

Comme l'a souligné un responsable du ministère de la Culture et de la Communication, un très grand nombre de reporters étrangers se sont rendus en Algérie pour couvrir l'élection présidentielle du 8 avril 2004 : « Pour la première fois, (…) des journalistes sont venus de partout, aussi bien de l'Occident que de l'Orient... » Fait sans précédent, l'armée s'était publiquement engagée à ne pas interférer dans le processus électoral. Le président Abdelaziz Bouteflika a été réélu avec une très large majorité des voix après avoir mené campagne sur le thème de la "réconciliation nationale", promettant un avenir de paix et de prospérité après la décennie noire du terrorisme islamiste. Mais la bataille entre le « candidat-président » Bouteflika et son ex-Premier ministre et secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), Ali Benflis, s'est déplacée, bien avant le démarrage officiel de la campagne en mars, sur le terrain médiatique.

Une impartialité toute relative des médias publics

Bien que la télévision d'Etat ait organisé une émission spéciale intitulée « Baramidj » (Programmes de campagne en arabe) donnant la parole à chacun des six candidats, « l'Unique » - comme l'appellent les Algériens - a continué à accorder pendant toute la campagne une large couverture aux déplacements du président Bouteflika à l'intérieur du pays. La radio et la télévision, monopoles d'Etat, ont répercuté le discours officiel, laissant peu de place à la contradiction. En dehors de la campagne officielle, aucun débat politique n'a été programmé. Les reportages en direct sur des sujets sensibles étaient proscrits et les revues de presse devaient éviter de citer les journaux privés sur la question des « disparus », les émeutes en Kabylie ou les affaires de corruption. Toujours posée, jamais réglée, la question de l'accès des partis d'opposition et des opinions de la société civile aux médias du service public (art. 10 de la loi du 3 avril 1990 relative à l'information) a poussé depuis longtemps la majorité des Algériens à s'équiper d'antennes paraboliques. Les leaders des partis d'opposition - légaux ou interdits, comme le Front islamique du salut (FIS) - se sont adressés à leurs compatriotes par l'intermédiaire des télévisions étrangères.
Interdit de parole en Algérie après douze ans d'emprisonnement, Abassi Madani, le numéro un du FIS dissous, a choisi la chaîne qatarie Al-Jazira. Les partisans du candidat Ali Benflis ont trouvé comme relais K-News, la chaîne d'information de l'ex-milliardaire en fuite Abdelmoumène Khalifa, qui, à quelques semaines de l'échéance électorale, a repris ses émissions à partir de Londres. Enfin, pour entendre pour la première fois à l'antenne les arguments de l'avocat Ali Yahia Abdenour, président de la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme (LADDH), ou du militant extrémiste berbère Belaïd Abrika, les Algériens ont pu se brancher sur Beur TV, la chaîne des Maghrébins de France.
Dès le début de l'année, une grande partie de la presse privée a dénoncé, parfois de manière peu professionnelle, les dérives autocratiques du président Bouteflika. Surnommé le « nain sectaire », le chef de l'Etat était accusé d'instrumentaliser l'appareil d'Etat, les médias officiels et les finances publiques à son profit en vue d'un « hold-up électoral ».

Mise au pas de la presse privée

Le président Bouteflika a répliqué en accusant à son tour, en mars, certains journalistes de faire autant de mal au pays que les « terroristes » et juré de combattre « les mercenaires de la plume ».
Sitôt réélu, le Président a tenu promesse. Le gouvernement a été chargé de réviser dans un sens plus restrictif la loi sur l'information d'avril 1990, qui avait permis l'émergence d'une presse privée mais dont les dispositions les plus libérales n'avaient jamais été vraiment appliquées. Ce projet de loi viserait à soumettre la création de nouvelles publications à des conditions plus sévères. Comme le Président et son chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia, l'ont exprimé très clairement, la fin du monopole étatique sur la radio et la télévision ne serait pas à l'ordre du jour. « Je ne veux pas mettre ces armes de destruction massive dans des mains irresponsables », a déclaré début avril le président Bouteflika.
De fait, les autorités ont rétabli en 2004 le monopole sur la publicité publique. Alors que les administrations et les entreprises d'Etat sont juridiquement autonomes, elles ne sont plus libres d'octroyer les marchés publicitaires publics, qui représentent un peu plus de 50 % du volume publicitaire global. En ordonnant à ses ministres et aux entreprises publiques de confier la gestion de la publicité à l'Agence nationale d'édition et de publicité (ANEP), sous contrôle du gouvernement, les autorités se sont donné les moyens d'étrangler financièrement certains titres. Simultanément, le pouvoir a favorisé la création d'une dizaine de quotidiens, à très faible tirage et entièrement à sa botte, qui sont devenus les principaux destinataires de la publicité publique.
Des restrictions ont été imposées aux journalistes exerçant en Algérie pour le compte de la presse étrangère. En février, un décret du gouvernement a interdit aux journalistes algériens et aux correspondants étrangers dans le pays de travailler pour plus d'un média à la fois. « Dans aucun pays, un journaliste ne peut travailler pour plusieurs titres !, a déclaré un représentant du ministère de la Culture et de la Communication à Reporters sans frontières. Les médias doivent avoir l'exclusivité de leur correspondant. » Le bureau d'Al-Jazira a été fermé le 30 juin 2004. À la fin de l'année, un photographe de l'Agence France-Presse (AFP) n'avait toujours pas été accrédité pour 2004.

Harcèlement judiciaire des journalistes

A la suite des convocations à répétition, des dizaines de plaintes en diffamation émanant du pouvoir, de la partialité des juges et de l'incarcération de quatre journalistes, l'autocensure a fait son retour dans certaines rédactions.
Il faut dire qu'une révision du code pénal permet de sanctionner dorénavant plus durement la diffamation. L'article 144 bis du code pénal prévoit des peines de deux à douze mois de prison et des amendes pour toute mise en cause du président de la République dans des termes injurieux, insultants ou diffamatoires. Des dizaines de journalistes ont été condamnés à de lourdes amendes et à des peines de prison avec sursis. Quatre ont été condamnés à des peines de prison ferme et deux d'entre eux, Mohammed Benchicou et Ahmed Benaoum, étaient toujours incarcérés au 1er janvier 2005.
Hafnaoui Ghoul, correspondant du quotidien arabophone El-Youm à Djelfa (270 km au sud d'Alger) et responsable du bureau régional de la LADDH, a été incarcéré pendant six mois pour « diffamation », de mai à novembre. À la surprise générale, il a été remis en liberté provisoire le 25 novembre, au lendemain d'une visite du président Bouteflika dans cette province éloignée d'Alger. Mais les dizaines de poursuites judiciaires en cours contre lui n'ont pas été abandonnées. Les enquêtes d'Hafnaoui Ghoul publiées dans El-Youm et dénonçant la corruption et les abus de pouvoir des notables locaux ont toujours déplu au wali (préfet) de Djelfa. Le journaliste avait notamment révélé l'implication des autorités locales dans le scandale de la mort de treize bébés à l'hôpital de la ville et les pressions dont sont victimes, en province, les correspondants de presse.
Le quotidien privé Le Matin, déjà dans le collimateur des autorités et qui a mené campagne contre le président Bouteflika, a vu l'étau se resserrer sur lui. En mars, le journal a été mis en demeure de verser, sous une semaine, 39 millions de dinars algériens (environ 450 000 euros) représentant une partie seulement d'un redressement fiscal pour les exercices de 1998 à 2001. Son directeur, Mohammed Benchicou, avait publié en février un virulent pamphlet contre le président algérien intitulé : « Bouteflika, une imposture algérienne ». Il a été condamné, le 14 juin, à deux ans de prison pour « infraction à la législation sur les mouvements de capitaux » et incarcéré sur-le-champ à la prison d'El-Harrach, près d'Alger. Mohammed Benchicou avait été interpellé à l'aéroport d'Alger, le 23 août 2003, en possession d'un reçu bancaire (bon de caisse) concernant une forte somme d'argent et libellé en dinars. Près d'une cinquantaine de plaintes ont été jugées ou sont en cours contre lui, dont certaines pour des délits de presse. Le 26 juin, le siège du Matin a été vendu aux enchères suite à un redressement fiscal. Le journal a cessé de paraître le 24 juillet, l'imprimerie d'Etat Simpral (Société d'impression d'Alger) ayant refusé un échéancier pour le versement de ses impayés. « Après avoir emprisonné notre directeur, les autorités ont demandé aux annonceurs de boycotter notre titre, aux banques de prendre leurs distances, et aujourd'hui l'impression est suspendue », a déclaré Youssef Rezzoug, rédacteur en chef du quotidien. El Djarida, quotidien arabophone, et Le Nouvel Algérie Actualité, quotidien francophone, ont également été suspendus d'impression pour impayés.
Le 3 juillet, Ahmed Benaoum, directeur du groupe de presse Er-raï El-Aam, et Ahmed Oukili, directeur du journal Er-raï, ont été condamnés à deux mois de prison ferme par un tribunal d'Oran pour « outrage à corps constitué ». La plainte contre les deux journalistes avait été déposée par le directeur général de la Sûreté nationale suite à la publication d'articles mettant en cause « la gestion du chef de la sûreté de la préfecture d'Oran ». Ahmed Benaoum, condamné à plusieurs reprises dans d'autres affaires en diffamation et des affaires de droit commun, reste incarcéré au 1er janvier 2005. Des dizaines d'autres plaintes ont été déposées contre lui.

Bilan 2004

- 4 journalistes incarcérés

- 2 journalistes condamnés à des peines de prison avec sursis

- 6 journalistes interpellés

- 2 journalistes menacés

- Des dizaines de journalistes convoqués par la justice

- 5 refus d'accréditation

- 6 médias censurés

Témoignage

Pourquoi ai-je été emprisonné ?

Hafnaoui Ghoul, correspondant du quotidien arabophone El-Youm à Djelfa (270 km au sud d'Alger) et militant des droits de l'homme, a été incarcéré pendant six mois pour « diffamation ». À la surprise générale, il a été remis en liberté provisoire le 25 novembre 2004, au lendemain d'une visite du président Bouteflika dans cette province éloignée d'Alger. Il est le lauréat du prix Reporters sans frontières - Fondation de France 2004.

Le jour de mon incarcération, le 24 mai 2004, est une date qui ne relève pas pour moi du hasard. J'ai été emprisonné cinquante jours seulement après la présidentielle du 2 avril qui a vu la réélection du président Bouteflika. Les discours de la campagne électorale vantaient les progrès de l'Algérie en matière de liberté d'expression et de démocratie. Mais la réalité dément ces belles paroles ! Ma condamnation à de la prison ferme pour « diffamation » a marqué une nouvelle étape dans la répression visant à supprimer les libertés publiques, politiques et syndicales, et à bâillonner la presse. Les autorités ont agi de la sorte car elles sont convaincues qu'elles ne pourront survivre qu'en disqualifiant les journalistes et les défenseurs des droits de l'homme. Dans le passé, elles ont ordonné la suspension de nombreux quotidiens, dont certains très respectés comme Essahafa, Algérie Aujourd'hui, L'Opinion et El Hadath, suivis des hebdomadaires al-Maw'id, La Lettre de l'Atlas, Les Coulisses, Le Nouveau Matin, etc. En 2003, plusieurs quotidiens ont été suspendus, officiellement pour des problèmes d'endettement, mais aussi parce qu'ils représentaient une gêne pour le système.
Le 24 mai, en l'espace de trois heures, la mascarade judiciaire s'est mise en place. Quatorze dossiers ont été constitués contre moi. Les dispositions prises, bien qu'illégales, m'ont confirmé que la toile était bien tissée. Alors que j'étais en prison, quatre ordres de détention ont été émis en un temps record, sur la base de fausses accusations et de preuves chimériques, notamment après des déclarations, en direct sur la chaîne de télévision officielle, du président de la République et des ministres de la Justice et de l'Information.
Pour le gouvernement, j'avais dépassé les bornes. Cela fait des années que les militants des droits de l'homme et la Ligue algérienne des droits de l'homme (LADDH) appellent au respect des libertés fondamentales dans le pays. Ils dénoncent les abus administratifs et policiers, ainsi que la gabegie des autorités. Au niveau local, les autorités appuient leur pouvoir sur des mafias financières et des lobbies protégés par certains responsables qui prétendent représenter l'Etat. Dans mes articles, j'ai enquêté sur la mort mystérieuse de treize nourrissons à l'hôpital de Djelfa, sur la torture encore parfois employée, le gaspillage des deniers publics, l'humiliation des citoyens et leur assujettissement.
Toutes ces dérives que j'ai dénoncées ont été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Les communiqués que j'écris au nom de la LADDH, les articles que je publie dans différents quotidiens, hebdomadaires et revues, ainsi que certaines interviews dans lesquelles j'ai critiqué une situation déplorable et insupportable, ont déclenché l'ire des potentats locaux. Ces derniers préfèrent les plumes corrompues qui leur érigent des totems et les glorifient. Rapporter honnêtement les faits est une tâche très périlleuse pour les journalistes en Algérie. J'ai pu m'en rendre compte, passant d'un journal à un autre. J'ai alors ressenti toute l'injustice et la douleur dont souffre le peuple.
Ensuite, j'ai vécu cette misère en tant qu'accusé déféré devant les tribunaux, déplacé d'une prison à une autre dans l'attente d'une condamnation. Ce séjour de six mois en détention, malgré les épreuves, m'a permis d'être le témoin de tout ce qui se passe au sein d'une prison, des conditions d'incarcération et du traitement des prisonniers. Là, je me suis vraiment rendu compte de l'ampleur des souffrances psychologiques et physiques qu'endurent mes concitoyens.

Djelfa, décembre 2004

   
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