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Relation presse-pouvoir, la dérive !El Watan, 13 février 2006 Chaotique depuis la décision du gouvernement d’introduire des peines de prison pour sanctionner le délit de presse et l’incarcération du directeur du quotidien Le Matin, Mohamed Benchicou, les rapports entre la presse et le pouvoir sont bien partis pour connaître une longue période de dégradation. En plus des procès en série qui continuent de pleuvoir à un rythme régulier sur de nombreux titres de la presse privée, cette dégradation pourrait s’expliquer par la « décision inattendue et hallucinante » d’un tribunal d’Alger de placer sous mandat de dépôt les directeurs des hebdomadaires Essafir et Panorama sous le prétexte que leurs titres ont reproduit les caricatures outrageantes du Prophète Mohamed (QSSSL), publiées en septembre dernier par le journal danois Jyllands Posten. Le caractère ahurissant du billet d’écrou signé par la justice avec la célérité de l’éclair à la suite d’une double plainte déposée par le ministère de la Communication réside dans le fait que les responsables des titres mis en cause n’avaient aucunement l’intention de porter atteinte au Prophète. Bien au contraire. Essafir et Panorama, deux journaux connus pour leur proximité avec les milieux islamistes algériens, n’avaient, en effet, à l’idée, en publiant les caricatures du Prophète, que de prouver à leurs lecteurs la nature foncièrement négative et outrageante des dessins du caricaturiste du Jyllands Posten. Le caricaturiste danois avait, rappelle-t-on, usé de raccourcis iniques et insultants pour assimiler les musulmans à des terroristes. Mais dans le cas d’Essafir et de Panorama, les articles qui accompagnent les caricatures reproduites ne laissaient aucun doute quant à l’intention avérée de leurs auteurs de stigmatiser, preuve à l’appui, l’offense faite aux musulmans du monde entier venant du journal Jyllands Posten. Dès lors, l’emprisonnement de Berkane Bouderbala, directeur d’Essafir, et de Kamel Boussad, responsable de la publication de Panorama - deux hebdomadaires qui se distinguent par la publication de suppléments religieux auxquels collaborent des fonctionnaires du ministère des Affaires religieuses - prend la forme d’une absurdité à la fois délirante et désarmante. Elle est aussi effrayante à plus d’un titre, car elle tend à prouver que le pouvoir tape à l’aveuglette quand il s’agit de la presse. Inexplicable et, surtout, odieuse, la mise sous les verrous de Berkane Bouderbala et Kamel Boussad présente toutes les caractéristiques d’une dérive qui trahit une volonté de mettre au pas la presse et de brider la liberté de parole. Quel gâchis ! Zine Cherfaoui La corporation condamne Kamel Boussâd et Berkane Bouderbala, journalistes et directeurs des deux hebdomadaires Errissala et Essafir sont mis sous mandat de dépôt suite à deux plaintes du ministère de la Communication. Motif ? Reproduction des fameuses caricatures blasphématoires à l’égard de l’Islam publiées par le journal danois. La « bonne foi » des deux journalistes qui, soit dit en passant, ne peuvent être soupçonnés d’être des antimusulmans pour la simple raison que leur ligne éditoriale s’inscrit résolument dans le sillage de la mouvance islamiste, ne les a pas pour autant sauvés. Ils ont été brusquement jetés en taule en vertu du code pénal. L’attitude des mis en cause est-elle pour autant condamnable ? Parole aux journalistes. Pour Mahmoud Belhimer du quotidien El Khabar, la mise en détention préventive des deux confrères est « une forme d’arbitraire contre la presse libre qui n’est pas nouveau. Je pense que les responsables de deux journaux ont juste tenté de montrer le caractère abject des attaques contre le Prophète Mohamed (QSSSL) et qu’ils n’avaient aucunement l’intention de nuire à sa personne, mais simplement de sensibiliser les Algériens. Il est tout même curieux de constater que nos deux confrères soient considérés comme ceux du journal danois ayant publié les caricatures ! Cela étant dit, on peut effectivement déceler une petite erreur professionnelle mais qui ne suppose pas l’emprisonnement des journalistes ». Hocine Adryen du quotidien La voix de l’Oranie abonde dans le même sens. « Je suis catégoriquement contre l’arrestation des deux journalistes, considérant que la reproduction des caricatures incriminées n’est pas attentatoire à la foi musulmane. J’estime que les dessins ne doivent pas choquer les musulmans dans la mesure où les attaques contre le Prophète (QSSSL) ne datent pas d’aujourd’hui. Faut-il rappeler que Voltaire avait commis il y a plus d’un siècle un brûlot contre le Prophète (QSSSL). » Un avis que partage Kamel Amarni du Soir d’Algérie qui dénonce également l’arrestation des deux journalistes. « De prime abord, l’on ne peut que dénoncer l’emprisonnement des journalistes. Dans la presse algérienne, il y a eu des écrits incitat ifs au terrorisme, au racisme et au crime sans que les autorités n’aient eu à réagir. Un dessin est-il plus dangereux qu’un appel au meurtre d’un chef terroriste ? Il est regrettable que l’on verse dans le zèle alors même que les auteurs des caricatures se sont excusés publiquement. » Hmida Ayachi, directeur du quotidien Djazaïr News, insiste lui aussi sur la « bonne foi » des deux journalistes. « Dans l’entretien qu’il nous a accordé le directeur d’Essafir nous a expliqué qu’il n’avait pas l’intention de nuire à la personne du Prophète (QSSSL). Et je le pense aussi, sachant personnellement que les deux publications sont connues pour leur proximité avec la mouvance islamiste. L’emprisonnement des deux journalistes est sans doute une mauvaise chose et il appartient à la corporation de se mobiliser pour la révision du code pénal. » Mohamed Tahar Messaoudi d’El Watan insiste, lui aussi, sur la bonne foi des deux confrères. « Je m’oppose par principe à l’arrestation des journalistes », affirme-t-il estimant que : « Je ne pense pas qu’ils aient publié les caricatures pour offenser le Prophète (QSSSL), mais simplement pour sensibiliser l’opinion publique. » Nadir Bensebâa, coordinateur du bureau régional de la FIJ, note, lui qui condamne l’emprisonnement des deux confrères : « L’acharnement des autorités sur les journalistes de la presse privée au moment où des appels à l’apaisement sont lancés un peu partout dans le monde. » Hassan Moali « Les journalistes n’ont commis aucun délit », (...) Le gouvernement, de l’avis de Me Khaled Bourayou, avocat à la cour d’Alger, aurait dû annoncer officiellement l’interdiction de la reproduction des caricatures dans lesquels le Prophète Mohamed (QSSSL) est associé au terrorisme, y compris dans l’intention de dénoncer cette manipulation. M. Bourayou estime que les pouvoirs publics ont agi de façon excessive en mettant sous mandat de dépôt les directeurs de journaux privés qui ont reproduit les dessins en question, alors que de pareilles sanctions n’ont pas été infligées à d’autres médias relevant de l’audiovisuel qui ont également diffusé les caricatures. « Les pouvoirs publics ont fait preuve de sagesse vis-à-vis du secteur public qui a reproduit les caricatures. Seules des mesures administratives ont été entreprises contre les responsables de ces canaux. Pourquoi alors n’ont-ils pas agi de la même manière avec les directeurs du secteur privé ? Il y a eu une disproportion et une discrimination dans le traitement de cette affaire », a indiqué Me Bourayou, convaincu que les directeurs emprisonnés ne sont pas dans leur tort. Il s’agit peut-être, selon lui, d’une imprudence pas intentionnelle. « Les directeurs des quotidiens Errissala et Essafir ont cru bien agir en tentant d’informer leurs lecteurs sur le contenu des caricatures. A travers la reproduction de ces dessins, ils voulaient dénoncer l’offense commise envers le Prophète. Dans ce cas-là, la démarche est légitime », a estimé l’avocat qui relève que le comportement des pouvoirs publics obéit à une seule logique qui est la crainte d’être montrés du doigt. Me Bourayou ne nie pas que la liberté d’expression, c’est avant tout la préservation de la vie privée des gens et le respect des convictions religieuses des autres, mais ce qui est de son point de vue condamnable, c’est la répression de la liberté d’expression. De son côté, Me Miloud Brahimi considère que la mise en détention préventive des directeurs des quotidiens arabophones est une erreur grossière, car à l’évidence il s’agit de journalistes qui ont fait uniquement leur travail d’information. Ces directeurs, explique Me Brahimi, ont voulu juste porter à la connaissance de leurs lecteurs la gravité de l’offense faite à tous les croyants pour leur permettre de juger sur pièce. « La mise en détention des directeurs des deux publications est une décision incompréhensible et injustifiable, puisque l’intention criminelle n’existe pas des journalistes bien au contraire », a indiqué Me Brahimi qui explique que ces personnes ne sont coupables d’aucun délit, mais il y a eu, de leur part, une volonté de dénonciation. Pour sa part, Me Djamel Belloula a tenu à préciser que la détention préventive est excessive dans ce cas et dans d’autres cas également. « Je trouve que le recours à la détention préventive est excessif et lorsqu’elle est systématique elle devient inévitablement abusive. Nous constatons cela quotidiennement et nous qualifions cette procédure d’anormale », a affirmé notre interlocuteur qui estime que les directeurs des quotidiens Errissala et Essafir ont reproduit les caricatures dans l’unique but de débattre de la question et de dénoncer les auteurs de cette manipulation. Dans toute les infractions, il existe l’élément moral qui doit être pris en considération. A son avis, les directeurs des quotidiens n’avaient nullement l’intention de nuire. Dans ce cas, leur détention est un fait extrêmement grave. « Les directeurs de ces journaux ont voulu informer l’opinion publique. Cela entre dans le cadre de l’article 2 de la loi relative à l’information qui stipule que les citoyens ont le droit d’être informés de manière directe sur tous les événements nationaux et internationaux. A mon sens, aucun Algérien ne peut se permettre de commettre l’offense envers le Prophète, car il sait pertinemment qu’il tombera sous le coup de la loi », explique Me Belloula. Nabila Amir |
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