MENACE DE NON-PARUTION DE SIX JOURNAUX

Le pouvoir reculera-t-il ?

El Watan, 18 août 2003

Sur les six quotidiens privés qui ont reçu, jeudi 14 août, des mises en demeure pour le paiement de leurs créances auprès des imprimeries d’Etat, il semble que seuls Liberté et El Khabar pourraient paraître aujourd’hui. «Les six éditeurs se sont accordés à ce que celui qui a les moyens de payer le fasse pour marquer la présence dans les kiosques aujourd’hui, rendre caduc l’argument commercial avancé par les imprimeurs et permettre aux journaux qui n’ont pu payer de s’exprimer», a indiqué Farid Allilat, directeur de publication de Liberté, contacté hier.

«Nous avons déposé un chèque d’environ 5 milliards de centimes auprès de la SIA (Société d’impression d’Alger, ndlr). Nous avons également dénoncé le procédé des mises en demeure et le fait de payer par anticipation. Car nous avons payé des factures non encore arrivées à terme, couvrant les mois de juin et de juillet 2003», a-t-il expliqué. A ses yeux, même en s’acquittant de la sorte des sommes exigées et malgré les garanties de la direction générale de la SIA, le risque de non-parution plane sur le journal. «Comment voulez-vous faire confiance, alors qu’il s’agit d’une sanction politique ?», a déclaré Allilat. Un comptable de Liberté s’est déplacé à Constantine pour remettre un chèque à la Société d’impression de l’Est (SIE). Quant à la Société d’impression de l’Ouest (SIO) à Oran, le journal attend toujours, selon Allilat, la venue annoncée d’un représentant pour discuter des modalités financières. «Nous avons demandé à la direction de la SIMPRAL de donner des garanties pour la parution du journal si on nous donne quatre jours pour pouvoir rassembler la somme exigée», a indiqué Youcef Rezzoug, rédacteur en chef du journal Le Matin. «L’injonction nous est parvenue jeudi, les banques ne travaillent pas vendredi et samedi», a-t-il expliqué. A ses yeux, Le Matin est le seul quotidien qui paie régulièrement ses factures mensuelles : entre un milliard huit cents et un milliard trois cents de centimes. «Le syndicat de la SIMPRAL, qui ne s’est pas encore prononcé sur l’affaire, ne pourra pas accepter une telle décision», a estimé Youcef Rezzoug. Il a contesté les chiffres avancés par l’imprimeur ajoutant qu’une épuration des comptes se poursuit entre le service de comptabilité du Matin et la SIMPRAL. «Nous enverrons ce soir le journal à l’imprimerie et nous verrons la réaction de la direction de la SIMPRAL. Nous posons aussi la question si on doit refaire les contrats qui nous lient en ajoutant une clause politique concernant la mise en cause de la mafia !», a-t-il conclu. Ahmed Fattani, directeur de publication de L’Expression, a déposé une lettre auprès de la SIA demandant un délai de trois jours pour pouvoir réunir la somme exigée. «Je suis prêt à payer pourvu que l’ANEP (régie publique de publicité) s’acquitte des sommes dont le journal attend le recouvrement», a relevé Fattani, qualifiant l’affaire de «hogra et d’injustice». «Pourquoi n’a-t-on pas inquiété d’autres titres qui sont endettés jusqu’au cou ?», s’est-il demandé. Il s’est engagé à ouvrir les colonnes de son quotidien, s’il venait à reparaître, aux journaux frappés par l’interdiction d’imprimer. Le quotidien Erraï, dont le siège est à Oran, a pu trouver un arrangement avec la SIO pour le paiement, en partie, des 10 milliards de centimes de créances. «Nous devons nous acquitter d’un milliard à la SIA et de la même somme à la SIE. Nous avons demandé une prorogation des mises en demeure que le journal a reçues. Mises en demeure qui ont été adressées sans aucun avertissement antérieur. Nous n’avons pas encore une réponse», a dit le directeur de publication, Ahmed Benaoum. Il a également mis l’accent sur «le refus» de l’ANEP de payer à Erraï les cinq milliards de prestations publicitaires. «Nous devons régler cette affaire dans une tripartite rassemblant les éditeurs, les imprimeries et l’ANEP. Il y a eu viol du contrat commercial entre éditeurs et imprimeurs», a-t-il poursuivi. Du côté du Soir d’Algérie, l’on est déterminé à fabriquer le journal et l’envoyer le soir à l’imprimerie. «Nous payerons demain dimanche. Mais nous attaquerons en justice l’imprimerie pour violation de contrat. Nous n’avons pas de dettes et nous récusons les chiffres donnés par l’imprimeur. C’est un acte de brigandage», a déclaré Badredine Manaâ, rédacteur en chef du Soir d’Algérie. Pour lui, même si le journal ne paraît pas, l’édition électronique sur Internet garantira l’engagement du journal auprès de ses lecteurs. «C’est important», a-t-il souligné. Le directeur du quotidien El Khabar, Ali Djerri, se dit scandalisé par les agissements des responsables de la SIE et de la SIO. Ce journal, à l’instar d’El Watan, possède sa propre imprimerie à Alger. «Malgré l’arbitraire et la violation des contrats commerciaux, nous avons payé les deux imprimeries. Même les sommes des factures jusqu’au 31 juillet dont on pouvait attendre début septembre pour les payer, nous les avons avancées pour couper court à leurs arguments fallacieux», a indiqué Ali Djerri. «La meilleure est que la SIE nous a envoyé un fax samedi à 15 h 11 pour nous acquitter de factures, dont celle de juillet qui n’existe pas encore et celle de mai déjà payée, et ce, avant...16 h», a-t-il ajouté. «J’ai appelé le responsable de la SIO pour comprendre ce qui se passe. Sa réponse était celle-ci : c’est plus fort que nous…», a relaté Djerri. La direction d’El Khabar a même envoyé une lettre à la SIO lui proposant une avance financière si la société d’impression se trouvait dans une phase difficile dans le cadre du partenariat commercial les liant. «J’ai fait cette lettre pour faire tomber l’argument commercial avancé par les imprimeurs d’Etat. Aucune réponse ne nous a été rendue», a-t-il ajouté.

Par Adlène Meddi

 
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