Grâce présidentielle en faveur des journalistes

Une mesure qui en appelle d’autres...

El Watan, 3 mai 2006

Les journalistes algériens condamnés pour « outrage à fonctionnaire, offense au président de la République, outrage à corps constitué, diffamation et injure » bénéficient d’une grâce présidentielle.

« A l’occasion de la célébration de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, a décidé en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés par l’article 77-7 de la Constitution, des mesures de grâce au profit des journalistes condamnés définitivement », a annoncé un communiqué de la Présidence repris, hier, par l’APS. Les mesures de grâce en question comportent, a précisé le communiqué, une remise totale des peines prononcées à l’encontre des journalistes condamnés pour les raisons précitées. Mohamed Benchicou, directeur du quotidien suspendu Le Matin, emprisonné depuis le 14 juin 2004, est-il concerné par cette mesure ? Peu probable, d’autant que, selon le communiqué, la grâce concernera uniquement les journalistes condamnés pour des affaires de « diffamation, d’injure, d’offense au chef de l’Etat et d’outrage à fonctionnaire ou corps constitué ». Benchicou, lui, a été mis en prison, rappelons-le, pour « infraction à la législation des changes et transfert illégal des capitaux ». C’était en tout cas la raison avancée pour justifier son emprisonnement. Mais, pour le monde de la presse et les défenseurs des droits de l’homme, Benchicou a été mis derrière les barreaux pour ses écrits. Ses différends avec le président Bouteflika et le ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni, étaient, selon ses proches, la raison essentielle de son arrestation et les « bons de caisse » n’étaient qu’un prétexte pour cacher cette raison. La mesure de grâce en faveur des journalistes est considérée, selon le communiqué de la Présidence, comme une garantie de la volonté du pouvoir de promouvoir la liberté de la presse. « Cette mesure, qui exprime le souci constant du chef de l’Etat à préserver, à consolider et à renforcer la liberté de la presse, est un gage supplémentaire pour la sauvegarde des droits et des libertés dans notre pays, sauvegarde à laquelle contribue grandement la presse nationale », a ajouté le président de la République. Pour le premier magistrat du pays, la même mesure exprime « l’engagement irrévocable de l’Algérie dans la voie de la démocratie et du pluralisme politique ». Cette grâce présidentielle, une première depuis l’arrivée de Bouteflika au pouvoir en 1999, est importante, mais pas suffisante pour la promotion de la liberté de la presse. L’Algérie n’a cessé, ces dernières années, de récolter les mauvais points en matière de liberté en général et la liberté de la presse en particulier. Les rapports des ONG nationales et internationales ont condamné à maintes fois le gouvernement algérien pour sa « politique de répression » et d’« ’instrumentalisation de la justice » pour museler la presse indépendante. En sus du harcèlement contre la presse indépendante, le pouvoir maintient son emprise sur les médias publics, dont la radio et la télévision.

Madjid Makedhi


Des juristes critiquent le recours au code pénal

« Le délit de presse est un délit politique »

Une loi sur l’information battant tous les records de dispositions pénales, des amendements du code pénal particulièrement liberticides, l’état d’urgence et, récemment, la charte pour la paix et la réconciliation qui pénalise l’expression d’opinion, la presse algérienne semble assiégée par des dispositifs légaux menaçant sa liberté et sa vitalité.

Des restrictions en rapport direct avec la nature autoritaire du pouvoir politique. Constat établi hier par les animateurs de la journée d’étude autour du code pénal et des délits de presse, intitulée « Libérez les journalistes, dépénalisez les délits de presse », organisée, à Alger, au siège de la fondation Frederich Ebert, par la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH) et le Centre de documentation et d’information en droits de l’homme (CDDH). « Il est inacceptable qu’un journaliste soit jugé sur la base du code pénal alors qu’il s’agit d’un professionnel et qu’il existe un code spécifique pour ce métier », lance l’avocat Smaïn Chamma s’interrogeant sur les raisons ayant poussé le législateur à renforcer, en 2001, les dispositions pénales concernant la diffamation et l’outrage. Les amendements du code pénal, pour rappel, introduits lors du premier mandat de Abdelaziz Bouteflika, devaient alourdir la punition contre quiconque « offense » le président de la République ou les « corps constitués ». Des centaines de procès contre des journalistes, particulièrement des chroniqueurs et des dessinateurs de presse - 80% des poursuites, selon le caricaturiste Hic -, ont été déclenchés depuis. « Pourtant, l’outrage n’est pas un délit de presse car il englobe une notion de menace. Or le journaliste ne menace pas. La confusion a été sciemment entretenue autour de ce concept », explique maître Chamma, également membre de la LADDH. « Le délit de presse est un délit spécial, un délit politique en relation avec la liberté de penser », appuie l’avocat. La confusion est entretenue également autour des concepts d’« atteinte à l’intérêt national » ou d’« atteinte à la défense nationale » ou même celui de « corps constitués », renchérit l’avocat Mustapha Bouchachi. « Cas édifiant : un juge qui fait l’amalgame entre la notion de corps constitué et la cousine d’un ministre », relate l’avocat Chamma. Dans le sillage du « harcèlement judiciaire », les juges, devant lesquels chaque mardi passent des dizaines de journalistes, sont devenus le bras séculier du pouvoir. Pour maître Hocine Zehouane, président de la LADDH, « la justice enregistre un déficit en culture juridique, en honnêteté et en courage ». « Il lui manque le courage de refuser d’être l’instrument de l’injustice », poursuit-il. « Est-ce qu’un juge peut poursuivre un ministre du Travail qui saborde les syndicats autonomes, ou un ministre de l’Intérieur qui refuse d’agréer le parti de Sid Ahmed Ghozali (le Front démocratique, parti non agréé de l’ancien chef de gouvernement) ? », se demande maître Bouchachi.

MOBILISER LA SOCIÉTÉ

Apparemment, non. Par contre, à la question de savoir si le nom et le grade d’un militaire représentent un corps constitué, un juge lui a répondu par l’affirmative. « La loi n’est pas la justice », lâche Hocine Zehouane, relayé par l’un des avocats de Mohamed Benchicou, maître Abdellah Benarbia, qui juge que l’implication de la police judiciaire, « qui est en même temps la police politique », dans l’instruction des affaires de presse a un but d’intimider et d’humilier le journaliste. « Et d’ailleurs, l’enquête préliminaire dans ces cas-là est inutile puisque l’auteur et l’objet du délit sont connus », a-t-il ajouté. Il rappelle qu’il faut ajouter au dispositif justice-police les agents du fisc, comme ce fut le cas du journal Le Matin, suspendu depuis juillet 2004. Police politique, le mot est jeté. « C’est le DRS (Département du renseignement et de la sécurité, ex-Sécurité militaire) qui dirige l’information à la télévision », dit Ali Yahia Abdenour, avocat, président d’honneur de la ligue, évoquant la manie autoritaire de la gestion des médias en Algérie. « Nous sommes dans un Etat policier et le DRS est partout », appuie Fayçal Métaoui, journaliste à El Watan, qui souligne que les dispositions de la charte pour la paix et la réconciliation nationale, notamment l’article 46 de l’ordonnance présidentielle d’application, « ferment les vannes de l’expression en tentant d’effacer une partie de l’histoire récente du pays ». L’article en question prévoit un emprisonnement de trois à cinq ans et d’une amende de 250 000 à 500 000 DA contre « quiconque qui, par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l’Etat, nuire à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servie ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international ». En cas de récidive, la peine est doublée. Face à ce dispositif hostile, que peut la presse ? Les médias publics se retrouvent bâillonnés, et « l’on n’y tolère même pas le soutien critique », selon Redouane Boudjemaâ, militant de la LADDH et enseignant à l’école de journalisme d’Alger. La mobilisation syndicale reste en construction, malgré les efforts du Syndicat national des journalistes (SNJ) qui tente de réorienter ses interventions vers le statut socioprofessionnel du journaliste. Mais les intervenants regrettent le déficit de mobilisation. « Les journalistes sont-ils prêts à entamer, sans l’aval des éditeurs, une grève pour exiger la libération de Benchicou ? », défie Yacine Temlali, journaliste free-lance. Le conseil de l’éthique et de la déontologie reste aussi à redynamiser. L’autocensure se déploie dans les rédactions, « surtout depuis quatre ou cinq ans », indique maître Bouchachi. « Il faut parler aussi du harcèlement publicitaire, les portables offerts en cadeau aux éditeurs, la censure », lance Rabah Abdellah, journaliste au Soir d’Algérie et ex-secrétaire général du SNJ. « Car après la presse de Tahar Djaout ( le premier journaliste assassiné le 26 mai 1993), voilà la presse de Djezzy », lâche maître Benarbia, reprenant une formule de Mohamed Benchicou, directeur du Matin, en prison depuis juin 2004. Les vrais défis qui attendent la presse restent la professionnalisation. « On ne peut se défendre si on est faible », dit le caricaturiste Le Hic du Jeune Indépendant et de L’Epoque, hebdomadaire satirique qui vient de mettre la clé sous le paillasson à défaut de rentrées publicitaires. La formation et le recyclage des journalistes devraient également figurer parmi les priorités, aussi bien dans la conscience des pouvoirs publics que des éditeurs, dont l’absence à la journée d’étude d’hier a été déplorée par Hocine Zehouane. « La question de la liberté de la presse doit mobiliser toute la société, pas seulement les journalistes et les avocats. Il faut créer la puissance de la honte : que la honte pèse réellement sur ceux qui exercent les politiques restrictives », dit le président de la LADDH.

Adlène Meddi


« La presse n’est pas le quatrième pouvoir »

L’Association des journalistes et correspondants de presse de la wilaya de Tipaza (AJCPT) a organisé, hier au site touristique La corne d’or, une manifestation pour célébrer la Journée mondiale de la liberté de la presse. Au menu du programme : une exposition d’une série d’articles de presse, des photos des journalistes assassinés et un échantillon de reportages illustrant certaines périodes ayant marqué le quotidien des Algériens, réalisé par les photographes d’El Watan.

En plus de certaines autorités, l’assistance était composée de représentants du mouvement associatif de la wilaya de Tipaza. Le premier responsable du quotidien El Watan, dans son intervention, a d’abord rappelé l’origine de la célébration de la journée du 3 mai, date proposée lors d’une conférence tenue en Namibie en 1991, parrainée par l’Unesco, à laquelle l’Algérie était représentée par Zoubir Souissi et Omar Belhouchet. Il avait, par la suite, abordé l’expérience vécue par son journal depuis sa première parution, le 8 octobre 1990, et les perspectives de son quotidien à moyen terme, en mettant l’accent sur le développement de l’information régionale. Hacène Djaballah, universitaire, a mis en exergue l’évolution « positive » du paysage médiatique national. Il cite l’exemple d’El Khabar et d’El Watan, deux quotidiens qui figurent sur la liste des grandes entreprises. Selon lui, le tirage de la presse écrite algérienne est l’équivalent de la production quotidienne de 20 ouvrages. « La presse en Algérie s’est transformée en une industrie qui est soumise à plusieurs appétits », a-t-il dit. Ahmed Brahimi, universitaire, souligne que l’avenir de la presse se situe dans le développement local et dans l’information de proximité. D’après lui, le souci de se rapprocher des citoyens doit être permanent. Mostefaoui Belkacem, universitaire, a soulevé, pour sa part, le problème du monopole de l’Etat sur les médias audiovisuels et « sur une télévision qui organise des simulacres à la veille de chaque échéance électorale, d’une part, et d’autre part, sur cette manière de fermer les portes aux opinions diverses ». Les conférenciers ont par la suite répondu aux questions de l’assistance sur le rôle de la presse et son impact sur les opinions, l’évolution dans le traitement de l’information, la relation entre la presse avec les pouvoirs publics par justice interposée. Des interrogations ont été posées sur le code pénal jugé répressif à l’égard de la presse, sur la comparaison avec les médias des pays voisins, sur la formation des journalistes, sur la précarité des correspondants locaux et sur les groupes de presse en formation, sur l’attribution par l’Etat des annonces publicitaires à travers l’ANEP, sur le rôle de la communication à l’échelle locale. Les conférenciers ont précisé que la volonté de l’Etat à discréditer la presse écrite indépendante est réelle. Il est vrai que le journaliste est comptable de ce qu’il écrit devant la justice au même titre que tout citoyen, d’où cette exigence vers le professionnalisme et la rigueur dans son travail. « Le droit à l’information est un droit constitutionnel. Les journaux s’attellent pour informer les lecteurs sur ce qui se passe dans son pays. La presse n’est pas le 4e pouvoir comme certains le prétendent et nous n’avons pas l’intention de l’être », a déclaré Omar Belhouchet. « C’est simple, nous essayons de porter la voix des citoyens qui n’arrivent pas à s’exprimer à l’ENTV, tout en vérifiant l’information avant de la publier », a-t-il ajouté.

M’hamed H.


La propagande n’est pas l’information

Les invités d’hier au forum d’El Moudjahid, à l’initiative de l’association le Flambeau du chahid, n’ont pas souhaité se prononcer clairement sur le harcèlement judiciaire que subit ces dernières années la presse en Algérie. Interrogé pour donner son avis sur l’emprisonnement des journalistes, l’universitaire Zoheir Ihedaden a eu, après hésitation, comme réponse : « Je me suis éloigné de la politique. »

L’orateur dit, toutefois, avoir constaté depuis longtemps « beaucoup de dépassements » dans l’écrit journalistique. Ce qui justifie, à ses yeux, les sanctions prononcées contre les journalistes. « A partir du moment où il y a des calomnies, il y a des sanctions », a-t-il estimé. De l’avis de cet universitaire, « on a libéré la presse de façon anarchique ». L’orateur lie l’évolution de la presse à celle de la démocratie qui n’est pas, selon lui, tout à fait complète en Algérie. Zoheir Ihedaden, intervenant auparavant sur le rôle de la presse au cours de la guerre de libération, s’est attardé sur les notions de « l’information » et de « la propagande » qu’il faudrait, selon lui, distinguer par leur différence. « Au cours de la période coloniale, c’était la propagande qui a été utilisée pour tromper l’ennemi », a-t-il souligné. La propagande a été utilisée pendant cette période comme arme de combat. A ses yeux, « l’utilisation de la propagande pendant la guerre de libération était obligatoire ». Zoheir Ihedaden regrette, toutefois, que des journalistes recourent encore aujourd’hui à ce moyen pour informer le citoyens. « Les partis politiques qui ont des visées politiques bien précises peuvent verser dans la propagande, mais les journalistes ne doivent pas utiliser ce moyen pour informer l’opinion publique », a-t-il estimé. Zahia Ben Arous (ex-présentatrice du JT à l’ENTV et sénatrice du RND), qui a pris le soin de préciser qu’elle ne s’est pas spécialisée dans le journalisme, s’est permise de qualifier le travail actuel de la presse d’« anarchie ». Mais celle-ci a été vite rappelée à l’ordre par un de nos confrères, Abdelkader Harichène en l’occurrence, pour lui dire que « c’est vrai qu’il y a des dépassement, mais pas de l’anarchie ». Celui-ci constate également « l’absence d’activité syndicale dans la presse ». Zoheir Ihedaden estimera par ailleurs, contrairement à ce que pense Zahia Ben Arous, qu’« il n’y a pas de pluralisme d’idées à la télévision algérienne, celle-ci est toujours au service du pouvoir ». Zoheir Ihedaden pense que « le droit à l’information est aujourd’hui un leurre ». Il estime que le citoyen n’est pas suffisamment informé. Il regrettera qu’il y ait des mesures du code de l’information de 1989 qui n’ont jamais été appliquées. « Il faut faire la différence entre la démocratie et l’anarchie », dira Mohamed El Mili, ex-ministre, qui a rappelé les différentes étapes par lesquelles est passé le quotidien El Moudjahid. « El Moudjahid est passé par plusieurs déstabilisations, mais la liberté des journalistes était toujours restée en marge », a-t-il relevé.

Rabah Beldjenna

   
www.algeria-watch.org