Ethique de la presse : échec réseau

Par El Kadi Ihsane

 Le Quotidien d'Oran, 16 décembre 2004

La presse se porte-t-elle mieux aujourd'hui qu'il y a dix ans, par exemple lorsque, dans la tourmente de 1994, naissait le Quotidien d'Oran ? Réponses embarrassées. Car, comparé aux indicateurs du chiffre d'affaires, des tirages quotidiens et de la surface patrimoniale, l'indice de l'autorité morale des journaux est en berne. Un problème d'éthique.

C'est le plus redoutable des scénarios d'après le 8 avril 2004. La production quotidienne de la presse algérienne tend lentement vers l'uniformément correct. Politiquement s'entend. Elle anticipe, de manière pavlovienne, le mouvement vers un «régime autocratique» qu'elle devine s'annonçant derrière la victoire écrasante du président Bouteflika. L'incarcération qui se poursuit de Mohamed Benchicou pour une accusation inédite de circulation à l'étranger de bons de caisse nationaux, est bien là pour situer la déchéance de la presse privée. Elle est groggy, acculée dans les cordes. La tentation de s'allonger en devient forte. Humaine. Il y a encore un an pourtant, c'est le camp présidentiel qui comptait les coups. L'été 2003 puis la rentrée suivante avaient été infernaux. Beaucoup de titres privés, l'essentiel des tirages quotidiens, s'étaient mouillés contre un second mandat de Bouteflika. Le champ de bataille s'est éclairci depuis le 08 avril. Et le clairon de la retraite n'a pas fini de sonner. Le sentiment qui en ressort est une certaine inconsistance de «la glorieuse expérience» de la presse indépendante algérienne. Il y a quatre ans lorsque après la mort de Hassan II, la presse marocaine a cherché à approfondir l'ouverture timidement entamée par le roi défunt, le modèle tacite était celui de la voisine presse algérienne. Aujourd'hui, c'est l'expérience algérienne qui se «marocanise». Au sens où elle se retranche furtivement à l'abri de lignes rouges en perpétuelle progression. Alors même que le ton de l'écriture se veut toujours libre. Certes, il existe encore dans le maquis quotidien de la presse de rares bastions précaires et épisodiques de l'information libérée. Le tableau général lui évoque nettement le repli. Mais qu'est-ce qui nous vaut donc ce manque de tenue dans l'adversité du complexe politico-médiatique algérien ? La plupart des gros tirages sont plus solides financièrement qu'il y a dix ans. Ils ont pour certains leurs propres imprimeries et ont diversifié leur activité. En fait, ils détiennent les moyens économiques d'une relative autonomie éditoriale. Les armes pour résister au retour de l'autoritarisme le plus caricatural.

La faiblesse est à rechercher ailleurs. Sans doute du côté d'une autorité morale des journaux qui ne progresse pas au rythme de la prospérité économique. Qui dans le cas de certains titres a évolué en sens inverse. Les attaques personnelles quotidiennes contre le président Bouteflika et son entourage ont longtemps gêné une vraie critique des penchants ouvertement autocratiques du chef de l'Etat qui «n'aime pas» la constitution de 1989. Ce n'est pas, durant tout cet accès d'outrance, le second mandat de Bouteflika qui était en jeu, mais le code d'honneur de notre profession. Au mois de mai 2000, une tentative d'organiser la pratique éditoriale selon les règles de la déontologie a échoué. Un comité complaisant dominé par les éditeurs de la presse est né pour défendre l'éthique du métier du journalisme. Cette expérience est le plus grand naufrage moral de la décennie. Jamais aucune ligne n'a été rédigée par ce sanctuaire «des sages de l'ordre de la plume» contre le moindre dépassement venu de l'intérieur bouillonnant des rédactions. L'ordre des chirurgiens-dentistes, critiqué pour son manque de dynamisme, passe pour un activiste à côté du conseil de l'éthique des journalistes. La presse a pris résolument le parti de ne pas balayer devant sa porte. Elle s'en est affaiblie. Le président Bouteflika a les moyens de se défendre et ne s'en prive pas. Mais la dérive du verbe est plus sévère pour les plus faibles.

Elle participe imperceptiblement à saper la relation des journaux avec leurs lecteurs. Cela va du commentaire politique au fait de société le plus anodin. De plus en plus d'articles de presse traitent l'immigration clandestine subsaharienne de fléau. Au même titre que la peste. On y associe allègrement les problèmes de «délinquance à Maghnia» avec la présence de «Noirs africains» selon des formules racistes que les journaux européens d'extrême-droite eux-mêmes n'arrivent plus à décliner impunément. La dernière campagne, début décembre, contre le sida nous a suggéré dans de trop nombreuses colonnes que le danger était quasi exclusivement relié à la circulation des personnes venant d'Afrique. Des passages anti-juifs demeurent fréquents dans les colonnes de la presse, notamment arabophone. Même la presse sportive n'est pas en reste. On y pratique sans restriction le lynchage médiatique des «perdants». Mais l'omission est encore plus souvent la meilleure manière de pourfendre l'équilibre éthique de l'information. Les penchants totalitaires d'une aile des aroûchs ont été systématiquement cachés à l'opinion par une presse «amie». Les victimes kabyles de ces dépassements auront apprécié. La complaisance médiatique a finalement desservi le mouvement citoyen.

En réalité, tous ces manquements aux règles déontologiques les plus communes n'auraient peut-être pas suffi, réunis, à produire le sentiment de délabrement moral qui repousse aujourd'hui l'essentiel des gros tirages dans des tranchées défensives. Seulement, il y a en plus l'affaire Khalifa. Un modèle d'école dans lequel s'est durablement jouée la confiance du grand public. L'une des règles d'or du métier du journalisme est de toujours fuir le conflit d'intérêts. C'est écrit dans une de ces belles phrases de la défunte charte de l'éthique et de la déontologie de mai 2000. Ou peut-être pas d'ailleurs. L'information selon laquelle Khalifa Bank était en train de devenir insolvable a commencé à circuler chez les initiés dès le printemps 2002. En octobre de la même année, la banque privée a été interdite de transaction avec l'extérieur. Il y a eu embargo sur cette information auprès du grand public des déposants. En «situation éthique normale», elle aurait dû être annoncée à la Une des quotidiens. La «situation éthique normale» est une séparation d'intérêts entre journaux et milieux d'affaires. Pour de trop nombreux titres influents, ce n'était pas le cas. Pour d'autres, le risque d'une annonce en solo a été surévalué. La faillite de Khalifa Bank était peut-être inévitable mais peut-être que de nombreux petits épargnants auraient pu sauver leurs économies dans le cas d'une vraie circulation de l'information. La faillite déontologique se diffuse selon des sentences inexpugnables: «les journaux savaient et n'ont rien dit jusqu'à la fin». Bien sûr qu'à la présidence de la République aussi on savait et on a laissé un gouverneur de la banque d'Algérie, plus fonctionnaire que banquier, s'empêtrer seul dans ses hésitations. Notre propos est l'autorité morale de la presse, pas la duplicité du pouvoir. Or, sur ce front intransigeant, la décennie de la presse de maquis qui est en train de finir risque bien de manger le «capital affectif» que la mort de dizaines de confrères sous les balles de l'extrémisme islamiste a offert au mythe journalistique algérien.

 

 
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