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| M. Peter F. Mulrean, directeur du Bureau régional «Initiative de partenariat avec le Moyen-Orient» (MEPI), au Quotidien d'Oran «Nous avons mis à l'écart la démocratie et les réformes»
Entretien Réalisé A Tunis Par Hichem Ben Yaïche, Le Quotidien d'Oran, 23 octobre 2004 La politique étrangère des Etats-Unis d'Amérique, sous George Walker Bush, a fait naître, à l'égard de ce pays, un sentiment de détestation, parfois de haine, d'une ampleur inusitée, particulièrement dans le monde arabo-musulman. Méfiance, rejet, suspicion... sont des réactions nourries quotidiennement par une actualité moyen-orientale dramatique. Une image dévastatrice. Mais l'Amérique n'est pas Bush, et vice-versa. Ce pays, malgré toutes les critiques qu'on est en droit de faire, est divers, complexe, où l'on trouve un vrai génie créatif. Ce dernier trait est constamment brouillé par les actions et les déclarations de Bush et des néo-conservateurs qui l'entourent. Dans ce contexte, une structure a été créée, le MEPI, avec un budget et un protocole d'action pour «aider à la modernisation» des pays arabes. Certains trouveront là un outil pour «peser et orienter» les élites de ces pays; d'autres verront un appui pour s'ouvrir à d'autres horizons de pensée. Peter F. Mulrean, directeur du Bureau du MEPI, basé à l'ambassade des Etats-Unis à Tunis, explique les raisons et les objectifs de l'institution régionale qu'il dirige. Entretien. Le Quotidien d'Oran: Quel est le cheminement de cette idée qui a présidé à la création du MEPI ? Peter F. Mulrean: Le MEPI a été créé, il y a bientôt deux ans, avec l'idée de soutenir les grandes réformes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. L'idée n'a rien de nouveau depuis 20 ou 30 années; ailleurs, nous avons déjà soutenu des réformes en matière de démocratisation et d'économie. Nous avons estimé que le temps était venu pour faire la même chose: nous avons opté pour le changement de notre stratégie et l'élargissement de notre domaine d'activité. Et le Moyen-Orient entre dans ce nouveau cadre. Q.O.: Qu'est-ce qui change aujourd'hui pour vous en termes de stratégie et d'objectifs politiques ? P.F.M.: Comme disait le président Bush en novembre 2003, nous avons eu des programmes d'assistance autrefois, mais ce n'était pas le même genre d'assistance. C'est cela qui a changé, c'est notre politique où nous n'avons pas soutenu des réformateurs, où nous étions prêts à soutenir des gouvernements même si ce n'était pas dans le sens de la démocratie et de la modernisation. Le président a dit lui-même que depuis 60 ans, nous avons suivi une politique où nous avons mis à l'écart la démocratie et les réformes: ça ne nous a rien apporté, surtout pas à la région concernée. Souvent, on me demande: «Pourquoi faites-vous ça maintenant ?». La bonne question serait: «Pourquoi n'avez-vous pas commencé ça il y a 30 ans ?». La création du MEPI comme Bureau régional nous a incités à aller dans ce sens-là. Q.O.: Aujourd'hui, les Etats-Unis se trouvent dans une nouvelle logique de puissance mondiale. L'antiaméricanisme actuel ne constitue-t-il pas un obstacle à votre action dans la région ? P.F.M.: On pourrait le voir comme un obstacle, mais cela ne réduit pas du tout notre énergie et l'idée que nous avons choisie, c'est-à-dire soutenir des réformes en matière de démocratisation et de développement économique dans cette région. J'aimerais aussi faire la différence entre les personnes qui ne sont pas d'accord avec certaines de nos stratégies politiques et actions et celles qui n'admettent pas l'idée de soutenir ces réformes. Q.O.: Quelle est votre approche méthodologique pour justement contribuer à la modernisation de ces sociétés ? P.F.M.: Pour être efficaces, nous avons divisé notre programme en quatre piliers: réformes politiques, réformes économiques, éducation, droits des femmes . Notre but est surtout de chercher dans la région des réformes qui sont en train d'émerger . Nous ciblons aussi des réformateurs qui se trouvent soit dans les gouvernements, soit dans les sociétés civiles. Tous ces éléments seront soutenus grâce à notre programme d'assistance technique et politique. Et cette stratégie mise en place par notre Bureau constitue, à mon avis, un changement par rapport aux années précédentes. Certes, auparavant, nous avions des programmes de l'USAID, c'est-à-dire de l'assistance de développement. Aujourd'hui, notre assistance cible tous les gouvernements et institutions, voire des sociétés civiles engagées dans des réformes . Notre message est qu'il est dans leur intérêt d'aller dans le sens des réformes. Cependant, ce n'est pas aux Etats-Unis de définir ce qui sera le sens de la démocratie dans ces pays-là. Il faudrait donc que cet engagement vienne même des populations de cette région ciblée. Q.O.: Quelles sont les modalités d'application de ces nouveaux programmes de réformes politiques au sein de cette région ? P.F.M.: Nous avons déjà commencé depuis une année notre programme d'assistance aux réformes politiques avec un montant de 129 millions de dollars. L'année dernière, notre programme a nécessité un budget de 100 millions de dollars. Actuellement, une augmentation de ce montant par le Congrès est en vue, mais cela ne doit pas être trop important. Nous essayerons d'identifier les possibilités, c'est-à-dire mettre en relief les spécificités des uns et des autres, tant sur le plan politique qu'économique. Car j'estime qu'il existe des pays qui se trouvent sur un même niveau stade de développement. Alors, nous pouvons aider ces pays-là à surmonter leurs problèmes. Donc, notre stratégie d'application de ces programmes consiste surtout à dialoguer avec les gouvernements, les sociétés civiles ou les hommes d'affaires. Comme il existe des «outils» pour mettre en place ces programmes, alors notre objectif consistera aussi à nouer des contacts avec des ONG, les partis politiques ou les parlements , par exemple. Récemment, j'ai assisté à un training pour des ONG en Algérie qui fait partie du programme MEPI . C'était le résultat d'un dialogue de plusieurs années entre des ONG américaines et algériennes qui nous a permis de connaître leurs besoins, qui nous a aidé à appliquer notre stratégie d'assistance aux réformes politiques et économiques dans ces pays-là. Q.O.: Certains détracteurs de votre programme vous reprochent de faire du «social learning» ou du lobbying en ciblant les élites. Que répondez-vous ? P.F.M.: Je pense que ce qu'on fait, ça revient toujours à la question: est-ce qu'on est en train d'imposer quelque chose à la région ? Ma réponse est que ce sont des programmes de développement que nous faisons depuis longtemps; et nous avons vu les résultats , que ce soit en Amérique latine ou en Asie. Je ne vous dis pas qu'il y a la démocratie en Amérique latine grâce aux programmes des Etats-Unis. Il fallait que cela vienne des peuples de la région, et dans ce sens, les programmes que nous avons fournis étaient très utiles pour les agents de changement dans la région. Q.O.: Ne pensez-vous pas que ce programme arrive trop tard, surtout que l'antiaméricanisme est extrêmement fort ? P.F.M.: C'est vrai que ce programme arrive tardivement, mais cela ne doit pas nous décourager dans notre démarche. On aurait dû faire cela depuis une trentaine d'années, quand on a commencé en Amérique latine. Je reconnais d'ailleurs que cet antiaméricanisme peut faire obstacle à notre engagement en faveur des réformes politiques dans la région. Pour nous, cet engagement signifie: être crédible et porteur d'une bonne image. Et la crédibilité ne se crée pas du jour au lendemain. Nous reconnaissons aujourd'hui que cela fait des décennies que nous avions soutenu des réformes hors du cadre politique. On nous dit qu'on a changé de politique, on ne peut pas espérer que vous allez nous croire du jour au lendemain, c'est une crédibilité qu'il faut bâtir jour après jour. Aujourd'hui, c'est une autre stratégie politique qui est à l'oeuvre. Et la création de nouveaux Bureaux régionaux, comme celui qui existe en Tunisie, constitue la meilleure illustration de notre volonté de gagner cette crédibilité et de cet engagement sur le long terme. Q.O.: Quels sont vos programmes d'actions en Tunisie, en Algérie et au Maroc ? P.F.M.: Je tiens à souligner que les programmes du MEPI existent déjà dans ces pays depuis l'année dernière. Actuellement, nous assistons les gouvernements dans leurs efforts de mise à niveau commerciale afin qu'ils puissent s'engager efficacement dans l'économie globalisée. Autre objectif: effectuer des «trainings» pour les hommes d'affaires, rencontrer des parlementaires maghrébins . D'ailleurs, nous sommes en train de réaliser un travail d'examen de l'ensemble de nos actions au sein de ces différents pays pour évaluer ce qui marche et ce qui marche moins bien, et étudier les possibilités pour organiser des programmes à l'échelle régionale. Q.O.: Les différences culturelles entre ces pays ne constituent-elles pas des obstacles à vos activités ? P.F.M.: J'évite toujours de faire des comparaisons, parce que les besoins des uns et des autres sont distincts, c'est-à-dire que les objectifs des gouvernements ne sont pas forcément identiques à ceux des sociétés civiles maghrébines ou du Moyen-Orient. Nous n'avons pas des a priori sur chaque pays. Comme je l'avais dit auparavant, notre travail consiste uniquement à assister des institutions, des personnes du gouvernement ou de la société civile déjà engagées dans des réformes. Certains pensent que les programmes du MEPI sont destinés à remplacer les programmes de développement ! Alors, je dis tout de suite que ce n'est pas du tout cela. Notre objectif est de soutenir des projets qui vont avoir des résultats à moyen terme. Ce n'est pas d'apporter de l'eau dans le «bled» ni de construire des écoles. Nous ne sommes pas en outre ici pour élargir le champ financier des entreprises commerciales de la région, voire mettre en avant une personnalité ou un parti politique quelconque. La meilleure solution pour nous est d'assister, par exemple, quelques secteurs économiques à dépasser certains de leurs obstacles, mais surtout à s'orienter vers le sens des réformes ou encore à permettre aux femmes d'accéder à des emplois jadis inaccessibles pour elles. Q.O.: Existe-il aujourd'hui un chevauchement entre le projet américain du Grand Moyen-Orient et le programme MEPI ? Ne craignez-vous un certain court-circuitage programmatique, si je puis dire ? P.F.M.: Il n'y a pas de court-circuit. Je pense que nous travaillons bien sur des parties de la stratégie qui mène vers une stabilité durable de la région. Concernant l'Irak et la Palestine, nous savons très bien que sans la résolution de ces deux questions, sans une résolution équitable et juste pour les Palestiniens et sans avoir un gouvernement en Irak, nous ne pourrons pas avoir de stabilité à long terme. Alors, nous travaillons sur ces deux questions pour essayer d'établir ces deux éléments de la stabilité dans la région. Même si ces deux questions étaient résolues demain, il reste cependant beaucoup d'autres éléments qui contribuent à la stabilité dans la région: il y a les questions de la démographie, de l'économie, des systèmes politiques. C'est là où le MEPI essaie d'intervenir, et nous ne voulons pas que les programmes du MEPI soient l'otage des autres éléments. Ce sont les pays de cette région qui demeurent les seuls à savoir par où entamer des réformes sérieuses. Sur un autre plan, notre objectif consiste à assister activement les entreprises des pays de la région à devenir plus compétitives sur l'échelle internationale, mais aussi inciter les gouvernements à mieux intégrer des standards internationaux et assouplir les législations nationales. Q.O.: Au-delà des méthodes pratiquées dans d'autres régions du globe, le MEPI dispose-t-il aujourd'hui de nouveaux mécanismes pour assister des pays de la région comme l'Afrique du Nord ? P.F.M.: Nous sommes toujours dans une démarche d'adoption de nouveaux mécanismes. Personnellement, j'ai travaillé activement sur les programmes d'assistance pour l'Europe de l'Est. Et cette expérience m'a permis durant les années quatre-vingt-dix de comprendre que l'indépendance «tout d'un coup» d'un pays n'est pas la même que celle qui existe ici. Chaque pays a ses propres spécificités dont il faut tenir en compte. L'essentiel est, en outre, d'approcher des personnes dont l'objectif est d'assister des institutions à se réformer dans le sens de la démocratie au sein de la région. Et je crois qu'il existe beaucoup de personnes prêtes à travailler activement sur ces programmes. Q.O.: L'engagement militaire américain en Irak ne constitue-t-il pas un sérieux handicap à la bonne marche de vos actions au sein de la région ? P.F.M.: Nous pensons que la situation en Irak sera résolue. Et l'objectif de nos autres actions dans la région est de préserver toujours une certaine crédibilité, mais surtout d'inspirer la confiance à nos interlocuteurs dans toute la région. Même si certaines ne sont pas d'accord avec notre politique en Irak, il existe tout de même beaucoup d'Irakiens favorables à notre présence dans ce pays. Nous attendons avec beaucoup de confiance des résultats positifs dans ce pays. Pour rester crédibles, il faut que nous continuions cette tâche. Et des programmes comme le MEPI montrent que notre politique au Moyen-Orient n'est pas limitée à cela, justement. Q.O.: Comment est structuré votre programme d'assistance aux réformes politiques et économiques par rapport aux activités du département d'Etat ? P.F.M.: Ce programme relève d'abord de l'initiative du président Bush. C'est vrai que le quartier général se trouve au département d'Etat, mais notre objectif est aujourd'hui de lier ce programme avec la politique américaine, donc de la diplomatie. Par exemple, quand M. Colin Powell, le Secrétaire d'Etat, effectue une visite dans la région, d'habitude il ne parle pas des programmes d'USAID. Car ces programmes ne relèvent pas de son domaine d'action. Seulement, il parle du MEPI lorsqu'il rencontre des personnalités politiques et des sociétés civiles des pays de cette région parce que les réformes sont à son ordre du jour. Je rappelle que notre objectif est d'assister toujours des institutions, gouvernements, sociétés civiles ou ONG à s'engager réellement dans la voie des réformes démocratiques. Certes, ces assistances ne vont pas amener du jour au lendemain des réformes, mais il est très important d'avoir des personnalités sur place pour expliquer clairement à ces pays nos objectifs. Qui est Peter Mulrean ? Né à Boston, diplômé en sciences politiques de l'Université d'Harvard et spécialisé dans les affaires politiques du Moyen-Orient, M. Peter Mulrean est un fin connaisseur de l'Union européenne. Après quatre ans à l'Ambassade des Etats-Unis à La Haye (Pays-Bas) lors de la présidence néerlandaise de l'Union, il est devenu le premier diplomate d'échange représentant le département d'Etat à la Commission européenne à Bruxelles. M. Mulrean s'est, en outre, forgé une grande expertise sur les dossiers de l'UE, où il a contribué à la coordination des relations de coopération entre les USA et l'UE, et dirigé les dossiers relatifs à la politique européenne en matière de sécurité et de défense. Plus récemment encore, M. Mulrean était le directeur adjoint du Bureau de promotion des droits de l'homme et de la démocratie au département d'Etat. Il était ainsi en charge de la conception stratégique et du soutien fourni aux programmes de renforcement des droits de l'homme et de la démocratie au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, en Europe et dans la région euro-asiatique (biographie établie à partir des éléments fournis par son service de presse).
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www.algeria-watch.org
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