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Forum de l'avenir et projet du Grand Moyen-Orient Le grand test de Rabat Le Quotidien d'Oran, 11 décembre 2004 Les travaux du forum pour l'avenir débutent aujourd'hui à Rabat. Cette initiative est, comme on le sait, la première du genre à être prise par Washington dans le cadre du «Grand Moyen-Orient» depuis que ce projet a été lancé par George W. Bush en juin dernier lors du G8 de Sea Island en Georgie. Pierre angulaire de la politique étrangère du président américain dans le monde arabo-musulman, le projet du Grand Moyen-Orient ou «GMO», comme on l'appelle déjà, s'inspire en très grande partie du bouleversement provoqué par le 11 septembre. Après ces terribles attentats dont les conséquences viennent de toucher durant ces derniers jours l'ensemble du dispositif du renseignement américain, Washington a estimé que, pour mieux lutter contre le terrorisme islamiste, un phénomène classé en ce début du 21ème siècle dans la catégorie des plus grandes menaces contre la sécurité des Etats-Unis, le mieux c'est d'encourager les pays arabes et musulmans à opter pour la démocratisation de leur système de gouvernance et de les initier aux réformes politiques et économiques nécessaires. Cette démarche a suscité une stupéfaction générale des Etats de la région avant de générer chez leurs dirigeants une inquiétude générale quoique exprimée différemment selon que l'on soit au Machreq ou au Maghreb. Les oppositions modérées à qui l'initiative américaine devait profiter, selon ce qu'on a pu entendre chez de nombreux observateurs américains, avertissent aujourd'hui contre ses risques de déstabilisation. Les plus radicales, elles, ne voient rien d'autre qu'une version liftée de l'impérialisme américain et sa propension nouvelle à régenter le monde selon un modèle strictement unipolaire et sans alternative que le modèle américain. Dans les faits, le «Grand Moyen-Orient» est bousculé par l'actualité. Son principe même souffre des conséquences, atroces il faut le dire, du dossier irakien et des développements catastrophiques qui menacent ce pays. Plus le scénario d'une sortie de crise à Baghdad se complique, plus la Maison-Blanche a du mal à convaincre du bien-fondé de son offre et de son souhait de voir le monde arabo-musulman adopter les valeurs de la démocratie et des libertés. Cette difficulté a déjà obligé le département d'Etat et Colin Powell, qui signe à Rabat l'épilogue de sa carrière à la tête de la diplomatie américaine, à revoir ses ambitions à la baisse. Ce dernier ne jure plus aujourd'hui que par les vertus des «propositions» et des «changements selon le rythme de chaque pays et de chaque société». On le croit volontiers, d'autant que la rencontre qui s'ouvre ce matin à Rabat a une valeur de test. La vingtaine de pays arabes qui prennent part aux travaux aujourd'hui, aux côtés de ceux du G8 et de délégués d'organisations internationales, ne sont pas tous fondamentalement d'accord avec Washington sur la conduite des réformes. Certains comme l'Algérie y vont en raison de l'option négligeable qu'il y a à exploiter en prenant part à une initiative diligentée par la première puissance mondiale. D'autres, plus pourvus en termes d'atouts, y participent pour observer le «sens du vent» et pour s'assurer de la qualité du message que laissera M. Powell avant qu'il ne passe le relais à la très redoutée Condoleeza Rice. Cet aspect explique sans doute pourquoi Washington a, pour ce premier essai, privilégié le volet économique. Parmi les propositions significatives que fera la Maison-Blanche, il y a le lancement de projets de micro-crédits pour aider des petits chefs d'entreprise. Il y a aussi la création d'un fonds régional de 100 millions de dollars - dont 15 millions versés par les Etats-Unis -, qui sera géré par une société financière internationale. On parle également de l'instauration d'un groupe de travail pour encourager les investissements dans les pays de la région, du développement de centres de formation pour les jeunes entrepreneurs. Et, enfin, de l'amélioration du taux d'alphabétisation. Un dossier qui, a-t-on appris à la lecture d'un document du département d'Etat, sera confié à l'Algérie. Nous y reviendrons. Noureddine Azzouz L'opposition marocaine s'emballe Avant même qu'il ne s'ouvre, le forum de l'avenir a suscité de très fortes réserves au sein de l'opposition marocaine. Une manifestation contre son organisation à Rabat a déjà eu lieu, il y a quelques jours, sous l'égide des islamistes. Dans l'ensemble, la contestation mobilise différents courants politiques et associatifs. Ceux-ci doutent en général de l'intérêt du Maroc à abriter cette rencontre et accusent en particulier les Etats-Unis de vouloir contrôler stratégiquement le monde arabe en prétextant des réformes et une démocratie qu'eux-mêmes ne respectent pas. Leurs principaux arguments sont la guerre en Irak et l'alignement des Etats-Unis sur les positions d'Israël qu'ils décrient comme l'exemple même de «l'anachronisme» du projet du Grand Moyen-Orient et l'anti-modèle qu'il faut à tout prix éviter pour ne pas cautionner le «paradoxe de la démocratie aéroportée». Cette formule a beaucoup circulé et dans tous les sens, hier et avant-hier, dans la presse marocaine qui s'en est servie pour aborder la politique étrangère américaine à l'égard du monde arabe et musulman. Sa paternité revient toutefois au Parti du progrès et du socialisme, le PPS, présenté à Rabat comme étant une formation de gauche. Son chef, M. Ismaïl Alaoui, s'est adressé aux Américains en leur disant «qu'il faut qu'ils sachent qu'une démocratie ne s'impose pas, encore moins quand elle est apportée dans les fourgons d'une armée d'occupation». Un point de vue que partage presque totalement le Parti de la justice et du développement, le PJD, unique parti islamiste à disposer de sièges au Parlement, et dont le principal dirigeant, M. Sâad Eddine Othmani, s'est emporté hier contre la participation d'Israël au forum de l'avenir et la «venue officielle au Maroc d'un membre du gouvernement d'Ariel Sharon». M. Othmani a affirmé qu'il ne comprenait pas l'attitude des Américains prêchant la démocratie et la liberté d'expression auprès des Arabes et des musulmans alors qu'ils occupent le sol irakien et cautionnent la politique israélienne dans les territoires palestiniens occupés. Il a ajouté «qu'il faut d'abord régler les différents conflits dans la région, se retirer de l'Irak, avant de tenir un quelconque forum» sur les réformes politiques et économiques dans la région. Chez les ONG marocaines, c'est le même ton qui est utilisé. Elles jugent le forum de l'avenir et le Grand Moyen-Orient trop ambigu et trop orienté vers les intérêts américains pour que le projet prétende à une quelconque réforme dans le monde arabo-musulman. Leur opinion prend position à partir des dossiers irakien et palestinien pour opposer à la théorie américaine du domino démocratique celle, inverse, du chaos et de l'instabilité permanente. C'est, notamment, ce qu'on lit dans la réaction de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) qui s'inquiète des risques de déstabilisation contenus dans une démarche conçue uniquement dans les bureaux de la Maison-Blanche. Son président, M. Abdelhamid Amine, a quant à lui estimé que «l'impérialisme américain est la plus grande force hostile au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et ne peut nullement garantir la démocratie et les droits de l'Homme». Pour sa part, le collectif Démocratie et Modernité a dénoncé, à ce propos, les «méthodes utilisées par l'administration Bush pour imposer, au nom de la démocratie, sa vision de l'avenir de la région». «Les vraies intentions de l'administration Bush», affirme-t-il, sont de «remodeler la carte politique de la région, au seul bénéfice des Etats-Unis d'Amérique et d'Israël». Cependant, le collectif avance une proposition en appelant tous les acteurs de la société civile marocains et arabes à rester vigilants, «à faire entendre leurs voix et à se regrouper dans un forum alternatif permanent», pour l'élaboration et la concrétisation d'un projet qui traduit «notre vision de la démocratie». Un rappel pour finir: la rencontre de Rabat n'a suscité aucun débat significatif dans les milieux politiques algériens, majorité et opposition comprises. N. A.
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