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Projet
du grand moyen-orient
Guerre
entre Paris et Washington
Par
Abdelkamel K. , Liberté, 12 décembre 2004
À peine
la réunion de Rabat ouverte par
Colin Powell, que le chef de la diplomatie française réaffirme
officiellement les "réserves" de Paris vis-à-vis de l'initiative
américaine, sous-couvert de l'Union européenne.
Entre
les États-Unis et la France, c'est une
véritable guerre d'intérêts qui est engagée
dans la région du Maghreb et du Moyen-Orient. Le premier pas de
l'Administration Bush vers la concrétisation de son projet "Grand
Moyen-Orient", traduit hier par l'ouverture du Forum sur l'avenir à Rabat
par Colin Powell, a fait sortir le Quai d'Orsay de son silence.
Après les sévères mises en garde de Dominique de Villepin
en février dernier, date de l'annonce de l'initiative US, Michel Barnier
lui emboîte le pas. Le ministre des Affaires étrangères
de Jacques Chirac a déclaré que la France était "réservée" quant à l'idée
d'une "institutionnalisation du forum de l'avenir", rappelant les mécanismes
nés du processus de Barcelone et les "relations anciennes de l'Union
européenne dans la région".
Clair, net et précis, l'Élysée n'admet pas qu'on empiète
sur ses plates-bandes. Cependant, force est de constater que la France n'attaque
pas de front l'Amérique. Elle noie sa position dans celle de toute l'Europe,
dans le but de ne pas envenimer davantage ses rapports exécrables avec
les États-Unis, depuis qu'elle s'est ouvertement opposée à la
guerre contre l'Irak. Javier Solana, représentant de l'Union européenne
pour la politique étrangère, présent à Rabat, adopte "avec
des gants" la position de la France en affirmant qu'il ne voyait pas "l'utilité de
créer de nouvelles institutions lourdes en dehors du processus de Barcelone".
Reste à savoir jusqu'où ira-t-elle pour sauvegarder ses intérêts
dans la région, plus que jamais menacés ? Côté US,
l'allocution de Powell hier à Rabat, dont c'était la dernière
sortie sur la scène internationale avant de passer la main à Condoleeza
Rice, porte à croire que les Américains ont mis de l'eau dans
leur vin. Désormais, ils font miroiter beaucoup plus le côté économique
de leur projet à leurs partenaires appelés désormais "alliés
des États-Unis", même si l'ouverture démocratique de ces
régimes demeure l'objectif numéro un.
À ce rendez-vous dénommé "dialogue pour l'assistance démocratique",
les conviés étaient représentés par leur chef de
la diplomatie, ainsi que par leur ministre de l'Économie.
Ceci étant, la peur née de la chute brutale de Saddam Hussein
passée, nombre de dirigeants arabes, à l'image de Hosni Moubarak
et du prince héritier saoudien Abdallah, ont vivement contesté le
projet lors de sa présentation en février dernier. Certains ont
même sollicité l'Union européenne pour une éventuelle
aide contre l'hégémonie américaine. Hier, Moubarak a actionné le
levier de la Ligue arabe, par la voix de Amr Moussa, pour repousser à nouveau
l'offre américaine. Prenant le soin de ne pas froisser les États-Unis,
l'ancien chef de la diplomatie égyptienne s'est déclaré favorable à un
partenariat entre le Moyen-Orient et le G8, tout en soulignant que cela ne
se fera que si les deux parties sont sur un "pied d'égalité".
Il n'a toutefois pas manqué de jeter la pierre à l'Administration
Bush en lui reprochant d'accuser l'autre partie dans le projet de terrorisme.
Moussa est allé jusqu'à exiger des participants le retrait des "accusations
portées contre l'islam comme religion et comme culture".
Devant cette levée de boucliers, Washington change de fusil d'épaule
en faisant passer au second plan le volet politique. Colin Powell a confirmé hier
cette nouvelle approche dans son allocution d'ouverture des travaux : "Nous
sommes tous d'accord pour dire que des réformes effectives et durables
ne peuvent venir que de l'intérieur des pays concernés."
Dans l'espoir de rallier le maximum de voix à sa thèse, la Maison-Blanche
promet à la majeure partie des "invités" le statut d'alliés.
Le secrétaire d'État US aux Affaires étrangères
semblait avoir pour principale mission d'apaiser la tension en lançant à ses
pairs : "Ce n'est pas le moment de se quereller sur le rythme des réformes
démocratiques ou si la question de savoir si les réformes économiques
doivent précéder les réformes politiques". Il s'est surtout
attardé sur "la menace terroriste" qui pèse sur la région.
Il y a lieu de signaler le rejet catégorique de l'Iran de cette initiative, à travers
son absence à Rabat sans fournir la moindre explication.
Quoi qu'il en soit, les chefs d'État de cette partie du monde sont entre
le marteau et l'enclume. En effet, leur résistance à cette initiative
s'explique selon le directeur du Centre d'études stratégiques
d'Al-Ahram par "la peur de voir des pouvoirs islamistes émerger d'élections
démocratiques et de l'intervention étrangère imposant
la démocratie".
L'Administration Bush a su modérer "sa copie" en la présentant
désormais comme "un programme de promotion des valeurs universelles
que sont la dignité humaine, la démocratie, le progrès économique
et la justice sociale". La rencontre de Rabat intervient dans un contexte guère
favorable aux régimes concernés.
L'hostilité de la rue arabe et musulmane aux États-Unis s'étant
accrue depuis l'invasion de l'Irak et la détérioration de la
situation des Palestiniens, il est difficile aux dirigeants des pays concernés
d'adhérer ouvertement à cette initiative de peur d'attiser davantage
la colère de leur peuple.
Face à cette amère réalité, les concepteurs du "Grand
Moyen-Orient" ont édulcoré leur première version, mettant
en avant l'approche économique et sociale.
Le rendez-vous du Maroc, qui constitue le premier pas de la mise en ouvre du "Grand
Moyen-Orient", aura eu le mérite de révéler au grand jour
la résistance des régimes archaïques et contestés
par leur peuple à la démocratisation, et surtout l'importance
stratégique de cette partie du monde pour les superpuissances. La guerre
entre Paris et Washington n'en est qu'à ses débuts.
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