Les prisons en Algérie

Courrier International, 3 août 2007 par Alger

Prochainement, 17 Algériens pourront quitter la base militaire américaine pour rejoindre leur pays. Sauf qu’au moins l’un d’entre eux refuse ce transfert et préfère rester à Guantanamo Bay. La terreur des geôles algériennes semble plus forte que le régime de haute sécurité américain.

Ahmed Bel Bacha, 38 ans, passe vingt-deux heures par jour dans une cellule de Guantanamo Bay qui, selon son avocat, est "un tombeau […] d’acier sans fenêtre". Pourtant, il préfère y demeurer plutôt que d’être renvoyé dans son pays, l’Algérie. Ahmed Bel Bacha est détenu depuis cinq ans dans la prison militaire américaine de Guantanamo Bay, à Cuba, mais, avec l’aide de maître Zachary Katznelson, de l’association de défense des droits de l’homme Reprieve, il bataille devant les tribunaux des Etats-Unis pour ne pas en sortir, ni être remis aux autorités algériennes. Une délégation de représentants de la police et de la diplomatie algériennes s’est rendue en juin dernier à Guantanamo Bay afin d’identifier les détenus algériens que le Pentagone souhaite renvoyer dans leur pays. On leur a présenté 26 prisonniers (sur un total de 360 terroristes présumés encore détenus sur place), mais la délégation n’en a reconnu que 17. Ceux-là seront rapatriés. "Ils seront jugés conformément à la législation algérienne," a annoncé, le dimanche 29 juillet, le ministre de la Justice Tayeb Belaïz.

"Ahmed Bel Bacha a si peur d’être transféré vers l’Algérie et d’y être traité en terroriste qu’il préfère rester à Guantanamo Bay, aussi incroyable et surréaliste que cela puisse paraître," assure Zachary Katznelson dans un entretien qu’il a accordé à El País. Pourtant, dans la prison américaine, l’Algérien est l’un des détenus les moins bien traités. "Il est au Camp 6, une zone de très haute sécurité, de création relativement récente, dans laquelle il a été transféré en décembre 2006", précise l’avocat. Deux mois plus tard, poursuit-il, les autorités américaines ont reconnu que Bel Bacha ’n’avait aucun lien avec des organisations terroristes et ne représentait aucune menace." Zachary Katznelson exprime ainsi son indignation : "Malgré tout, sans explication, il a été maintenu dans ce type de cellule." Lorsque l’homme de loi lui rend visite à Guantnamo Bay, le prisonnier est maintenu au sol les mains menottées.

Ahmed Bel Bacha, qui a été emprisonné au Pakistan, a toujours clamé son innocence. Il a fui l’Algérie à la fin des années 1990 aux derniers coups de canon de la guerre civile larvée qui ravageait son pays. Il était comptable dans l’entreprise publique Sonatrach et venait d’être mobilisé pour la énième fois. Il émigre alors vers le Royaume-Uni et demande l’asile. Alors qu’il attend une réponse, il trouve du travail comme agent d’entretien à l’hôtel Highcliff, à Bournemouth. En 1999, raconte le quotidien britannique The Times dans son édition du 31 juillet, il fait ainsi le ménage dans la chambre de John Prescott, alors vice-Premier ministre, qui lui donne un pourboire de 44 euros. Ahmed Bel Bacha raconte qu’en juillet 2001 des amis le persuadent de se rendre au Pakistan pour y suivre un enseignement religieux, qui le conduira en Afghanistan. En décembre de la même année, il est capturé par des paysans près de Peshawar et remis aux autorités pakistanaises, qui, à leur tour, le confient aux Américains.

Par l’intermédiaire de son avocat, l’Algérien sollicite l’accueil du Royaume-Uni, mais les autorités britanniques le déboutent de son appel. Il demande donc à un juge fédéral de Washington d’empêcher son rapatriement vers l’Algérie. Mais, vendredi dernier, le juge à son tour rejette sa demande, se déclarant incompétent pour statuer sur les détenus de Guantanamo Bay. Zachary Katznelson présente un recours devant la Cour d’appel fédérale. "Ahmed Bel Bacha n’est pas un cas unique", souligne son avocat. "On dénombre au moins 25 autres prisonniers qui seraient en grave danger s’ils étaient remis aux autorités de leur pays d’origine," et ce même si les autorités américaines obtiennent du pays en question qu’il s’engage à les traiter correctement. En juin, la Tunisie a pris cet engagement afin de pouvoir rapatrier Abdullah Alhaggi, lui aussi défendu par Zachary Katznelson. Mais "il avait à peine posé le pied en Tunisie qu’il était torturé et qu’on menaçait sa femme et sa fille de viol", raconte l’avocat. La justice britannique, elle, semble avoir pris conscience du risque que courent les détenus islamistes en cas de rapatriement. Lundi, la Cour d’appel de Londres a ainsi suspendu l’expulsion de trois Algériens vers leur pays, en raison notamment d’un risque de torture.

B. Celis et I. Cembrero El País

  Campagne en faveur des détenus de Guantanamo  
www.algeria-watch.org