Malgré les raids de l'Allemagne et de Bruxelles

L'Euroméditerranée accoste sur les quais de la Seine

par L'un de nos Correspondants à Paris : S. Raouf, Le Quotidien d'Oran, 13 juillet 2008

Nicolas Sarkozy peut pousser un «ouf» de soulagement. Avant de s'accorder quelques jours de vacances au pays profond de Carla Bruni, il aura le loisir de goûter, tout à l'heure aux environs de 17h00, au plaisir de l'instant. Le moment de naissance, au Grand Palais, à un pâté de maisons de la Seine, de sa chère Union pour la Méditerranée (UPM). Souhaité en février 2007 en pleine campagne de conquête de l'Elysée, «commandé» à Tanger, le bébé méditerranéen est sain et sauf. Mais au prix d'une fécondation difficile et d'une sacrée métamorphose. Sans cesse aux aguets à l'image d'une sage-femme, la petite équipe chargée du suivi de l'accouchement a eu, tout au long de ces derniers mois, bien des sueurs froides.

La venue au monde du dernier-né de la fratrie Euromed s'est faite à l'arraché. Exposée à l'indifférence glaciale de la majorité de l'Union européenne, confrontée à l'opposition déclarée de Berlin et regardée d'un oeil méfiant par Madrid et Rome, l'UPM ne s'est jamais fait désirer. Du moins dans sa conception initiale, celle d'une entité méditerranéenne accessible aux seuls pays du pourtour.

A peine rentré de sa visite d'Etat au Maroc qui avait servi d'opportunité au discours-cadre de Tanger, Nicolas Sarkozy a découvert la difficulté de l'exercice. Venues, pour l'essentiel, d'outre-Rhin, les vociférations contre son «bébé» se sont d'abord exprimées dans la bouche de parlementaires et dans les tribunes libres de la presse. Avant de subir l'ire d'une Angela Merkel très remontée contre la croisière méditerranéenne en «solo» de l'Elysée.

Dès le début, le projet de Nicolas Sarkozy n'a cessé de naviguer dans une Euroméditerranée à la météo maritime plutôt incertaine. Forte de ses indicateurs positifs qui en font un puissant moteur de l'Europe, l'Allemagne avait adressé rapidement un message sans équivoque au successeur de Jacques Chirac.

Emis sur le ton de la mise en garde, le mot de Berlin se passait d'exégèse diplomatique: hors de question de valider le projet d'UPM dans sa mouture de Toulon et de Tanger. Sa déclinaison est de nature à bousculer la cohérence de l'UE et de mettre en difficulté sa politique étrangère en direction des pays tiers.

Une adversité inattendue

Sans le crier sur tous les toits, Madrid n'a jamais été chaleureuse à l'idée d'un nouveau navire méditerranéen sous bannière sarkozyste. Y embarquer signifie, à ses yeux, le chavirement irrémédiable du processus Euromed né sur ses côtes catalanes en novembre 1995. Rome n'a pas été en reste dans ce mouvement d'humeur anti-UPM. Chef du gouvernement au seuil de 2008, Romano Prodi y voyait un voile à la politique européenne de voisinage dont il a été le maître d'ouvrage lors de son passage à la tête de la puissante Commission de Bruxelles.

Face à une adversité pour le moins inattendue, la France a déployé une ligne de conduite à deux vitesses. D'un côté, une stratégie de forcing et de passage en force suggéré par Henri Guaino, conseiller spécial de Sarkozy et concepteur de l'idée de Toulon. De l'autre, une démarche prudente soucieuse de consensus européen autour de l'UPM, quitte à accepter quelques replâtrages de la copie originale.

Portée par le secrétaire d'Etat aux Affaires européennes, Jean-Pierre Jouyet, cette stratégie a prôné la concertation avec l'Europe, mais sans aller jusqu'à céder sur l'essentiel de l'esprit du discours de Tanger. Informé des bruits de couloir de Bruxelles, le ministre a été, le premier, à sentir l'opposition allemande et européenne. Dès janvier dernier, il mettait en garde, dans une interview au Figaro, le risque de «construire un projet à côté ou en dehors» de l'UE. Une manière de suggérer à l'Elysée de recadrer la copie dessinée par le candidat Sarkozy à Toulon et peaufinée par le président à Tanger.

Cerné de toutes parts, y compris par un Sud peu empressé à applaudir des deux mains son projet, Nicolas Sarkozy a fini par se résigner à relire sa copie. A la mi-mars, il accepte, non de gaîté de coeur, de recadrer son projet dans le cadre du processus de Barcelone. Autrement dit, la participation de l'ensemble des «27» de l'UE et non des seuls riverains de la Méditerranée à l'UPM. Deux mois plus tard, la Commission européenne s'est chargée de porter l'estocade, en vidant le projet français de l'essentiel de sa substance.

Une UPM au rabais

Invitée par le Conseil européen à soumettre des propositions destinées à doter l'UPM d'une structure institutionnelle, la Commission a réduit le mandat de Sarkozy à la tête de la coprésidence à sa plus simple expression. Six mois - le temps de la présidence française de l'UE - au lieu de deux ans. Et, pour bien marquer sa tutelle sur l'UPM, Bruxelles préconise, à partir de janvier 2009, un triumvirat à la tête de la co-présidence européenne: le chef de l'Etat ou de gouvernement du pays assurant la présidence de l'UE, le président de la Commission européenne et le représentant de l'UE pour la politique étrangère. Autant dire un marquage serré de l'Union par l'Europe au grand dam de Paris.

L'Elysée ne nie pas les effets du double raid de Berlin et de Bruxelles contre le chantier de Sarkozy. «Que le projet actuel ne soit pas celui défini et souhaité à l'origine par la France est une évidence, mais est-il pour autant moins ambitieux», s'interroge Henri Guaino. Lequel s'attache à atténuer la couche des replâtrages. S'il reconnaît un «retour au format de Barcelone», il s'efforce de faire valoir la touche imposée par l'initiative française. Selon lui, les «principes» nouveaux voulus par la France ont été respectés: «parité entre le Nord et le Sud, gouvernance partagée entre les deux rives de la Méditerranée, copropriété, en quelque sorte, de l'UPM», affirmait, satisfait, la plume de Sarkozy. Conçue pour prendre le large de la Méditerranée et cheminer entre pays du pourtour, l'UPM s'est diluée dans le projet de Barcelone. Ce qui devait être une «Union de la Méditerranée» s'est transformé, entre un sommet franco-allemand et un Conseil européen, en «Processus de Barcelone: Union pour la... Méditerranée».

En dépit d'un gain visiblement au rabais, l'Elysée ne boude pas le plaisir de l'instant: la réunion, autour d'une même table, d'une quarantaine de chefs d'Etat et de gouvernement, dont les dirigeants du Proche-Orient. A l'heure de se séparer de ses hôtes, Sarkozy ne cachera pas son bonheur d'avoir réussi là où Jacques Chirac et le roi Juan Carlos d'Espagne avaient échoué. Le premier avait souhaité pour profiter de la présidence française de l'UE (juillet-décembre 2000) pour réunir un sommet de la Méditerranée. Le second avait caressé le rêve d'une «photo de famille» Euromed au grand complet à l'occasion de l'an X de Barcelone. Les convulsions du conflit israélo-arabe l'en ont empêché.

 

 
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