La matraque convoquée

par Ghania Oukazi, Le Quotidien d'Oran, 13 février 2008

Les enseignants ont été dispersés hier, par la police à coups de matraque et de ceinture US. Au regard du comportement agressif des agents de l'ordre, ces cadres syndicaux semblent faire les frais de directives édictées dans le cadre d'une nouvelle stratégie de lutte antiterrorisme qui a décidé de n'épargner aucune liberté sur son passage. Brigades anti-émeutes, contingents de la police d'intervention et autres matraques et boucliers ont été brandis, hier, à la face des enseignants qui revendiquent, depuis longtemps, leurs droits reconnus légitimes par des hommes de loi. Tout cet arsenal a été sorti pour empêcher ces cadres syndicaux, représentants d'un corps pédagogique à la recherche d'un minimum de considération. Réunis, hier, devant la Grande Poste, ils voulaient monter la rue Pasteur pour demander une audience au chef du gouvernement. Du coup, c'est le palais du gouvernement qui a été protégé par des brigades anti-émeutes avant même que les enseignants n'arrivent à son niveau. Dès leurs premiers pas en direction du palais, ils ont été dispersés à coups de matraque par les policiers placés en faction pour la circonstance.

Dieu qu'est-ce que ça doit être terrible de se faire tabasser par des agents de l'ordre comme de vulgaires malfrats alors qu'on a le statut d'enseignant du savoir et de la connaissance! Pis, ça doit donner mal aux tripes lorsqu'on est humilié de la sorte devant ses propres élèves. Mais c'est justement parce qu'ils n'ont pas de statut que les enseignants ont été dispersés, pas seulement par la matraque mais aussi à coups de ceinture US, ce gros ceinturon militaire que les agents des services de sécurité portent, par dessus leurs vêtements, autour de leur taille. Des enseignants ont été traînés par terre. Une enseignante s'est vu arracher brutalement une pancarte de la main.

Ce geste de violence rétrograde

Choquée par ce geste de violence rétrograde, cette dame, cadre syndical, a crié à la face du policier qui l'a fait, qu'elle ne faisait là que défendre «mes droits et tes droits». Cet agent de l'ordre doit avoir souvenir que le directeur général de la sûreté nationale (DGSN), Ali Tounsi, son premier patron a déclaré, publiquement, qu'il ne laissera pas ses personnels créer leur syndicat. Rétrograde et anticonstitutionnelle comme la violence, cette déclaration n'a pas gêné l'Etat dépositaire du droit et de l'autorité.

Il est clair que Belkhadem ne perdra rien de son aura de chef de gouvernement s'il daigne recevoir ces enseignants qu'il sait mécontents du système politique et de la gestion des affaires de l'Etat comme beaucoup d'autres. Ceux-là veulent juste que les gouvernants les écoutent et les associent dans l'élaboration d'un code de conduite de leur vie professionnelle dont ils sont les seuls à en connaître les spécificités. Ils revendiquent un statut, depuis toujours, et pour en éviter les distorsions inutiles, ils refusent qu'il soit fait par des parties qui ne connaissent pas le métier. Seulement, leur tare est de le vouloir, à partir des rangs de syndicats autonomes que le gouvernement refuse d'admettre à sa table, comme s'ils étaient des pestiférés. Leur tort est de ne pas s'appeler UGTA et d'agir selon les convenances des pouvoirs au risque de capituler par abandon de positions syndicales originelles.

Pourtant, la loi suprême du pays consacre le pluralisme syndical tout autant que le droit d'association et autres libertés individuelles et collectives.

Il semble, cependant, que le gouvernement ait choisi de se placer bien au-dessus.

«On est le 11 du mois»

Depuis quelques années, une des réponses des gouvernants aux revendications du monde du travail est d'actionner l'appareil judiciaire pour déclarer illégal, son unique moyen de lutte qui n'est autre que la grève. Ils ont aussi pris l'habitude d'activer un autre moyen pour le faire taire, celui-là plus répressif. C'est la convocation de la matraque pour taper sur tout ce qui bouge. L'on déclare agir ainsi sous l'état d'urgence que les décideurs refusent de lever pour, disent-ils, des raisons d'insécurité. L'on se demande de quelle insécurité parle-t-on quand on sait qu'une marche d'enseignants de la Grande Poste au Palais du gouvernement n'est qu'une forme de protestation pacifique. Elle gênera, tout au plus, la circulation routière qui se fait affreusement dense depuis quelque temps. Et ce n'est ni des mouvements de protestation, ni le nombre de voitures, certes en constante augmentation, qui la rend ainsi. Lundi dernier, un barrage de police dressé au rond-point du Val d'Hydra, a bloqué pendant près d'une heure, les véhicules au niveau de la bretelle menant du périphérique ouest vers le centre d'Alger. Ces véhicules étaient passés au compte-goutte par les soins de policiers en faction. Renseignement pris à propos de ce que les automobilistes coincés dans les embouteillages ont qualifié de «zkara», un agent de l'ordre nous a simplement dit «qu'on est aujourd'hui le 11 du moins», certainement en référence au 11 avril et 11 décembre où ont été perpétrés les attentats d'Alger. De sérieuses inquiétudes agitent les esprits qui voient se rétrécir, de jour en jour, le champ des libertés au nom d'une lutte antiterroriste dont les «stratèges» n'ont pas l'air d'avoir tiré les leçons d'un passé récent. Le pays est ainsi interdit de marches, de grèves, de syndicats, de toutes formes de protestation légitime, d'ouvertures médiatiques, de discours et d'opinions contradictoires dans les médias lourds et les espaces officiels. Le tout sur fond de répression et de régression qui se passent du droit et de la loi.

  Luttes syndicales  
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