Cet obscur objet de la négociation

Les levées d’écrou ont descellé les ârouch

Le Quotidien d'Oran, 11 juin 2003

La dernière mesure de levée d’écrou qui a touché, hier, Belaïd Abrika et Nordine Medrouk a clos la série des mesures préalables pour l’ouverture d’un dialogue entre le pouvoir et le mouvement des ârouch.

Formellement, le mouvement doit répondre, le 19 juin prochain, à l’offre de dialogue lancée par Ahmed Ouyahia et tout semble indiquer qu’il va y répondre positivement. Les mesures de libération provisoire dont ont bénéficié les délégués des ârouch viennent déjà de «desceller» la plate-forme d’El-Kseur, qui est désormais «négociable». Les avocats des délégués ont salué les mesures prises en ajoutant qu’il s’agissait d’un «pas» vers la solution. Ces mesures d’apaisement balisent de fait le terrain vers un retour à la normale dans une Kabylie fatiguée des violences et des débordements en tout genre. Tout n’est, cependant, pas réglé à commencer par l’objet même de la négociation projetée entre Ouyahia et le mouvement des ârouch. En attendant de connaître cet obscur objet de la négociation, on peut constater que le processus en cours consacre un tournant dans la démarche des deux parties qui leur permet d’engranger des dividendes sur le court et moyen terme. L’appel au dialogue d’Ouyahia a été accompagné d’un discours élogieux à l’égard du mouvement des ârouch et les a pratiquement intronisés comme représentants sinon exclusifs du moins privilégiés en Kabylie. La concession est de taille quand on se souvient des propos peu amènes du ministre de l’Intérieur à l’égard des ârouch et de l’épreuve constituée par l’organisation des élections locales en Kabylie. Yazid Zerhouni proclamait que le dialogue se ferait avec les élus, Ouyahia, au nom du réalisme politique et avec l’accord de Abdelaziz Bouteflika, rétablit les ârouch dans une posture de légitimes représentants. Comment expliquer cette bifurcation dans la démarche du pouvoir ? La réponse peut aller de soi et Ouyahia ne s’était pas privé de le dire en soulignant l’impératif de «rétablir la paix dans les coeurs» et «la paix civile, d’abord, au profit de la population de la région de Kabylie, ensuite, au bénéfice de toute la nation inquiète».

Mais cet objectif était tout aussi valable et à tout moment des deux années de crise qui ont agité la région. Le «moment» choisi par Ouyahia intègre ces impératifs qui sont ceux de tout responsable à d’autres plus immédiats. Il s’agit -et ce n’est pas une mauvaise raison dans l’absolu- d’apaiser la Kabylie pour organiser dans de bonnes conditions les prochaines présidentielles d’avril 2004. En dessaisissant Yazid Zerhouni du dossier et en le confiant avec des marges étendues à Ahmed Ouyahia, le président de la République a tout à y gagner. Un apaisement de la situation en Kabylie et, surtout, une déconnexion entre le mouvement des ârouch avec des petits courants qui en ont fait leur cheval de Troie pour abréger son mandat et l’empêcher d’en avoir un deuxième.

Or, la gestion du dossier des ârouch a, jusqu’à présent, y compris dans le piteux dialogue avec les «ârouch Taïwan» engagé par Benflis, permis à ces petits courants d’orienter le mouvement des ârouch vers une franche hostilité au président de la République. La grande porte ouverte par Ouyahia aux ârouch devrait, en premier lieu, entraîner des décantations au sein du mouvement sur cette question. Il ne s’agit pas, bien entendu, de faire des ârouch un mouvement de soutien au président de la République, mais, en l’intégrant dans un processus de «négociation» précédé par une reconnaissance sans équivoque, il peut en neutraliser la charge hostile à l’égard du président. Le «réalisme politique» dont fait preuve Ouyahia avec l’assentiment du président de la République devrait avoir une contrepartie chez les ârouch.

Et ce ne sera pas sans difficulté, car le mouvement est traversé par des présences partisanes qui ont largement entretenu le «radicalisme». La confrontation avec le FFS s’est traduite par un retrait des militants du mouvement des ârouch, mais ceux du RCD sont très présents. Or, ce parti, depuis son retrait du gouvernement, est en campagne contre Bouteflika et ses militants au sein des ârouch pourraient être enclins à perturber ce passage au «réalisme».

Les batailles au sein des «conclaves» risquent d’être rudes. La marche vers la négociation devrait, à moins d’une adaptation, se traduire par de nouveaux délestages. Le choix des délégués chargés de mener la négociation avec le pouvoir en sera un indicateur. A terme relativement court, le mouvement des ârouch pourrait se transformer en parti politique ou en organisation, ce qui permettrait une reconfiguration politique dans la région.

Quelle prise une telle organisation peut-elle avoir au sein de la population est une question presque secondaire, car la «reconnaissance» de statut de représentant par le pouvoir est suffisante dans le contexte politique actuel. Des convergences d’intérêts existent, mais cela ne répond guère à une question simple: de quoi va-t-on négocier ? De la plate-forme d’El-Kseur ? Mais celle-ci a été en partie réalisée. Il reste, bien entendu, le fameux point 11 de la mise des forces de sécurité sous l’autorité des élus. Une demande qui, au regard de la Constitution du pays et des lois en vigueur, est déjà résolue. Et qui pourrait devenir le slogan des ârouch pour s’assurer une continuité.

On peut se demander, en fin de compte, si l’obscur objet de la négociation n’a pas été déjà conclu avec la flamboyante reconnaissance de la légitimité des ârouch par Ouyahia.

K. Selim

 

   
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