Quand les pneus sont brûlés pour dire que tout ne tourne pas rond

Les émeutes, culture ou moyen d’expression ?

Par M. Abi, Le Jeune Indépendant, 7 octobre 2008

Comme l’histoire, les émeutes se répètent et se ressemblent, serions-nous tentés d’écrire. Les habitants de Birtouta ont fêté à leur manière le vingtième anniversaire des événements du 5 octobre 1988, imitant leurs aînés en ce 5 octobre 2008, en manifestant leur colère pour une histoire de passerelle.

Les affaires d’affichage de listes de logements ne mobilisent plus des milliers de personnes pour exprimer, par la violence, des mécontentements. Une bavure présumée ou une relégation d’un club de football à une division inférieure suffit, dorénavant, plutôt depuis quelque temps, à mettre le feu aux poudres. Ce qui fait dire à des sociologues que les émeutes, dans notre pays, au-delà des causes qui les provoquent, deviennent, malheureusement, le «canal de communication le plus prisé», voire une «culture» qui semble devenir profondément ancrée dans les comportements tant individuels que collectifs d’une partie de la population. Même en n’ayant pas les mêmes causes, les émeutes se caractérisent par les mêmes événements : pneus brûlés et grosses pierres érigée au milieu de chaussées, bloquant des routes, des commerces alors que les véhicules sont saccagés. Et les mêmes conséquences : des personnes interpellées, d’autres blessées et, plus grave, des décès sont enregistrés.

A la fin d’avril de l’année en cours, des émeutes éclatent dans la wilaya de Chlef. Des véhicules et des pneus brûlés, des édifices publics détruits. Un receveur d’un bureau de poste a failli être brûlé vif avec ses enfants dans son logement. Des affrontements ont opposé des centaines de personnes, en majorité des jeunes, aux éléments des forces de l’ordre. A l’origine de ces malheureux événements, la contestation de la procédure de l’aide accordée par l’Etat pour le relogement des sinistrés du séisme qui a dévasté la région en octobre 1980.

A Oran, quelques semaines plus tard, l’annonce de la relégation du MCO à la deuxième division a coûté deux jours d’émeutes à la quiétude d’El-Bahia. Des véhicules ont été saccagés, des barricades érigées et des pneus brûlés les lundi 26 et mardi 27 mai de l’année en cours. Au cours du même mois, la région de Berriane, dans la wilaya de Ghardaïa, est au centre d’une vague de violences. Des jeunes s’étaient affrontés au niveau de plusieurs quartiers dont Kaf Hamouda et Bab Saâd, malgré l’intervention des forces de l’ordre qui ont tout fait pour faire cesser ces dérapages portant gravement atteinte à la sécurité de la population locale.

Plusieurs personnes ont malheureusement trouvé la mort dans ces affrontements. Le ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales, ministre d’Etat, Noureddeine Yazid Zerhouni, a fait état d’une «probabilité de manipulation à partir de l’étranger», annonçant l’ouverture d’une enquête et l’arrestation de suspects. Le ministre se référait à la récupération, par les forces de l’ordre, de micro-ordinateurs appartenant aux accusés et où auraient été trouvés des messages «parvenant de l’étranger» et des tracts appelant à la violence. Evitant de faire dans l’empressement, le ministre n’avait écarté aucune hypothèse quant aux desseins visés par ces affrontements. Peu de temps après son installation, il y a quelques mois, en tant que chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia a annoncé avoir réuni le général Boustella, commandant en chef de la Gendarmerie nationale, et Ali Tounsi, directeur général de la Sûreté nationale. Cette réunion aurait porté sur les émeutes enregistrées en plusieurs endroits du pays et les mesures à prendre pour faire face à ce genre de situations.

Les pouvoirs publics ont pris conscience de la facilité avec laquelle des émeutes peuvent éclater ça et là, favorisées, très probablement, par un malaise social profond, dont le remède ne passerait, certainement pas, par l’interdiction de pneus inflammables. M. A.


Zoubir Arous, chercheur au CREAD, à propos des émeutes

«Une violence qui en cache une autre»

Par Malika L. B.

Les émeutes et les contestations, qui secouent ces derniers temps les villes et les villages de l’Algérie, sont-elles les prémices d’une décadence sociale ?
En plus d’une crise de confiance entre l’administration et l’administré, l’insécurité commence à se poser avec acuité ses derniers temps. Alors, une question s’impose. Qu’est-ce qui nourrit cet état de fait ?
Du point de vue sociologique, cette situation aurait pour origine la détérioration de la situation sécuritaire, notamment avec l’avènement du terrorisme.
Selon Zoubir Arous, professeur en sociologie et chercheur au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (CREAD), «même chez lui, l’Algérien ne se sent plus en sécurité».
Cet état d’esprit, a-t-il ajouté, s’est traduit par un besoin d’autoprotection. «Ces dernières années, les services de sécurité se sont occupés presque exclusivement de la lutte antiterroriste. Les émeutes, déclarés çà et là, sont le prolongement naturel du marasme social engendré par l’insécurité.»
Ce marasme social est le corollaire des problèmes socioéconomiques, notamment le chômage et la crise de logement, que connaît l’Algérien. Ces événements inaugurent une nouvelle ère de violence. Les descentes punitives et de vengeance sont aussi le résultat du «déclin de la société algérienne». Pour contenir ces incidents regrettables, des mesures concrètes doivent être prises, estime ce sociologue. Des mesures qui ne doivent pas être seulement sécuritaires».
Ce qui a été perçu comme une forme d’impunité par les citoyens a encouragé et favorisé «les actes de vengeance, comme cela a été le cas à Sidi Aïssa», note-t-il encore.
«Le sujet de l’insécurité a donné la légitimité à des discours religieux que les prêcheurs transforment en une question morale», a argué M. Arous. «Etant la forme la plus violente, l’émeute représente, en premier lieu, l’expression la moins socialisée de groupes sociaux soumis à une détresse existentielle vécue dans le sentiment de continuité et de fatalité», avait écrit l’ancien recteur de l’université d’Alger, le professeur Noureddine Toualbi-Thaâlibi. Elle s’exprime, en deuxième lieu, lorsque tous les canaux conventionnels de manifestation du ressentiment collectif à l’égard des gouvernants sont en panne ou, comme c’est régulièrement le cas dans notre pays, lorsque les émeutiers (généralement des jeunes) sont déjà gagnés par un processus de répudiation de l’autorité publique dont le caractère à la fois disciplinant et sécurisant, aura subi, pour diverses raisons, l’érosion de ses valeurs symboliques, condition de sa légitimation politique, a-t-il encore précisé. L’émeute ne doit par ailleurs prêter à inquiétude que lorsqu’elle fonctionne à répétition, comme modalité discursive (une forme de langage), de stigmatisation de l’ordre (ou du désordre) établi.
«Il faut enfin ajouter que l’agitation sporadique des jeunes doit toujours être interprétée non pas en fonction de son facteur déclencheur réel, mais selon la trame (à décoder) du message symbolique véhiculé par l’action violente, c’est-à-dire cette violence généralement spontanée et imprévisible dont se nourrit l’émeute.»
Ne voyons-nous pas comment cette violence frappe, en priorité, les instruments de symbolisation de l’Etat ? Au fond, n’est-ce pas l’Etat lui-même qui, feignant d’ignorer les cris de détresse des jeunes, est régulièrement vilipendé pour avoir failli à ses missions et fonctions jusqu’à n’avoir pas su imaginer le moindre artifice pour se montrer capable de porter en direction de tous ces jeunes en détresse quelque motif d’espérance ? s’est-il interrogé. M. L. B.

 
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