Après le drame de M'sila: Sidi Bel-Abbès, le désastre

par Djamel B., Le Quotidien d'Oran, 22 avril 2007

Alors que la population de M'sila se relève à peine de ses blessures, après les violentes intempéries qui avaient fait une quinzaine de morts, les localités de la région de Sidi Bel-Abbès enterraient hier leurs victimes emportées par les crues des oueds.

Sauf pour ceux qui sont contraints de faire un détour par le quartier populaire Boumlik, rien ne laisse apparaître qu'à quelques kilomètres du chef-lieu de wilaya de Sidi Bel-Abbès, le déchaînement des oueds a frappé de toutes ses forces des populations qui avaient pourtant, appris avec le temps et les inondations cycliques, à «vivre en paix» avec la Mékerra, oued Tajmount et El-Gor. Sur la quarantaine de kilomètres qui séparent Sidi Bel-Abbès, de Moulay Slissen, les paysages verdoyants contrastent avec les ruelles boueuses des villages touchés par les crues, que nous avons eu l'occasion de visiter. En cette matinée de samedi, à Boukhanifis, l'un des villages touchés, on s'affairait à nettoyer les rues et à recenser les dégâts. Le président de l'APC de Boukhanifis, M. Bendida, a indiqué que les crues avaient endommagé deux ponts ainsi que des commerces du centre-ville et certaines habitations. Néanmoins notre interlocuteur souligne que des mesures ont été prises et que la situation s'est nettement améliorée.

Au troisième jour des crues, Moulay Slissen pataugeait toujours dans la boue, les engins et les camions mobilisés pour le nettoyage du village arrivaient à peine à dégager la grande artère, Benhamou Amara qui fait office de centre du village. C'est d'ailleurs au niveau de cette rue que les plus importants dégâts humains et matériels ont été enregistrés.

Usés, les habitants ne cessaient de crier leur colère, se sentant abandonnés à leur sort. «Ça fait trois jours que nous attendons de l'aide et jusqu'à aujourd'hui, rien n'a été fait. Pourtant des instructions avaient été données par le ministre de la Solidarité pour la prise en charge des sinistrés qui sont toujours recasés chez leurs familles», dira un sexagénaire, les larmes aux yeux. Dans le village poussiéreux, les stigmates du passage en furie de l'oued sont toujours présents. Les habitants mobilisés, aident des sinistrés à évacuer ce qui reste d'effets retirés des habitations presque entièrement inondées. La veille, les citoyens s'étaient portés volontaires et avaient procédé, avec leurs propres moyens au nettoyage des rues et des habitations sinistrées.

Du haut de la colline qui surplombe le village jusqu'aux contrebas, l'Oued Mékerra et ses complices d'un jour El-Gor et Tajmount, narguaient toujours des populations fatiguées et encore sous le choc. Les pans de maisons, les arbres hérités de l'ère coloniale déracinés et les restes du véhicule du chef de daïra, jonchant le lit de la Mékerra, témoignent de la violence de ces crues.

Apprivoisé et presque soumis, jamais Oued Mékerra n'aurait osé trahir ceux qui ont toujours supporté ses petites «sautes d'humeur» et qui ont su, au fil des générations, l'adopter.

«Jamais la Mékerra ne s'est déchaînée de cette manière. D'ailleurs lorsque l'alerte avait été donnée, les gens habitués aux petites crues régulières de l'oued, ne croyaient jamais assister à un tel déferlement des eaux. «Nous avons toujours vécu en paix avec l'Oued Mékerra. Même quand il tente de se déchaîner, il ne dépasse que rarement les limites du chemin de fer, plus loin du village. C'est El-Gor, d'habitude très calme, qui nous a trahis», ne cesse de répéter Guendouz Mohamed, un natif du village. Tout s'est passé très vite, les pluies diluviennes qui se sont abattues sur la région en cette fin d'après-midi du mercredi, avaient causé d'importantes crues en amont depuis Ras El-Ma.

Première localité a être gravement touchée, après Ras El-Ma, la daïra de Moulay Slissen, où six personnes avaient trouvé la mort, avant que les eaux charriées par les oueds Mékerra, Tajmount et El-Gor, ne déferlent la pente jusqu'à Sidi Bel-Abbès en passant par Sidi Ali Benyoub, Boukhanifis, Tabia, Sidi Khaled et Sidi Lahcène. Sidi Bel-Abbès-ville n'aura eu son salut que grâce à une déviation des eaux. «A une demi-heure de la prière d'El-Ichâ, l'alerte avait été donnée. Dans le village, les gens alertés par le chef de daïra et l'adjoint chef de la brigade de gendarmerie (tous deux décédés emportés par les crues), fuyaient leurs maisons. Tout en bas du village, les habitants assistaient médusés au déchaînement des eaux. Au point de jonction entre l'Oued Mékerra et El-Gor, l'eau a atteint plus de cinq mètres de hauteur», affirme Guendouz. D'ailleurs, ajoute notre interlocuteur, le véhicule du chef de daïra a été emporté par les eaux alors qu'il se trouvait sur l'un des ponts du village. Les eaux en furie ont vite atteint l'entrée nord du village. Toutes les habitations situées à gauche de la rue Bendahou Amara, le centre de santé, les habitations des Darani, le siège de la brigade de gendarmerie, les commerces etc... , sont inondées. Faisant face aux crues, le quartier «loyates» (les lots) sera aussi submergé, et des dizaines d'habitations inondées et partiellement détruites.

Le mot «Tsunami» revient pratiquement sur toutes les lèvres. Ceux qui ont eu l'opportunité de suivre ce qui s'est passé dans les îles du Pacifique suite au tremblement de terre, n'hésitent pas à comparer les crues de l'oued au «Tsunami» qui avait fait des dizaines de milliers de morts.

Les trois filles Barkat piégées par les eaux à l'intérieur de la maison, tout comme une vieille dame, laisseront leur vie. «Au péril de sa vie, un jeune gendarme a décidé de défier les eaux, il utilisera les feux de son véhicule pour faciliter l'évacuation des sinistrés du côté de la famille Darani qui avait perdu toutes ses bêtes», dit Slimane Ghezli, un autre habitant de Moulay Slissen qui avait vécu le sinistre depuis le début. Ce dernier qui a tenu à rendre hommage à ceux qui se sont sacrifiés pour sauver des vies humaines, affirme que la mobilisation des citoyens et des agents de la garde communale, juste après le sinistre, avait permis de sauver des dizaines de vies. L'unique centre de santé, complètement dévasté par les eaux, continue pourtant d'assurer un service minimum. Le docteur Issâad, tout comme ses deux autres confrères et le staff médical, n'ont pas quitté les lieux depuis mercredi. Hier, manches retroussées, ils étaient là, aux côtés des agents de la mairie, pour nettoyer les locaux et redonner vie à leur unique infrastructure sanitaire. Même si l'Oued Mekerra semble s'être débarrassé de toutes ses eaux, laissant place à un très long et profond ravin, la peur se lisait toujours sur les visages des jeunes et des vieux attablés à l'unique café qui fait face aux habitations sinistrées.

En fin d'après-midi, hier, alors que la vie reprenait à peine son cours, les premières pluies qui commençaient à s'abattre sur la région, ont été à l'origine d'une peur panique. Les citoyens toujours choqués, ont, un instant, cru à une nouvelle déferlante des eaux. Plusieurs familles avaient évacué leurs domiciles, avant de constater qu'il ne s'agissait que d'une fausse alerte. Néanmoins, de peur d'être prises par surprise, plusieurs familles préfèrent évacuer les lieux proches de l'oued, pour des endroits plus sûrs, du moins jusqu'à l'éclaircie.

L'image du chef de daïra feu Boudriou Abdelkrim et de l'adjoint chef de brigade Moumène Charef, restera gravée à jamais dans les mémoires des habitants de Moulay Slissen. C'est en larmes qu'on évoque leur héroïsme. «Ils étaient les premiers à porter secours aux populations et à tenter d'évacuer les habitants. Il payeront de leur vie leur attachement à l'accomplissement de leur devoir». Ces mots sont presque les mêmes chez tous les habitants de Moulay Slissen. «Durant plus de deux heures, le chef de daïra ne cessait d'appeler les secours avant que sa voiture ne disparaisse dans les flots», affirme Guendouz. Ceux qui de loin ont assisté à la scène affirment que le véhicule a été presque coupé en deux. Ce qui reste du véhicule gît à 10 m de fond sur le lit de l'oued, à plus de 600 m du lieu où il a été emporté. Le corps de Charef, lui, sera retrouvé plusieurs kilomètres plus loin presque à l'entrée de Sidi Bel-Abbès. «Le corps du chef de daïra a été repêché par les citoyens. Il est mort par hypothermie et par noyade. Le centre de soins étant complètement dévasté, nous avions attendu en vain des secours. Nous avons été contraints de transférer son corps au domicile d'un confrère pendant plus de deux heures et personne n'est venu le voir, ou l'évacuer», affirme le Dr Issâad. Ce dernier comme toute la population du village a tenu à mettre en exergue les valeurs humaines des deux hommes morts en service. «Nous avons connu des chefs de daïra, mais feu Boudriou est irremplaçable. Quelques instants avant de mourir, il avait contacté le président de l'APC. «Pardonne-moi Djilali et prend soin de mes enfants». Tels ont été ses derniers mots, dira Slimane la gorge nouée, avant d'éclater en sanglots. Boudriou Abdelkrim, ce quadragénaire en exercice depuis cinq années à Moulay Slissen a été le premier alerté. Il n'hésitera point à donner sa vie pour sauver celle des habitants du village.

Dans son déferlement, l'oued n'a pas eu de pitié, même pour l'ange Ikram. Agée de 18 mois à peine la plus petite des Barkat a été surprise par les flots, tout comme ses deux soeurs aînées Zahira et Razika. «Je venais juste de lui faire son vaccin de 18 mois. Je garde éternellement en mémoire son dernier sourire, celui d'un ange innocent», dira son père. Dans le domicile mortuaire, le père Barkat entouré de ses frères et des ses proches, recevait toujours les condoléances. Il faut souligner, que cette famille très respectée et aimée dans le village, a été l'une des plus touchée. Sur les quatre filles de la famille, seule l'une d'entre elles, âgée de 11 ans, a eu la vie sauve car au moment des inondations elle se trouvait chez des amis. Zahira, 14 ans et Razika, à peine 5 ans, et leur petite soeur Ikram, n'ont pas réussi à fuir. Elles avaient été piégées par les eaux à l'intérieur de leur domicile. «Toutes les portes étaient fermées c'est pour cela qu'elles n'ont pas été emportées. L'eau a atteint plus de 3 m et elles sont mortes sur place», souligne le père. Ce dernier en chômage a tout perdu. «Ce n'était même pas mon domicile. Cela fait plus de cinq ans que j'ai déposé ma demande pour un logement et j'attends toujours. Les quelques petits effets que j'avais ont complètement disparu avec les crues. J'ai perdu mes trois filles, c'était le seul bien précieux que je possédais», ajoute le père d'un ton grave.

Unanimement, les habitants de Moulay Slissen affirment que ce qui s'est passé dans leur localité doit inciter les responsables concernés à prendre les mesures qui s'imposent pour protéger la région des inondations. «Nous sommes situés en plein passage de plusieurs oueds, et pourtant aucune mesure n'a été prise, malgré les appels incessants et les crues cycliques», affirment les habitants. Ces derniers qui rappellent que les secours ont tardé à venir, malgré les maint appels de feu le chef de daïra, insistent aussi sur l'impératif d'installer un poste permanent de la protection civile au niveau de cette daïra. «Nous avons la sensation d'être oubliés, des laissés pour compte, pourtant notre région a tant donné pour la patrie que ce soit durant la guerre de Libération nationale ou pendant les années noires du terrorisme», se plaignent les citoyens.

Bilan par localités en attendant l'évaluation finale Ras El-Ma. Un mort, tué par la foudre.

Moulay Slissen: Dégâts humains et matériel très importants notamment six morts.

Sidi Ali Benyoub: importants dégâts aux cultures et des ouvrages d'art touchés.

Tabia: le secteur agricole principalement endommagé

Boukhanifis: dommages aux commerces et habitations ainsi qu'à deux ponts.

Sidi Khaled: Trois membres d'une même famille blessés, la localité a connu d'importants dégâts non encore évalués.

Chef-lieu de wilaya de Sidi Bel-Abbès: Le quartier Boumlik a été le plus touché.

 
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