Algérie Les Algériens élisent aujourd'hui leur président. S'ils ont le choix entre six candidats, la victoire de Bouteflika est probable.

Une vraie-fausse élection pluraliste

Par Florence AUBENAS, envoyée spéciale, Libération, 08 avril 2004

«Même pas percuté que ça tombait le même jour. Et pour ma femme au moins, je suis sûr que c'est moi qui l'ai choisie.» Un jeune marié du 8 avril Alger

Ça y est, on connaît le résultat. C'est aujourd'hui que l'Algérie vote, mais inutile de lambiner sur le dépouillement. Abdelaziz Bouteflika, candidat à sa propre succession pour la présidentielle, annoncera dans la soirée qu'il a été élu dès le premier tour avec un score «entre 53 et 55 % des votants». Voilà le «complot» que dénoncent depuis deux jours trois des six candidats, Ali Benflis (ex-Premier ministre et principal rival du chef de l'Etat), Saïd Sadi (RCD, laïc) et Abdallah Djaballah (islamiste).

Fraude. A quelques pas de l'isoloir, le débat sur la fraude, inséparable de toute élection en Algérie, anime les derniers feux de la campagne. Tant mieux. Qui trichera ? Pour qui ? Comment ? Les aventures d'urnes bourrées, de bureaux de vote volants ou d'observateurs étrangers bernés restent les moments favoris des électeurs algériens. En 1997, le président de la Commission antifraude avait lui-même annoncé «de la triche, mais pas trop». Aux dernières législatives, les querelles sur «l'attribution des quotas», c'est-à-dire le score négocié à l'avance entre les «décideurs» militaires et les partis politiques, avaient animé les émissions télévisées. En général, l'affaire se clôt lors de la proclamation des résultats par une variation autour du thème «la dernière fois, il y avait eu des dépassements, mais, ce coup-ci, promis, tout a été "libre et transparent"». Cette campagne n'aura pourtant pas eu la même tonalité que les autres. Depuis 1992, où le scrutin remporté par le Front islamique du salut (FIS) fut annulé par l'armée, le thème du «sécuritaire» a monopolisé les discours.

«Bizness». «ON EN A MARRE DE TOUT çA.» Hocine hurle pour que sa voix couvre le son de la radio, allumée à fond dans sa voiture, toutes vitres ouvertes, en travers de la chaussée. «ON VEUT S'ECLATER.» Banal? Inimaginable il y a un an ou deux. Nous sommes à Bouguerra, un des endroits les plus chauds de la «sale guerre», où, pendant près d'une décennie, les habitants se sont barricadés derrière leurs portes passé 18 heures. Hocine éteint la radio : «Notre nouveau défi, c'est faire de l'argent.» Autour de lui, un petit groupe trafique, combine, ricane. Pas plus de boulot que l'an dernier. Pas davantage de logements. «Mais nous, dans l'Algérois, on est stylés. A l'avant-garde. Mosquée et bizness. La mode, c'est se présenter comme futur commerçant. Pas comme chômeur : ça fait trop ambiance attentat.»

Trinquer. Un peu plus loin, à Ouled Slama, même le cordonnier a un portable. A Boufarik, à la permanence d'Ali Benflis, on reconnaît que les armes se sont banalisées mais «on a moins peur». La dernière voiture piégée a explosé juste en face, 40 morts à la terrasse du café. C'était quand ? 1997 ? 1996 ? Personne ne veut se souvenir. «Du passé...» Dans la rue derrière, un dépôt de vin a ouvert voilà deux mois. On y va en se cachant. Mais on y va, à la différence des années 90. Les clients ne s'attardent pas, choisissent le vin en fonction du degré. Le plus fort est le meilleur. «Pendant dix ans, ils ont bu du parfum», rigole le patron. Plus loin, un commerçant très barbu : «Maintenant, qui veut se lancer dans le boulot doit apprendre à trinquer, quelles que soient ses convictions. ça fait partie de la formation professionnelle.»

Dire que le vote intéresse serait sans doute hâtif. A Khemis el-Kechla, la télé braille dans les cafétérias, branchée sur la chaîne qatarie Al-Jezira. Autour, ça vibre sur la Palestine comme sur un match de foot. Ou bien l'Irak : deux jeunes sont partis cet hiver combattre à Fallouja. Et l'Algérie ? Les élections ? «L'Algérie quoi ? Qu'est-ce qu'il y a de spécial ici ?» Un jeune homme a choisi de se marier le jour du vote. Sa mère le gronde. «Si ça tourne mal, la panique. Les invités vont vouloir rentrer chez eux à 20 heures. Tu t'attaques à un tabou, personne n'a osé depuis dix ans.» L'autre hausse les épaules. «Même pas percuté que ça tombait le même jour.» Se marre. «Et pour ma femme au moins, je suis sûr que c'est moi qui l'ai choisie...»

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Six candidats, deux adversaires

Seul Ali Benflis a une chance face au président sortant.

Par José GARÇON, jeudi 08 avril 2004

Seuls deux des six candidats qui briguent les suffrages des électeurs, après s'être disputés le contrôle du FLN, l'ex-parti unique majoritaire à l'Assemblée, sont susceptibles de sortir des urnes : Abdelaziz Bouteflika, 67 ans, déterminé à se succéder à lui-même, et son ancien Premier ministre Ali Benflis, 59 ans.

Ministre des Affaires étrangères de Houari Boumédiène, Bouteflika en a gardé la nostalgie de l'autoritarisme et un discours mêlant «grandeur» et messianisme, le culte du chef et une aversion à peine dissimulée pour les libertés. Originaire de l'ouest du pays, très rancunier, ayant fait de ses frères et de sa mère ses principaux conseillers, il est tour à tour brutal, grossier, colérique, démagogue ou populiste, mais surtout convaincu d'occuper le poste qui aurait dû lui revenir de plein droit après la mort de Boumédiène. La volonté d'y rester contre une partie de la hiérarchie militaire lui a fait encaisser des attaques d'une violence inouïe dont nul ne doute qu'il les rendra au centuple s'il est élu.

Aidé par une image d'intégrité, son principal adversaire, Ali Benflis, s'est forgé un discours démocratique apte à le faire apparaître comme «l'homme du changement». C'est d'ailleurs l'essentiel du discours de ce juriste de formation, originaire des Aurès, berceau de la plupart des dirigeants du pays. Les généraux ont-ils vu un moment en lui un successeur possible de Bouteflika ? «A moins, suggère un diplomate algérien, qu'ils l'aient poussé dans l'arène pour le préparer et disposer à terme d'une opposition crédible.»

La validation de la candidature de Saïd Sadi, le président du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie), en dépit de son faible ancrage populaire, vise surtout à empêcher un boycott total de la Kabylie. Pour le reste, le leader du RCD ne fait pas mystère depuis deux ans de son soutien à Ali Benflis. Seule femme du scrutin, la trotskiste Luisa Hanoune a dû une certaine popularité dans les périphéries à son discours radical et une relative bienveillance du pouvoir à son refus de toute enquête internationale sur les tueries pendant la sale guerre. Islamiste «modéré» à la rhétorique radicale, Abdallah Djaballah, le président du parti El Islah, brigue les voix d'une mouvance islamiste dont personne ne connaît aujourd'hui le poids réel. Il est surtout implanté dans le Constantinois. Reste enfin la surprise réservée par un Conseil constitutionnel qui n'a pas retenu la candidature de Taleb Ibrahimi, mais a validé celle d'Ali Fawzi Rebaïne, président d'un parti totalement inconnu jusqu'ici, le Ahd 54, mais qui est censé attirer les voix nationalistes par l'évocation d'une date magique (1954), début de l'insurrection algérienne.

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Analyse

Le pouvoir politique reste à main armée

Le «changement démocratique» est proclamé. Pourtant, les généraux arbitrent toujours.

Par José GARÇON, Libération, 08 avril 2004

L'anecdote fait les délices d'Alger. Lors d'un meeting à Relizane, Abdelaziz Bouteflika lance : «Je suis venu au nom de l'armée.» Réponse le lendemain de son principal adversaire, Ali Benflis : «L'armée a décidé d'être neutre.» En se disputant ouvertement le soutien des généraux, les deux candidats viennent non seulement de désigner l'arbitre du scrutin, mais aussi de signifier que le vrai pouvoir en Algérie n'a pas changé depuis l'indépendance. Bouteflika et Benflis ont, du même coup, ramené à sa juste proportion une profusion de discours faisant l'éloge du «nouveau cap démocratique» et de la «neutralité de l'armée».

Certes, l'indiscutable amélioration de la situation sécuritaire a changé le climat dans le pays, permettant aux Algériens de respirer. Cette amélioration relève d'ailleurs autant de «l'éradication» des islamistes armés que de la nécessité pour les généraux de ne plus entretenir le seuil de violence élevé de la décennie 90, faute de signer l'échec de leur «option militaire» et de relancer ce qu'ils redoutent plus que tout: les demandes d'enquête internationale. Un risque inutile quand le 11 septembre leur a permis de transformer une guerre civile en «premier affrontement à grande échelle contre le terrorisme international».

Campagne inédite. Le scrutin présidentiel de 2004 marque-t-il pour autant l'amorce d'un changement politique notable, cinq ans après l'élection inique qui avait vu un candidat unique - Abdelaziz Bouteflika - être intronisé par l'armée après le retrait de tous ses adversaires pour cause de fraude annoncée ? La réponse tient en deux faits : le peu d'illusions exprimées par les Algériens sur ce qui sortira des urnes et l'indéniable sélection des candidats. Celle-ci a été «pensée» pour, à la fois, représenter un large panel des courants politiques - islamistes compris - et supprimer l'inconnue possible de la campagne grâce à l'élimination de la course de Taleb Ibrahimi. Celui-ci pouvait en effet prétendre mordre sur la mouvance islamiste et rassembler une frange de la nomenklatura. Une avalanche de professions de foi d'une armée habituellement muette et qui clame aujourd'hui sa «neutralité», ainsi qu'un suspense bruyamment entretenu sur l'issue du scrutin - un ou deux tours ? - ajoutent à l'impression que rien n'est joué.

Cette campagne inédite a été déclenchée par la crise ouverte par la volonté d'Abdelaziz Bouteflika de se succéder à lui-même contre la volonté d'une partie des généraux, notamment du chef d'état-major, Mohamed Lamari. Le chef de l'Etat a en effet réussi à casser le consensus interne qui a toujours constitué la force du haut commandement militaire. «Cela donne l'illusion que le duel entre Bouteflika et Ali Benflis résulte non pas de manoeuvres de coulisses, mais d'un libre débat», note un bon connaisseur du système. Les généraux ont-ils, comme on le dit, fini par rejouer à contrecoeur la carte d'un Bouteflika auquel ils ne pardonnent pas d'avoir transgressé le principe qui régit le fonctionnement même du système en voulant devenir le chef à part entière dans ce pays où l'armée fait et défait les présidents ? Deux facteurs essentiels ont en tout cas pesé en faveur du chef de l'Etat sortant : l'impossibilité pour les militaires de mener un nouveau coup de force contre un président après les démissions forcées de Chadli Bendjedid et Liamine Zeroual et l'assassinat de Mohamed Boudiaf. Impossibilité d'autant plus forte qu'Alger ambitionne de devenir un partenaire de l'Otan. Autre atout majeur de Bouteflika : le chantage à l'amnistie qu'il exerce sur des généraux obsédés par la crainte de devoir un jour rendre des comptes devant un tribunal international pour les exactions commises pendant la «sale guerre».

Affrontements. Fort en outre de son contrôle d'une bonne partie de l'administration, Bouteflika a ainsi de bonnes chances de se succéder à lui-même. Même s'il devra compter, après la clôture du scrutin, avec une sorte d'équilibre de la terreur entre le ministère de l'Intérieur - son principal soutien - et les services de sécurité, qui disposeront tous deux des véritables résultats. Rien ne dit par ailleurs que son (éventuelle) victoire proclamée sifflera la fin de la partie dans un pays où les affrontements entre clans se règlent souvent dans la rue. Ainsi, nombreux sont ceux qui croient que les généraux ont laissé Bouteflika frauder et accaparer grossièrement les moyens de l'Etat pendant sa campagne dans un seul but : pousser les Algériens à descendre dans la rue. C'est là le scénario favori d'Ali Benflis. Explosive, la situation en Kabylie peut constituer un meilleur détonateur encore. Des scénarios qui comportent un risque majeur dans une Algérie où une terrible insécurité sociale, qui est déjà à l'origine d'émeutes quotidiennes, s'est substituée aux tueries de la sale guerre.

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Editorial

Fissures

Par Gérard DUPUY, Libération 8 avril 2004

L'étrange pays qui fait face à la France de l'autre côté de la Méditerranée reste une énigme. Personne ne sait très bien qui le gouverne. Peut-être n'est-ce personne, comme le Château de K... Le dernier mystère en date tient à l'élection en cours qui, de façon complètement inopinée, s'est mise à ressembler à un vrai scrutin, au moins le temps de la campagne. Certes, il en faudra plus pour que les Algériens renoncent à attribuer tout ce qui leur arrive à d'obscurs tireurs de ficelles. Mais l'ouverture inédite de la confrontation électorale a bousculé la solide indifférence sceptique de nombre d'électeurs.

Pour la dernière présidentielle, l'élection de Bouteflika était acquise d'avance. Le scrutin n'en avait pas moins donné lieu, par le biais d'un boycott réussi, à une vigoureuse manifestation de l'opposition - une première après les années noires du terrorisme islamiste et de sa répression. Cette fois-ci, l'étau de la terreur s'est desserré, la société algérienne a retrouvé de son appétit de vivre. A sa manière relativement animée, l'élection illustre ce climat rasséréné. Cela n'empêche pas certains candidats de dénoncer les trucages persistants du pouvoir et la rumeur de donner gagnant, comme d'habitude, le candidat officieux, Bouteflika. A moins que le président sortant ne soit lui-même qu'un intrus dans les plans soigneusement apprêtés des généraux, qui lui préféreraient son rival et ancien dauphin. Une chose est sûre : le monolithisme algérien s'est fissuré.

Ce scrutin très relativement démocratique désignera le détenteur d'un pouvoir passablement fictif. Bouteflika, qui se prétendait «indépendant», a vite montré les limites assignées par le régime à la fonction présidentielle. Du moins, sous son mandat, les choses ont-elles arrêté d'empirer. Mais l'amélioration avance à une vitesse de tortue. A ce train-là, une normalisation complète mettra quelques décennies avant de s'installer. Personne ne doute que les Algériens ne méritent infiniment mieux.

 

   
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