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Bouteflika et Benflis : trajectoires croisées à l’ombre des décideurs
Par Abed Charef, Le Quotidien d'Oran, 1 avril 2004
Peut-on devenir réconciliateur après avoir été éradicateur? Oui, répond Ahmed Ouyahia, l’ombre de Bouteflika. Benflis prouve, quant à lui, que la trajectoire inverse est tout aussi possible. Rappels. Un curieux mouvement de balancier a mené Abdelaziz Bouteflika et Ali Benflis à se croiser, un jour d’élection en 1999, avant de s’en aller, chacun de se son côté, poursuivre une trajectoire politique déroutante. Pendant que Bouteflika, parrainé par les «janviéristes», se fait le champion de la réconciliation, Benflis, «réconciliateur» au début de la crise, s’est retrouvé dans la même tranchée que les éradicateurs les plus forcenés. Mais à travers Bouteflika, c’est le parcours des parrains du système, ceux qui ont décidé l’arrêt du processus électoral en 1992 et intronisé Bouteflika en 1999, qui retient l’attention. Ce groupe, constitué de membres de la hiérarchie supérieure de l’armée, mais aussi des civils et des idéologues qui ont participé à l’opération où les ont rejoints plus tard, comme Khalida Toumi et Ahmed Ouyahia, tenaient un discours radical au début de la crise. Pour eux, il n’était pas question de discuter, encore moins de négocier, avec les islamistes. Engagés dans une bataille aussi féroce que sanglante, ils considéraient tout appel à une solution politique comme une trahison, et tout refus de soutenir le système totalitaire qui se remettait en place, comme un soutien au terrorisme. Il n’y avait, pour eux, ni demi-mesure, ni nuance. On est avec le pouvoir ou contre lui. L’épisode du contrat de Rome en a constitué une phase décisive. Rejeté «globalement et dans le détail», selon la célèbre formule d’un porte-parole du gouvernement, cet accord donnait lieu à d’absurdes «manifestations spontanées» supposées exprimer son rejet par la population. Ce document, condamné sans avoir été lu, avait été signé début 1995. Pourtant, au moment même où ils rejetaient le contrat de Rome, les «janviéristes» changeaient discrètement de cap, et décidaient d’engager des discussions avec les groupes armés, prenant par surprise Liamine Zeroual, un des hommes clés qu’ils avaient mis sur orbite pour mener la guerre. Celui-ci, s’estimant trompé, refusait de cautionner la démarche. Il démissionnait, laissant aux vrais patrons du pays le soin de désigner celui qui prendrait en charge les accords conclus avec l’AIS et, plus tard, avec les autres groupes armés. Bouteflika réapparaissait alors sur scène. Il accompagnait ces anciens éradicateurs qui faisaient leur mutation forcée, entraînant dans son sillage des personnalités comme Saïd Sadi et Ahmed Ouyahia, surprenants défenseurs du compromis. Le chef de l’Etat prenait sur lui le projet de concorde civile, et promettait, dans la foulée, d’aller plus loin, jusqu’à une concorde nationale dont on ne connaît pas encore les contours. Jusque là, Bouteflika a clairement exprimé et réalisé les choix des décideurs. Même s’il a tenté d’y ajouter sa touche personnelle et d’introduire son clan dans les sphères du pouvoir, il n’a pas pour autant dévié des grandes lignes fixées par ses parrains. La meilleure preuve en est fournie par Ahmed Ouyahia, qui exprime moins le point de vue de Bouteflika que celui du vrai pouvoir. Et Ouyahia colle toujours à Bouteflika, signe que les décideurs, anciens éradicateurs convertis à la concorde nationale, semblent toujours en phase avec le chef de l’Etat. Ali Benflis a fait le chemin inverse. Membre du Bureau politique du FLN en 1992, il a, dans un premier temps, suivi la ligne de son parti, opposé à l’arrêt des élections remportées par le FIS en décembre 1991. Réconciliateur, proche de Abdelhamid Mehri pendant des années, il avait appuyé le contrat de Rome et prôné la solution politique. Même s’il ne faisait pas de vagues, il défendait cette ligne, jusqu’au «complot scientifique» qui a éjecté, en 1996, celui qui avait réussi le miracle de doter le FLN d’une démarche politique cohérente. Pour Benflis, il y eut alors une période floue, opaque, au bout de laquelle il revenait dans de nouvelles dispositions. Happé par le pouvoir, il se retrouvait avec Bouteflika en 1999, et se voyait propulser aux premiers rôles. Il prenait le gouvernement et la tête du FLN. Il semblait emprunter une voie royale qui devait le mener aux plus hauts sommets. L’accident de 2003, avec le conflit ouvert l’opposant à Bouteflika, le rejetait brutalement dans l’opposition. Et là, dans le feu de l’action, il se retrouvait avec des alliances nouvelles, encombré d’éradicateurs bruyants qui se plaçaient au premier rang de ses supporters. Khaled Nezzar, Leïla Aslaoui, tous les mécontents du «bouteflikisme» et une partie de la presse, frôlant l’hystérie, se rangeaient de son côté, le forçant à prendre en charge un discours très différent de celui qui avait façonné son image pendant ses premières années en politique. Benflis, le pondéré, s’est retrouvé aux côtés de courants appelant à une prise du pouvoir par l’armée, pendant que la hiérarchie de l’armée s’accrochait à un formalisme électoral sans contenu démocratique. La boucle était bouclée. Ces trajectoires croisées de Bouteflika et de Benflis n’ont pas livré tous leurs secrets. Elles risquent pourtant de donner une des clés de la prochaine présidentielle. En effet, si Benflis et Bouteflika semblent arrivés au bout de leur parcours respectif, leur choix ne semble pas gratuit. Chacun semble vouloir aller là où se trouve le vrai pouvoir. Et chacun se pose aujourd’hui la même question: les parrains du pouvoir sont-ils devenus si réconciliateurs qu’ils voteraient, comme Rabah Kébir, en faveur de Bouteflika? Cela semble difficile à croire. Et cela expliquerait, peut-être,
ces nombreux ralliements au profit de Benflis, ainsi que ce forcing mené pour
aller éviter une victoire de Bouteflika au premier tour et le
battre au second.
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