Avec plus de 83% des voix, la victoire du président sortant a dépassé les pronostics les plus optimistes pour le pouvoir


Bouteflika réélu avec un score écrasant


Le Figaro, 10 avril 2004

Les résultats du scrutin présidentiel annoncés hier par Yazid Zerhouni, ministre de l'Intérieur, ont dépassé les pronostics les plus fantaisistes. La victoire, dont la régularité reste discutable, d'Abdelaziz Bouteflika était prévisible ; mais personne n'aurait parié qu'il l'emporterait avec un score quasi soviétique de 83,49% des suffrages exprimés. Autre surprise, Ali Benflis, son principal adversaire que certains analystes donnaient vainqueur après un inévitable second tour, n'a obtenu en fin de compte que 7,93%. Les autres candidats, dont certains représentent pourtant des courants très actifs dans la société, sont réduits à un rôle de minifigurants. L'islamiste radical Abdellah Djaballah n'a recueilli que 4,84%, suivi du démocrate laïque, Saïd Sadi avec 1,93%, de la trotskiste Louiza Hannoun avec 1,16%, et enfin de l'ultranationaliste Ali-Fewzi Rebaïne avec 0,64%.

Dès jeudi soir, les premiers résultats ont jeté dans les rues d'Alger les partisans du chef de l'État qui ont fêté leur victoire jusqu'à l'aube. Klaxons, explosions de pétards, emblème national déployé, chansons à la gloire du président, ils ont occupé le terrain avant leurs adversaires, qui criaient déjà à la fraude.


Vers 20 heures, la permanence d'Ali Benflis, située dans le quartier chic de Hydra, à un jet de pierre de celle d'Abdelaziz Bouteflika, est gagnée par le doute, puis la consternation. Alors que ses partisans rêvaient d'un second tour qui les mènera vers la victoire, les premiers résultats sont tombés comme un couperet. Ali Mimouni, chargé de la communication, peine à trouver ses arguments pour expliquer la débâcle et prouver la fraude.


Dehors, un cortège de véhicules bloque la rue ; ce sont les partisans d'Abdelaziz Bouteflika qui sont venus crier leur joie sous les fenêtres de son principal adversaire. Pour éviter les rixes, un responsable donne des consignes d'apaisement : «Ne répondez pas à la provocation !»

Après une réunion de coordination tenue dans la soirée, Ali Benflis, Saïd Sadi et Abdellah Djaballah n'ont rien décidé de grandiose. Hormis des recours à déposer au Conseil constitutionnel et une «manifestation spontanée de protestation», que leurs proches sont chargés d'organiser dès 21 heures dans le centre d'Alger.


Sur la place du 1er-Mai, quadrillée par les forces anti-émeutes prêtes à intervenir, quelques dizaines de protestataires sont déjà regroupés autour du commandant Azeddine, héros de la guerre d'indépendance. Ils sont entourés par de nombreux journalistes. Craignant un effet boule de neige, la police charge avec brutalité. «Allez-y sans pitié», hurle l'officier. Abdelhaq Brerhi, ancien ministre de l'Enseignement supérieur dans les années 80 et secrétaire général du Comité des citoyens pour la défense de la République est jeté à terre et roué de coups. Il est blessé au bras, ses compagnons auront du mal pour l'évacuer à l'hôpital Mustapha, situé à une centaine de mètres. L'ex-sénatrice Leïla Aslaoui est bousculée et traitée de tous les noms. Des photographes et des cameramen qui ont filmé ces scènes de fureur policière n'ont pas échappé au lynchage.


Cet acharnement à tuer dans l'oeuf toute velléité de contestation, n'est pas fortuit. Après un premier quinquennat chahuté, le président Bouteflika veut remodeler la scène politique à sa main. Et mener les réformes annoncées durant sa campagne, pour asseoir un pouvoir sans partage : révision de la Constitution qu'il veut «plus présidentielle», réduction du champ politique à deux grandes formations, et mise au pas des voix contestataires. A commencer par les journaux privés qui l'ont traîné dans la boue en révélant les frasques de son clan.


Pour justifier cette restriction des libertés, le candidat Bouteflika a invoqué un vieil argumentaire stalinien : assurer d'abord le pain, la santé et l'éducation. Mais, surtout la stabilité, qui a fait du régime tunisien du général Ben Ali, un modèle salué l'an dernier par le président français, Jacques Chirac, malgré les violations répétées des droits de l'homme. Pour les Américains, cette stabilité de la région reste la priorité de la feuille de route élaborée pour le «Grand Moyen-Orient» dont l'Algérie fait curieusement partie.


Les Algériens, nombreux dans la classe politique et la presse privée, qui avaient parié sur un «miracle militaire» pour barrer la route au «dictateur» en auront donc eu pour leurs frais. Les chefs de l'armée, que l'on disait à couteaux tirés avec le président, se sont rendus, depuis des mois, à la raison du sérail. En respectant les intérêts de chacun, le deal passé entre les deux camps pour prolonger la cohabitation a renforcé le régime et rétablit ses équilibres claniques.


Le mythe du «bon président gêné par de méchants généraux», distillé par des officines occultes, se révèle en fin de compte comme une manipulation visant à redorer la légitimité du chef de l'Etat, arrivé en 1999 dans le paquetage des militaires. Opération réussie depuis jeudi auprès d'une bonne partie de l'opinion, convaincue qu'Abdelaziz Bouteflika «a été élu par le peuple, contre la volonté de la hiérarchie militaire».

 

   
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