Election de Bouteflika
L'étrange réaction de l'OTAN


Le Matin, 12 avril 2004

Certains organes de la presse nationale ont fait état de la réaction de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), organisme militaire sous commandement américain qui n'a pas pour vocation de commenter les élections se déroulant dans tel ou tel pays. Selon la dépêche de l'APS, datée du 10 avril, reprise par plusieurs journaux, une « source autorisée de l'OTAN » affirme que cet organisme militaire « s'est félicité du fait que l'élection du président Bouteflika a été acquise dans la plus parfaite transparence ». Contacté hier par Le Matin, un fonctionnaire habilité à répondre à la presse a rétorqué qu'il s'était effectivement entretenu avec un journaliste de l'APS au sujet de l'élection présidentielle et que sa déclaration s'était limitée à ceci : « Selon les rapports de presse citant les observateurs internationaux, les résultats du scrutin reflètent le choix du peuple. » Selon la même source qui refuse, selon la tradition de l'OTAN, d'être citée nommément, l'Organisation du traité de l'Atlantique-Nord « n'a pas publié de communiqué de presse concernant l'évènement et ne le fera jamais, car ce n'est pas dans sa tradition de le faire. A l'échelle européenne, c'est l'Organisation pour la sécurité collective en Europe (Orsec) qui est habilitée à s'exprimer sur ces questions ».
La publication de cette vraie-fausse réaction de l'OTAN a-t-elle pour but d'appuyer la neutralité affichée par l'armée pour l'inciter à se reformater aux normes standard des armées européennes ? Il reste que cet étrange communiqué a sans doute pour but d'apporter de l'eau au moulin des partisans d'une neutralité qui n'est pas celle préconisée par l'état-major de l'ANP. A l'évidence, en proclamant sa neutralité, l'ANP cherche à se conformer aux standards des armées modernes à l'instar de l'armée turque, membre important de l'OTAN.

Lamari ou la tentation de l'armée turque
La Turquie a adhéré à l'OTAN en février 1952. Son armée forte de ses 800 000 hommes, ses 35 000 officiers et 300 généraux, est la deuxième force militaire de l'OTAN juste après les Etats-Unis. Par sa situation géostratégique unique, la Turquie via son armée est un verrou essentiel dans le dispositif militaire de l'alliance atlantique.
Au sein de l'OTAN, où les décisions se prennent par consensus, l'armée turque peut bloquer toute décision qui ne correspond pas aux intérêts géopolitiques de la Turquie. Elle dispose d'un grand poids, et ce, même si son poids économique et financier n'est pas comparable à celui de la France ou de l'Allemagne.
Selon des informations publiées par la presse française, les militaires turcs activeraient avec le soutien de Washington afin d'intégrer l'armée algérienne dans le dispositif militaire de l'OTAN. L'information n'ayant jamais été démentie en Algérie, s'ajoutant à cette coopération discrète entamée depuis quelques années entre l'armée algérienne et l'OTAN ­p; manuvres aéro-navales algéro-américaines, visites multiples du général Lamari à Bruxelles, coopération antiterroriste ­p; accréditent, par conséquent, la thèse d'une intégration graduelle de l'Algérie dans le dispositif militaire de l'OTAN. La professionnalisation de l'armée algérienne et, par conséquent, sa modernisation participent de ce processus. En fait, avec la diminution de la violence islamiste en Algérie, l'ANP est en train d'opérer une mue stratégique. Sur le modèle de l'armée turque ? Sans doute.
En effet, au lendemain du coup d'Etat de 1980, les militaires turcs ont rédigé une nouvelle Constitution qu'ils ont fait plébisciter en 1982 et qui leur accorde d'importantes prérogatives constitutionnelles. L'armée est la gardienne et le garant de la laïcité, un des principes du dogme kémaliste. Ainsi, par le biais du conseil national de sécurité (MGK), les militaires turcs font des recommandations que les civils sont tenus de prendre en compte. Seule concession faite en juillet 2003 par l'état-major turc, le budget du ministère de la Défense est désormais soumis à l'aval du Parlement, alors que par le passé, il était approuvé sans discussion par acclamation des députés. En fait, l'armée turque a tracé une ligne rouge ­p; interdiction de toucher aux principes du kémalisme ( laïcité, le turc comme langue nationale, unité nationale et caractère républicain de l'Etat) ­p;, pour le reste, elle laisse une marge assez large au jeu politique, puisque non seulement elle tolère le multipartisme, mais elle s'en accommode. En 1997, c'est pour avoir enfreint cette ligne rouge que le gouvernement islamiste de Necmettin Erbakan a été démissionné. Aujourd'hui, l'AK Parti (parti de la justice et du développement) issu de la mouvance islamiste de Tayyip Erdogan dirige le pays, mais il n'a jamais remis en cause la laïcité de l'Etat. En Turquie, l'armée, dénommée « l'Etat profond », a une fonction bien précise à laquelle elle n'est pas prête d'y renoncer dans la perspective de l'ouverture des négociations pour l'adhésion à l'Union européenne. En Algérie, le rôle de l'armée ­p; préservation du caractère républicain de l'Etat - est défini par la Constitution. L'ANP a certes affirmé sa neutralité, mais à la condition que l'on ne touche pas au caractère républicain de l'Etat, au pluralisme et à la démocratie. En d'autres termes, pour le général Lamari, cette neutralité qui devrait se traduire par une modernisation aux normes des armées occidentales ne signifie sans doute pas son retrait du champ politique, et ce, à l'instar peut-être de son homologue turque.
Hassane Zerrouky et A. C.

 

   
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