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LE
SOCIOLOGIQUE ET LE POLITIQUE DANS LA PRÉSIDENTIELLE
DU 8 AVRIL
Radioscopie
d’une victoire Annoncée
L'Expression,
11 avril 2004
Le poids des affinités régionales et celui des bastions
traditionnellement acquis à l’Etat ont été déterminants.
Comme il fallait s’y attendre, Abdelaziz Bouteflika a fait le plein
des voix et s’en sort mieux qu’en 1999, avec la certitude,
cette fois-ci, qu’il a été réellement élu
par le peuple. Même si on a trouvé à redire, concernant
le taux qu’il a obtenu, il n’y a vraiment rien à spéculer
sur le poids très pesant de ses «bastions traditionnels».
Bien avant le 8 avril, on savait que la partie ouest et sud de l’Algérie
avait déjà tranché en faveur de Bouteflika, c’est-à-dire
qu’entre Aïn Defla et Tlemcen, puis entre Djelfa et Tamanrasset
les cinq autres candidats ne pouvaient rien, absolument rien faire contre
l’apport extraordinaire de ses bastions, liés au président-candidat
soit par la force du régionalisme, soit par la tradition historiquement
vérifiable, d’allégeance au président qui
a déjà commandé.
A aucun moment, il n’était prévu qu’un candidat
autre que Bouteflika fasse un score honorable à Chlef, Tlemcen,
Oran, Maghnia, Bel Abbès, Relizane ou Saïda, ni encore à Touggourt,
Adrar, Illizi ou Béchar. Ces régions constituaient depuis
1999, des bastions acquis à Bouteflika.
Restaient le Centre et l’Est, où l’on pensait que
le «match serait serré». Mais les résultats
furent, là aussi, à la démesure de l’étonnement
qui leur a fait face. Aussi bien dans la région kabyle que dans
les fiefs de l’Est, donnés acquis à Benflis, la victoire écrasante
de Bouteflika se passe tellement de commentaire que tout argument de
fraude passe pour un sophisme qui laisse froid, même si les 83,49%
des voix peuvent susciter des doutes chez les candidats recalés.
Notons d’abord cette victoire de Bouteflika sur Benflis dans la
propre dechra d’origine de ce dernier Belih. Sur près de
672 voix exprimées, le président-candidat en a récolté près
de 500. De quoi laisser l’ancien chef de gouvernement groggy...
Avec 57,40% des voix exprimées, Bouteflika l’emporte largement à Batna,
ce bastion de l’Est où Benflis et ses appuis locaux avaient
essayé de manoeuvrer. Toujours dans les fiefs de l’Est,
Oum El-Bouaghi a préféré Bouteflika avec un taux
de 73,81% des voix alors qu’à Tébessa, qui jusqu’à une
date récente était un axe central du puissant lobby militaro-politique
BTS, le président entrant l’emporte avec 82,91% contre un
peu plus de 7% pour Djaballah et Benflis.
Seule Mila
Skikda avec 79,83% pour Bouteflika, Constantine avec 79,03% et Guelma
avec 77,54% confirment la tendance de la désintégration
des «réseaux de l’Est pour l’Est» et donnent
une large avance pour le président aux dépens d’un
Benflis sans base électorale réelle et sans appuis sérieux
de la part des notables locaux.
Seule Mila déroge à la règle et place en haut du
tableau un Benflis exubérant avec 78,53% alors que Bouteflika,
en seconde position, ne récolte que 9,22% de voix exprimées.
Ne sortant pas du cadre de l’exceptionnel, Mila place Louisa Hanoune à la
troisième place et Rebaïne à la quatrième,
tout en ayant soin de mettre Saïd Sadi à la dernière
place avec un taux ne dépassant pas les 0,85%. Un sacrilège
pour le champion du laïcisme dans cette ville conservatrice à souhait.
Tous ces résultats tendent à mettre en échec un
vote exclusivement régionaliste et le fameux «l’Ouest
pour Bouteflika et l’Est pour Benflis» n’a pas fonctionné comme
les spécialistes s’attendaient à le voir se réaliser.
Pourquoi? Là encore, il faudrait chercher du côté d’un
discours présidentiel qui a convaincu, ou d’une base électorale
que Benflis n’a pas réussi à constituer, malgré tout
ce que ses talk-shows et ses discours-spectacles laissaient deviner.
En terre kabyle, le problème qui se posait était énorme,
et les enjeux qui découlaient de cette élection l’étaient
tout autant. Au moins trois acteurs se disputaient l’hégémonie
sur la région la plus secouée par les troubles politiques
et sociaux en Algérie : le RCD, le FFS et les archs. Le parti
de Saïd Sadi, en se présentant à l’élection,
tentait de ratisser large en l’absence de tout concurrent sérieux,
alors que celui d’Aït Ahmed et les archs appelaient, chacun
de leur côté et chacun pour des motifs qui lui sont propres, à boycotter
les urnes.
Finalement, le camouflet a été magistral pour celui qui
s’était souvent «trompé de société».
Même si on inclut le «bon score» obtenu à Tizi
Ouzou - premier avec 32,82% des voix en sa faveur -, Saïd Sadi s’en
sort dans toute la région kabyle (Tizi Ouzou, Béjaïa
et Bouira) avec 58.702 voix.
En face de lui, Bouteflika fait mieux. Avec ses trois derniers passages
dans la région, il a réussi à convaincre une région
qui ne croit plus aux chimères encore moins à la «résistance
politique». Avec 191 613 voix dans ces trois grandes villes de
la Kabylie, Bouteflika fait mieux que tous les candidats, en se plaçant
notamment, premier à Bouira et Béjaïa et 3e à Tizi
Ouzou.
Ce qu’il faut tirer de la «leçon kabyle» est
d’abord, le taux d’abstention moins important qu’on
le présageait, ensuite, le calme qui a prévalu, malgré les
enjeux et les tensions et enfin, le régionalisme de naguère
qui n’a pas fonctionné.
Il y a aussi peut-être le fait que les archs, la Kabylie, les citoyens
d’une manière générale, pensent qu’après
trois années de crise, le président Bouteflika est le seul
capable de mettre fin à toutes les tensions qui existent.
On n’aura pas besoin de s’étendre sur les scores obtenus à l’Ouest.
Tout le monde, tous les candidats avaient compris, pendant la campagne
même que Bouteflika était pratiquement en terrain conquis à Aïn
Defla et Tlemcen et entre Djelfa et Tamanrasset. 92% à Béchar
contre 1% pour Benflis, son plus sérieux concurrent, 85,14% contre
9,32% à Tamanrasset, 94,82% contre 1,40% à Tiaret, 93,67%
contre 1,73% à Djelfa, 93,54% contre 2,21% à Saïda,
93,79% contre 1,72% à Sidi Bel-Abbès, 94,02% contre 1,96% à Mostaganem,
82,01% contre 8,09% à Ouargla, 93,58% contre 1,90% à Oran,
88,45% contre 5,44% à Tindouf, 95,47% contre 1,65% à Tissemsilt,
94,57% contre 1,24% à Aïn Témouchent, 93,93% contre
1,74% à Relizane, et 93,76% dans son fief à Tlemcen contre
1,40% pour le candidat malheureux du FLN.
Voilà donc, en termes de chiffres, froids et hégémoniques
la notoriété de Bouteflika. Le poids des affinités
régionales et des bastions traditionnellement acquis à l’Etat
ont été déterminants. Bien évidemment, le
président-candidat avait réussi aussi à s’allier
de nouveaux appuis de poids.
Mezrag et l’AIS
Il y a d’abord, l’apport des islamistes de l’ex-FIS,
dont principalement Hamouche et Dhaoui Hacène, membres-fondateurs
du parti dissous et figures importantes dans le Constantinois. Il y aussi,
celui de l’AIS (l’Armée islamique du salut, branche
armée de l’ex-FIS, autodissoute le 13 janvier 2000) qui,
par la voix de Madani Mezrag, et malgré la réticence des
chefs algérois du parti dissous s’était clairement
positionnée pour la candidature de Bouteflika. Sans oublier l’appui
de dernière minute de Hachemi Sahnouni, figure emblématique
auprès des islamistes de l’ancienne génération,
et Mohamed Bouyali, frère et compagnon d’armes de Mustapha
Bouyali, chef de la première organisation islamiste armée,
entre 1982 et 1987.
L’influence des cheikhs de zaouias sur leurs «mourids» (élèves)
et l’appui des imams de mosquée, que le président-candidat
a su capter par un discours religieux, pacifiste, réconciliateur
et respectueux des valeurs religieuses et morales de l’Algérie,
ont été là aussi, autant de points qui ont compté dans
le calcul final des voix. Il est malheureux que tous ces appuis, prépondérants
du reste, aient été ignorés par des candidats qui
se sont conduits comme des champions de la laïcité dans un
pays qui reste encore très imprégné de sa religion.
Un dernier point de curiosité ou d’anthropologie concerne
la dernière place de Louisa Hanoune, dans les villes du Sud, réputées
hostiles à la gouvernance des femmes. Tamanrasset, Djelfa, M’sila,
Ouargla, El Bayadh, Illizi, Tindouf, El Oued, Naâma et Ghardaïa
ont toutes placé la pasionaria de la politique algérienne à la
6e place.
Fayçal OUKACI
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