Téléguidés par les généraux, les médias s'acharnent sur le président


La presse privée se déchaîne contre Abdelaziz Bouteflika


Thierry Oberlé, Le Figaro, 7 avril 2004

Au dernier jour de la campagne pour l'élection présidentielle du 8 avril, Abdelaziz Bouteflika a exhorté les Algériens à voter «en toute liberté» afin d'en «finir définitivement» avec les affrontements du passé et la guerre civile. Lundi dans le stade Harcha, une salle omnisports du centre d'Alger, quelque 10 000 partisans étaient venus écouter le président sortant pour son ultime meeting électoral, une grand-messe à l'occidentale avec force ballons, bannières, casquettes et tee-shirts. Equipés de haut-parleurs diffusant à l'extérieur de la musique raï, deux camions couverts de bâches en plastique arboraient une photo d'amphore antique frappée de l'effigie d'Abdelaziz Bouteflika avec l'inscription «2004». «Votez pour Abdelaziz, qui nous a fait sortir de la crise», clamait un refrain. A l'intérieur de la salle, plusieurs centaines de femmes voilées avaient pris place dans les tribunes, attestant du soutien des islamistes pour le «président-candidat». Les jeunes, arborant des casquettes, des tee-shirts, des badges à l'effigie du président dont ils scandaient le nom, assuraient en nombre une ambiance survoltée. Des écrans diffusaient sur la tribune des images d'Abdelaziz Bouteflika sur la scène internationale, donnant l'accolade à Jacques Chirac ou serrant la main de Kofi Annan, le secrétaire général de l'ONU.

« Malade mental», «Terroristes», «Dictateur», «Mercenaires». A la veille du scrutin présidentiel, les patrons de la presse privée et Abdelaziz Bouteflika s'invectivent comme jamais. Du Matin à Liberté en passant par El Khabar, le poids lourd des journaux en langue arabe fort de son tirage à 500 000 exemplaires, les quotidiens phares du pays se déchaînent contre le président sortant avec une violence verbale parfois stupéfiante. L'homme le plus insulté d'Algérie réplique de meeting en meeting. Inlassablement, il dénonce les assauts des «harkis» de la plume.


Directeur du Matin, un des principaux quotidiens francophones, Mohamed Benchicou parvient malgré une rude concurrence à garder une longueur d'avance sur le créneau anti-Bouteflika. Il fustige le «tyran qui détale», cogne sur le «monarque à l'heure de la déchéance», stigmatise le chef du «clan des gangsters». Ancien communiste, porte-parole des «éradicateurs» durant l'insurrection islamiste dans les années 90, Benchicou est parti en croisade contre le chef de l'Etat avec sous le bras son livre Bouteflika : une imposture algérienne. Le journaliste à la longue chevelure blanche est une sorte de Jean Edern Hallier à l'algérienne. Son ouvrage fourmille de révélations sur le passé du président, grâce à des témoignages d'anciens compagnons de route réglant leurs comptes. Il explique aussi comment Bouteflika a été élu en 1999. «Les décideurs (les dirigeants militaires, NDLR) voulaient lui donner 53% des voix. En apprenant son score, il a piqué une grosse colère le jour du vote et a menacé de s'en aller s'il ne faisait pas mieux que son prédécesseur Liamine Zéroual. Devant son obstination, les généraux ont décidé de changer le résultat : il a été élu avec 73,79% des suffrages exprimés», raconte Benchicou. Nul n'a démenti ce récit puisé auprès de plusieurs sources. Mais le livre est surtout une suite de coups donnés sans vergogne, nettement en dessous de la ceinture, de calomnies et d'insultes.


Le pouvoir a tenté, sans succès, de s'opposer à sa sortie en février : les policiers ont débarqué à la maison de la presse, le siège de la plupart des journaux, pour procéder à des saisies et conduire aux postes les lecteurs. Devenu un objet de curiosité, c'est aujourd'hui un best-seller.

Quelques mois plus tôt, plusieurs titres avaient été suspendus pour des prétextes financiers. «Nous avons payé une rançon pour avoir le droit de reparaître mais ce n'est peut-être que partie remise. Il y a 40 plaintes contre nous», affirme Benchicou, qui a été placé sous contrôle judiciaire pour une sombre affaire de bons d'épargne.


Téléguidé par des généraux, Benchicou affirme un peu rapidement que l'armée dans son ensemble a lâché le président sortant. «Elle le considère comme un félon qui les a menacés en reprenant à son compte les accusations des «droits-de-l'hommistes» à propos des islamistes. Elle ne pouvait pas faire autrement que de le laisser terminer son mandat», estime-t-il. Et si, jeudi, Bouteflika gagnait malgré tout ? «Nous serions dans une situation inédite», commente l'imprécateur.


Une réélection du président sortant n'arrangerait pas en tous cas les affaires d'une grande partie de la presse privée. «Il faudra s'attendre à des temps très difficiles. Mais Bouteflika ne m'impressionne pas ! S'il veut nous jeter en prison, qu'il le fasse !» commente Omar Belhouchet. Moins vindicatif que son confrère du Matin, le patron d'El Watan reproche à «Boutef» ses conceptions «archaïques». «C'est un homme du passé en matière de pluralisme. Il a une vision politique datant de Boumediene, avec au centre l'Etat qui régente tout. Il veut qu'on l'applaudisse debout, mais ce n'est pas possible.» En 1999, au début du mandat présidentiel, El Watan a pourtant «accompagné» Bouteflika. «Le vent réformiste a duré huit mois puis la machine a tourné à vide», regrette Belhouchet.


Vieille de cinq ans, la guerre entre la presse privée et Bouteflika n'a pas, en dépit de son intensité, débouché sur la fermeture définitive d'un titre ou l'emprisonnement d'un journaliste. «Malgré ses colères, le président a su faire preuve de retenue», commente un proche du chef de l'Etat. Abdelaziz Bouteflika a toujours préféré concentrer son attention sur la télévision d'Etat, qu'il domine. Tandis qu'une partie de la presse privée amplifiait l'écho des affrontements entre des groupes de manifestants et les forces de l'ordre à Tizi Ouzou, en Kabylie, la semaine dernière à l'occasion d'un meeting du candidat Bouteflika, la télévision nationale censurait les scènes de heurts. Dans la bataille des images, les adversaires du président sortant peuvent en revanche compter sur l'appui de Knews, une chaîne satellitaire émettant depuis Londres. L'antenne appartient à un revenant, l'ex-milliardaire Moumene Khalifa, dont l'empire financier s'est effondré comme château de cartes l'an dernier. Exilé en Grande-Bretagne, Moumene Khalifa bénéficiait du soutien de la présidence et des généraux avant d'entrer en disgrâce. Sa chute comporte encore d'importantes zones d'ombre. Ce sont toutefois des proches d'Ali Benflis qui ont contribué à sa résurrection.

 

   
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