Cinq raisons qui décrédibilisent les prochaines présidentielles en Algérie

FIS, 23 March 2004

L’Algérie, sur un plan politique, est un pays atypique dans le monde arabe. Le raïs en Algérie ne peut pas imposer son fils pour lui succéder, ni même organiser des élections à « candidat unique » ou encore prétendre remporter 99% des voix. Il s’agit là indéniablement d’une avancée dont il faut se réjouir et qui n’a été acquise qu’au prix fort élevé qu’a dû payer le peuple algérien. Cependant, il y a lieu de constater qu’en Algérie, l’élection n’est pas encore le mécanisme idoine pour matérialiser les aspirations de la majorité ou pour conférer aux gouvernants civils légitimité et légalité. Force donc est de constater qu’en Algérie, l’élection reste encore dans le fond un rituel pour faire durer le système de domination militaire par un simulacre de choix, par l’illusion du changement.

Le brouillage des lignes de faille qui divisent la caste des généraux décideurs conjugué à la fatigue, l’impatience et un optimisme irrationnel de voir le pays sortir du tunnel, a poussé certains à croire à la neutralité de l’armée.

Mais il y a au moins cinq raisons pour se défaire de cette illusion, cinq raisons qui décrédibilisent la prochaine présidentielle en Algérie.

1) Le discours sur le «retrait» de l’armée de la scène politique, sur sa «neutralité» et sur son «arbitrage» est une fourberie. Suite à la suppression des bureaux de vote spéciaux dans les casernes et aux déclarations de généraux lesquelles l’armée «respectera celui que le peuple élira», une partie de la presse et des politiques du groupe des «10+1» nous ont invité à croire cette plaisanterie de mauvais goût.

Des personnalité du sérail, dont pas moins de six ex-chefs de gouvernement de la période 1992-2003, ont ainsi critiqué avec virulence la partie du pouvoir qu’incarne M. Bouteflika mais sans jamais oser s’attaquer à la « muette ». L’un d’entre eux, M. Ghozali, a même qualifié Bouteflika de « tyran », alors qu’un autre, Mouloud Hamrouche, qui en arriva à « jeter l’éponge » dans la course aux présidentielles, n’a pu que constater que «… ou bien l’armée a quitté le champ politique ou bien elle a été neutralisée au profit d’un groupe d’intérêt qui a pris le pouvoir». Il est à ce titre frappant de constater que la classe politique algérienne, en particulier celle qui a flirté avec le « pouvoir », reste un élément essentiel dans l’entretien d’une vision opaque et surréaliste de ce pouvoir. Rares sont ceux qui osent le définir en termes rationnels, à savoir une alliance de personnes qui se sont accaparées par la violence des moyens de coercition de l’état et de personnages versant dans l’utopie et la mégalomanie.

Et qu’est ce qui démontrerait l’existence de ce «retrait» ou de cette «neutralité» de l’armée ? Rien, sinon les professions de foi des chefs militaires. A ce sujet, il faut rappeler à ceux qui ont la mémoire courte ce qu’avait déclaré le général Lamari avant le scrutin présidentiel d’avril 1999 : «… l’Armée nationale populaire est irréversiblement républicaine et, qu’à ce titre, elle ne s’implique dans toute opération électorale que pour contribuer à créer les conditions à même d’assurer la sécurité de son déroulement et de permettre à notre peuple d’exprimer librement son choix, sans pression ni contrainte.» (Revue El Djeich, février 1999). On connaît la suite et même le général Nezzar a regretté publiquement le fait que ce soit effectivement l’armée qui ait élu « le moins mauvais des prétendants » lors de la parodie d’élections en 1999.

N’en déplaise aux courtisans du chef d’Etat-major, ce genre de déclarations n’est pas conjoncturel, il est consubstantiel à ce qu’il appelle « la communication ». N’as-t-il pas eu l’impudence de déclarer que sous sa chefferie la torture n’a pas été pratiquée et que, de toute façon, «au bout de 30 minutes d’interrogatoire tous les terroristes se mettent à pleurer en disant : "J’ai été trompé"» (Magazine Le point, 17 janvier 2003). Quel sens donner, selon sa vision, aux milliers de témoignages de torture qui ont été publiés par les ONG algériennes et internationales de défense des droits de l’homme ?

Le seul argument qui reste pour soutenir la farce du retrait de l’armée du champ politique et de sa neutralité serait que l’«armée algérienne est traversée de courants divers et ne fait plus sienne la stratégie du "tous pour un".» Cette armée est certes traversée par plusieurs courants au bas de la pyramide, mais elle est néanmoins chapeautée par un courant dominant et un seul : celui de l’éradicationisme militariste. En temps de paix, le passage du bas de la pyramide vers son sommet s’est fait par la logique qu’a décrite Norman Dixon, dans son étude intitulée La Psychologie de l’Incompétence Militaire, c’est à dire par la «récompense de la conformité au dépend de la capacité», processus qui permet toujours selon Dixon l’«émergence de petits despotes aux positions de commandement». Durant la décennie rouge, la promotion du bas de la pyramide vers le haut s’est faite essentiellement sur la base du «tableau de chasse», du « kill-ratio » et de l’implication dans la répression.

2) Les putschistes faiseurs de roi ne sont pas partis. Et ils considèrent toujours l’Etat comme leur propriété privée, propriété dont ils délèguent la gestion aux pseudo élites civiles qui acceptent le principe informel de subordination aux militaires sur l’essentiel.

L’enjeu principal entre ces généraux faiseurs de roi n’est pas de savoir si oui ou non il faut rendre la souveraineté au peuple. C’est la politique des nominations, des promotions et du partage de la rente qui importe le plus.

Durant le prochain mandat présidentiel, il est probable qu’un nombre de généraux dont Lamari et Mediène devront aller à la retraite, et il n’est pas question qu’ils partent sans protéger leurs arrières, ni sans mettre en place un système de succession et des chefs militaires à même de leur garantir l’impunité.

Les premiers ont l’assurance que Bouteflika n’usera pas du pouvoir que lui confère la constitution – pouvoir de nommer, promouvoir, muter et mettre à la retraite des officiers – sans leur approbation, et jamais à leur détriment, c’est à dire qu’il ne franchira pas la fameuse ligne rouge.

Les seconds ne l’ont pas… ou pas encore. Il reste à espérer qu’ils ne régleront pas encore une fois leurs différends en provoquant de nouvelles flambées de violence dont le peuple ferait les frais.

3) Il n’y à rien à attendre de prétendants à la magistrature suprême incapables de s’affranchir de leurs tuteurs galonnés. L’indécence avec laquelle certains d’entre eux flattent et courtisent l’armée n’a d’égale que l’obscénité avec laquelle d’autres – se revendiquant de la démocratie, de l’Islam ou du nationalisme - ont appelé l’armée à ne pas rester neutre, et elle rappelle on ne peut mieux que la responsabilité première du conflit qui déchire notre pays ne relève pas seulement des militaires qui ont dominé le système politique depuis l’indépendance. Une bonne partie de l’élite politique civile partage cette responsabilité.

Au lieu de créer des partis bien organisés et structurés, de développer des capacités nationales de résolution des problèmes, de développer leurs moyens et méthodes de communication avec l’électorat, de mettre sur pied des mécanismes garantissant un déroulement libre et transparent des scrutins, ces élites cherchent des raccourcis de carrière pour arriver aux postes de responsabilité, quitte à être complice de coups d’Etat pour certains, ou alibis pour faire durer le système de domination militaire par une fiction démocratique pour d’autres.

Le sens qu’il faut donner à leurs appels à l’intervention de l’armée et à leur critique de Bouteflika est qu’ils n’ont pas d’objection fondamentale au système de domination militaire sur l’Algérie. Ils ont seulement des objections sur le choix de la personne que le système des généraux utilise comme paravent pour exercer cette domination.

En vérité, de tels candidats, Bouteflika inclus, ne peuvent servir en définitive qu’à la perpétuation de la domination militaire, de la culture de la violence et du mythe de l’homme providentiel et qui font ainsi nécessairement fi de la souveraineté populaire et des intérêts réels et légitimes de la nation.

4) Les préoccupations centrales des Algériennes et des Algériens ne sont pas au centre de cette élection. Si la mise en scène électorale en cours en Algérie n’a manifestement pas de légitimité politique, elle aurait pu avoir une valeur politico-pédagogique pour autant qu’il y ait eu des candidats qui exploitent l’opportunité des espaces de communications pour débattre et faire débattre des problèmes fondamentaux de l’heure, pour qu’ils mettent au centre de la scène ce que ressent l’immense majorité du peuple qui a été marginalisée.
Quelles sont les causes profondes du conflit qui déchire notre pays ?
Comment revenir à la paix et faire respecter les droits et les libertés politiques et civiles de tous les Algériens sans exclusion aucune ?
Comment réconcilier l’Etat et la société, comment réconcilier l’armée avec le Peuple, et établir un système politique qui subordonne l’armée à la loi et aux autorités civiles ?
Qui a ordonné de faire disparaître plus d’une dizaine de milliers de citoyens ?
Qui a ordonné et pratiqué la torture de dizaines de milliers de citoyens ?
Qui a ordonné de perpétrer les massacres et qui les a commis ?
Comment expliquer à la majorité de citoyens que la prétendue embellie économique dont se targue le régime n’ait aucune retombée palpable sur leur quotidien de misère ?
Comment répondre aux revendications légitimes des citoyens qui rejettent ces présidentielles et ne cessent de réclamer leurs droits à l’instar ce que l’on observe dans diverses régions du pays, notamment en Kabylie et dans le Sud du pays ?

5) Ces élections ne seront pas et ne pourront pas être impartiales. La fraude électorale est enracinée dans les mœurs politiques du roi et des faiseurs de rois. Elle est un moyen, au même titre que le coup d’Etat, qu’ils utilisent pour faire perdurer leur usurpation du pouvoir.

Le clientélisme, la corruption, la partialité de l’administration, l’intimidation, et l’inégalité d’accès aux médias et aux ressources pour les campagnes démentent les prétentions de régularité du scrutin.

Enfin, l’exclusion de candidats capables de centrer le débat national sur les causes réelles de la crise qui déchire le pays, sans complexe et sans se sentir comptable devant les faiseurs de présidents, consacre la partialité du scrutin et viole le principe du traitement équitable des candidats par le gouvernement. Je citerai pour exemple le cas d’Ali Benhadj chassé manu militari du siège du gouvernement alors qu’il s’y était présenté pour faire valoir sa candidature.

Voilà donc au moins cinq bonnes raisons pour lesquelles il semble légitime de ne pas participer au scrutin d’avril 2004.

Si on ne peut pas punir dans l’immédiat un régime incompétent et injuste en le mettant dehors par la voie des urnes, il ne faut tout au moins pas légitimer ses mascarades électorales.

L’Algérie ne pourra se contenter d’un semblant de liberté. Elle peut, elle doit et elle aura l’ambition nécessaire qui la propulsera vers la véritable souveraineté populaire. Il lui faudra un accoucheur issu de sa matrice et qui l’accompagnera dans cette démarche.

Dr. Mourad Dhina
Responsable du bureau exécutif du Front Islamique du Salut.
22 mars 2004

 

   
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