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L’exception démocratique
L'Expression, 10
avril 2004
Qui a dit que Bouteflika sera réélu avec près de
84% des suffrages exprimés? Ce n’est plus un plébiscite,
c’est un séisme politique qui a secoué, hier, toute
l’Algérie. Comment expliquer ce déferlement inédit
en faveur du président-candidat que l’on disait fini parce
qu’il était, soutenait-on, en déphasage total avec
le pays profond? Pouvait-on tricher à une si grande échelle
en bourrant les urnes ou en maquillant les procès-verbaux des
opérations de dépouillement, alors que les représentants
des candidats en lice surveillaient comme le lait sur le feu le moindre
faux geste de leur vis-à-vis? Quel besoin avait le candidat Bouteflika
de se faire réélire à une si écrasante majorité,
puisqu’il était certain de sceller le sort de cette élection
en enlevant la victoire dès le premier tour? Le chiffre de 84%
reflète-t-il la réalité d’un scrutin régulier,
propre et honnête? Pourquoi pas? Le taux de participation renseigne éloquemment,
puisqu’il frise les 60%. Il est en nette hausse par rapport à ceux
des années précédentes. L’engouement affiché par
les Algériens, à voter ce jeudi, trouve son explication
dans leur angoisse des lendemains qui pourraient redevenir incertains
si un autre que Bouteflika prenait les rênes du pays.
Ce saut dans l’inconnu, ne l’ont-ils pas déjà fait
en décembre1991, en choisissant le FIS qui avait précipité l’Algérie
dans une effroyable tragédie? Le peuple vient de tirer la leçon.
Il ne veut plus jouer l’avenir de la nation à pile ou face.
Les cinq années de gouvernance de Bouteflika lui ont permis de
renouer tout doucement avec les délices d’un passé fait
de solidarité nationale, de paix, de gloire et de puissance sous
le sceau de la sécurité. Le maître mot du succès électoral
de Bouteflika réside bien dans ce besoin pressant que ressent
la majorité de ce peuple à chasser les démons du
terrorisme et de la fitna. En élisant Bouteflika, le peuple a
opté pour le vote refuge. Il est payant. De la même manière,
il a sanctionné le rêve brisé des islamistes en n’accordant à Abdallah
Djaballah que quelques miettes de ce festin électoral. Les Algériens
viennent de rompre - définitivement ? - avec le projet islamiste,
solution unique à tous leurs maux, qu’on leur a fait tant
miroiter. Le fameux réservoir électoral du camp islamiste
est devenu aujourd’hui une lubie. La concorde civile a produit
ses effets.
Quant aux autres candidats, Benflis, Sadi, Louisa Hanoune et Fawzi Rebaïne,
ils subissent une défection à laquelle ils ne se sont pas
véritablement bien préparés.
Benflis n’a pas réussi à entraîner avec lui
la base du FLN avec tout ce qu’elle comporte de réseaux
intégrés dans la société et d’influence
sur le corps électoral. Le vieux parti a choisi de lui tourner
le dos. Pour preuve, voyez à qui le bastion traditionnel du FLN,
de Batna, de Tébessa et de Souk Ahras a finalement accordé ses
suffrages. Pouvait-on, dès lors, douter que le choix du peuple
a été entaché de fraude, comme le soutiennent aujourd’hui
mordicus les partisans des candidats malheureux?
L’opposition, puisqu’il s’agit d’elle, a pris
une raclée historique. Elle ne finit pas d’entretenir un
climat délétère et méphitique autour d’une
fraude peut-être imaginaire qu’elle a brandie dès
le premier coup de gong de la campagne électorale. Ne dit-on pas
que, dans la défaite, les politiques sont réputés
pour être de mauvais perdants? Dans ce genre de situation, ils
réagissent tous à l’identique en criant au loup.
Tout ce qui avait enflammé les joutes électorales et les
prestations médiatiques, tout ce beau feu s’est éteint.
Des cinq candidats entrés en lice contre Bouteflika, y en a-t-il
au moins un qui peut se targuer d’avoir le pedigree requis?
A un moment, beaucoup pensaient que Bouteflika était passé de
mode et qu’il a fini par sombrer dans la boursouflure.
Ne retenir de cette élection que la fable de la fraude, c’est
vouloir abuser de la bonne foi du peuple. L’heure est enfin venue
pour les Algériens de sortir des jeux stériles et ravageurs
de la politique politicienne. La vieille logique du lynchage réapparaît
sous les oripeaux d’une fraude générale et systématique
qui aurait éclaboussé ce scrutin.
Ne dit-on pas que c’est quand tout est fini, que tout recommence?
Benflis, Sadi et Djaballah auraient menacé de mobiliser la rue
pour dénoncer la fraude.
Mais quelle rue leur reste-t-il donc aujourd’hui, après
la bérézina qu’ils viennent d’essuyer?
Un Etat est puissant, s’il est démocratique. Les Algériens
viennent d’écrire une très belle page de leur Histoire
moderne.
Apprenons à nous immerger dans le pays vivant. La jeunesse algérienne
avait trouvé dans le terrorisme un exutoire à son exclusion
et à l’injustice sociale. N’avait-on pas parlé de
l’Etat régalien face au peuple pressé d’en
découdre?
Qu’on le veuille ou non, Bouteflika II est une réalité politique
incontournable. Le peuple l’a jugé d’abord sur ses
actes en termes de transparence, en termes d’imagination et en
termes de qualité.
Un changement profond est en train de s’opérer chez les
Algériens dans leurs analyses, leurs objectifs et leurs comportements.
Durant la campagne électorale, Bouteflika a retrouvé son
peuple avec tout son pouvoir de fascination pour le convaincre. Il a
gagné.
Mais demain?
Ahmed FATTANI
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