Conférence de presse de Lorne W. Crane

Washington, l'état d'urgence et les élections

Le Quotidien d'Oran, 26 janvier 2004

Le sous-secrétaire d’Etat américain chargé de la Démocratie, des Droits de l’homme et du Travail, Lorne W. Craner, a passé sa dernière journée de travail, hier, à courir toutes les adresses algéroises utiles pour s’enquérir de la situation des droits de l’homme et des libertés en Algérie.

Le résultat est pour le moins frappant: Washington, a-t-il dit dans sa conférence de presse, hier soir à l’hôtel Saint-Georges, «croit que le temps est venu pour que l’Algérie se pose la question si la levée de l’état d’urgence pourrait se faire comme une étape complémentaire pour le développement de la démocratie en Algérie».

Sous la formulation diplomatique, il y a là une lecture à la fois subtile et critique des «règles du jeu» politique en Algérie. Cela s’est vérifié à travers le discours direct qu’il a eu sur l’état des libertés politiques et associatives en Algérie et sur le climat peu fair-play qui domine, selon lui, la précampagne des présidentielles d’avril prochain. «Les indications que j’ai eues me laissent quelque peu inquiet sur l’égalité des chances» de chacun des prétendants à cette élection, a déclaré M. Crane. Il a ajouté: «Une bonne élection se prépare aussi une année avant sa tenue effective et des efforts doivent être entrepris pour en garantir la régularité et la transparence».

Mais la remarque qui fera sans doute grincer les dents au pouvoir algérien concerne à s’y méprendre les sorties du chef de l’Etat sur le terrain à quelques semaines du début de la campagne électorale et «l’utilisation des fonds publics» à des fins partisanes et sans possibilité de contrôle par l’opposition. Ce point a par ailleurs fait dire au diplomate américain que certains obstacles aux libertés suscitent chez lui, comme auprès du département d’Etat, des «préoccupations» que les dirigeants algériens doivent faire disparaître par un recours plus franc à la démocratie et à la bonne gouvernance.

Sur le même ton, le sous-secrétaire d’Etat américain a abordé la question des médias et jugé «inquiétant» l’ostracisme et le «harcèlement» subi par les journalistes. Préconisant un accès plus équitable aux médias lourds et à la télévision en particulier, M. Crane a eu ce commentaire: »Nous restons, a-t-il dit, préoccupés par le harcèlement subi par les journalistes (...) et par la couverture inéquitable de tous les points de vue par les médias publics». Rien de moins.

Quel impact sa réaction va-t-elle avoir sur les autorités algériennes ? Lorne Whitney Crane a sans doute pris les précautions nécessaires en soulignant «l’excellence» des relations entre les Etats-Unis et l’Algérie. Ces relations, a-t-il affirmé, sont fortes et en voie de développement dans plusieurs domaines comprenant l’économie, le commerce et la lutte contre le terrorisme. Mais sa réaction reste fondamentalement sévère et devrait susciter des réactions. Il n’empêche que le souci d’Alger depuis plusieurs années est de garder les meilleures relations avec Washington. Cet objectif devrait donc minimiser la portée du carton jaune que M. Crane vient de brandir. D’autant que sa visite intervient à un moment clé: celui où Colin Powell souhaite établir avec l’Algérie une «coopération exceptionnelle», mais non sans le préalable de la démocratie et de la bonne gouvernance, tel que décrit par le président George W. Bush dans son discours de novembre dernier sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

En outre, Lorne W. Craner arrive à Alger à un moment où le département s’apprête à boucler son rapport annuel sur les droits et les libertés dans le monde. Les dernières informations recueillies ici et qu’il peut ajouter à ce rapport peuvent s’avérer déterminantes, ou tout au moins importantes aux yeux du président de la République, qui devrait annoncer ces jours-ci sa candidature pour un second mandat. Le contenu de ce rapport peut tout aussi bien renseigner sur les possibilités réelles qu’ont les Algériens de faire commerce avec Washington. Nous y reviendrons.

Noureddine Azzouz

 

 
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