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Présidentielles à couteaux tirés en Algérie
Par José Garçon, Libération, 29 janvier
2004
Candidat à sa succession pour le scrutin d'avril, Bouteflika est
en conflit avec les généraux qui l'ont fait roi.
Bouteflika signifie aux généraux qu'il est la clé de
leur impunité, surtout pour les disparus imputables aux forces de
sécurité pendant la «sale guerre».
Depuis plusieurs mois, la bataille pour l'investiture à l'élection
présidentielle, prévue le 8 avril, déchire la nomenklatura
algérienne, occultant tout débat sur le devenir d'un pays
où l'armée reste maître du jeu.
Un scrutin conflictuel
Depuis l'ouverture politique initiée en 1989, l'Algérie a «usé» cinq
présidents, dont aucun n'a pu aller au bout de son mandat, à l'exception
du dernier, Abdelaziz Bouteflika. Sa volonté de se succéder à lui-même
a mis le feu aux poudres. Car les «décideurs», cette
poignée de généraux qui détient la réalité du
pouvoir, ne se sont pas résignés jusqu'ici à un second
mandat de celui qu'ils ont fait roi en 1999. Ils ne lui pardonnent pas
d'avoir transgressé le principe qui régit le fonctionnement
même du régime en tentant de devenir le chef à part
entière. Car le Président, façade civile de l'armée,
ne doit être que l'expression du (fragile) équilibre des «décideurs» qui
veillent à empêcher que l'un d'entre eux se saisisse de toutes
les commandes. Gouvernant en autocrate, plaçant ses hommes aux postes
clés, imprévisible et donc menaçant pour des généraux
qui régentent le pays comme une propriété privée
le chef de l'Etat a déstabilisé les équilibres du
sérail. Le conflit pour l'investiture à la présidentielle
est donc féroce. Mais il n'oppose en rien deux projets de société.
Abdelmoumène Khalifa, l'ex- milliardaire en faillite et en fuite,
et surtout le général (en retraite) Khaled Nezzar, ex-homme
fort du régime, ont ainsi relayé les attaques virulentes
de la presse privée contre Bouteflika et ses frères conseillers.
Les généraux unanimes contre Bouteflika ?
Si c'était le cas, le conflit se serait réglé sans
ce grand déballage public. Accablant pour le régime, celui-ci
témoigne de la difficulté grandissante des généraux à retrouver
le consensus qui, par-delà leurs querelles de pouvoir, a jusqu'ici
constitué leur force. Une seule chose est sûre : l'hostilité du
général Lamari, le très influent chef d'état-major, à l'égard
de Bouteflika. En en faisant part publiquement, il a enlevé tout
crédit à la «neutralité» dont se targue
l'armée. Mais il a voulu mettre fin aux interprétations selon
lesquelles ses pairs s'étaient résignés à un
second mandat, rumeurs fâcheuses car susceptibles d'être considérées
par Paris et Washington comme un feu vert pour soutenir le chef de l'Etat.
Son intervention peut aussi viser à placer devant le fait accompli
les autres «décideurs», notamment le général
Médiène, patron des services secrets, qu'on dit «non
hostile» au chef de l'Etat, mais dont la position réelle reste
peu lisible. En fait, les généraux ne sont unanimes que sur
un point en cas de second mandat de Bouteflika : le contraindre à garantir
leur impunité pour les exactions commises pendant la «sale
guerre». Cette question reste cruciale en dépit du rétablissement
opéré grâce au 11 septembre qui a permis à Alger
de transformer une guerre civile en «affrontement contre le terrorisme
international».
Les atouts du Président
Multipliant les tournées où il promet monts et merveilles,
Bouteflika dispose de trois atouts. Le plus décisif touche à la
guerre de la décennie 1990 et à la volonté des généraux
de se débarrasser du seul crime imprescriptible pour ne pas devoir
un jour rendre des comptes devant un tribunal international : les 10 000 à 15
000 disparitions imputables aux forces de sécurité. Bouteflika
ne manque pas de rappeler aux généraux qu'il est la clé de
leur impunité puisque seul habilité à proclamer une
amnistie. Ou à diligenter une enquête. Seconde carte : Bouteflika
contrôle une partie de l'administration, et particulièrement
le ministère de l'Intérieur, décisif dans l'organisation
du scrutin. Son troisième atout est diplomatique : montrer à l'establishment
militaire qu'il est adoubé sur la scène internationale. Car
les dirigeants algériens, privés de toute légitimité démocratique
et ne pouvant plus se légitimer par l'Histoire, comptent avant tout
pour se maintenir sur le soutien international, particulièrement
de Paris et Washington.
Les Algériens hors jeu
Jamais les électeurs ne se seront vus signifier avec un tel cynisme
le rôle qui leur est dévolu : légitimer le Président
que les «décideurs» auront fini par adouber. L'abstention
qui n'a cessé d'augmenter ces dernières années sera
très forte, la population étant écoeurée à l'égard
de scrutins qui se succèdent sans rien changer à ses conditions
de vie. Or celles-ci sont aux antipodes des performances financières
affichées grâce à un prix du pétrole élevé (31,66
milliards de dollars de réserves en devises fin 2003). Le taux officiel
de chômage dépasse 30 %. Plus de trois millions d'Algériens
désespèrent de trouver un toit. Plus d'un million et demi
d'entre eux s'entassent dans les périphéries après
avoir fui leurs villages pour échapper aux violences. Le manque
d'eau et d'équipements sanitaires favorise épidémies
et réapparition de maladies en principe éradiquées.
La course à l'émigration est devenue sport national. Déchiré en
de multiples centres, le pouvoir semble indifférent à l'océan
de misère qui alimente délinquance et radicalisation politique,
l'émeute devenant le seul mode d'expression du ras-le-bol ambiant.
On ne compte plus les routes coupées par des sinistrés, les
mairies saccagées pour cause de manque d'eau, d'électricité ou
d'attributions indues de logements.
La seule réponse des autorités réside dans une gestion
violente de la société : les mouvements revendicatifs n'ont
jamais été aussi méprisés et réprimés.
N'ayant aucune stratégie globale de sortie de crise, le pouvoir
rejette toutes les propositions en ce sens sans tolérer aucune organisation
autonome de la société. Treize ans et 200 000 morts après
le début des affrontements, l'Algérie paraît en fait
revenir au point de départ : la violence, même résiduelle,
est élevée, et la question de la gestion des islamistes reste
entière. Le devenir des groupes armés constitue un nouveau
casse-tête : 5 000 à 6 000 combattants de l'Armée islamique
du salut, désarmés en 1997, sont toujours cantonnés
dans des camps et 250 000 miliciens, qui ont secondé l'armée
pendant des années, réclament un statut.
Ce qui peut se passer
Alors que Bouteflika n'a toujours pas annoncé sa candidature, rien
n'indique que les généraux aient déjà tranché.
Mais la situation a un goût de déjà vu : elle rappelle
l'offensive contre l'ex-Président Zeroual. Un remake inquiétant.
Car les terribles massacres de 1997 ont eu lieu au plus fort du conflit
entre Zeroual et les «décideurs». Il paraît pourtant
peu probable, après l'assassinat de Mohamed Boudiaf et les démissions
forcées de Chadli et Zeroual, que les généraux prennent
le risque d'un nouveau coup de force. Le temps des grands massacres semble
aussi révolu car ils relanceraient la question de l'internationalisation
du conflit qu'Alger veut éviter. Mais tout reste possible dans un
pays où les luttes au sommet se règlent souvent dans
la rue.
Montrant le mépris dans lequel le pouvoir tient les institutions,
le bras de fer pour le contrôle du FLN, l'ex-parti unique, et la
situation en Kabylie peuvent être prétextes à tous
les dérapages. Le «gel» du FLN, majoritaire au Parlement
dont Bouteflika veut faire son comité de soutien pour l'élection
ne vise ainsi qu'à priver son «patron», Ali Benflis,
de sa logistique. Mais c'est la décision de... révoquer les élus
de Tizi-Ouzou et Béjaïa qui peut mettre le feu aux poudres.
Pour éviter que la Kabylie boycotte le vote, Bouteflika a cédé à une
exigence des aarchs (tribus kabyles) qui, en 2002, s'étaient opposés
aux municipales, y compris par la violence. Innovation constitutionnelle
sidérante, cette révocation est une provocation à la
révolte dans une région ultrasensible. Et elle ouvre
la voie aux manipulations qui bouleverserait la donne du scrutin.
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