L' élection présidentielle aujourd’hui
Un vote pour le changement

El Watan, 8 avril 2004

Dès ce matin, 18 094 555 électeurs sont appelés à trancher entre six candidats : Louiza Hanoune, Ali Benflis, Fawzi Rebaïne, Abdelaziz Bouteflika, Saïd Sadi et Abdallah Djaballah. Ils étaient à peine 5 805 103 Algériens en 1963 avant de grimper à 11 634 139 en 1988 et à 17 488 759 en 1999. Ce scrutin présidentiel sera la huitième édition de l’Algérie postindépendance, la troisième à revêtir un caractère pluraliste et la première à se tenir en l’absence de l’armée qui a fait le choix du «retrait de la vie politique» après avoir pesé sur l’ensemble des votes passés et imposé ses conditions et ses hommes. C’est certainement cette particularité qui confère au scrutin d’aujourd’hui tout son intérêt bien que sa faisabilité alimente les débats politiques. Il faut dire que les militaires ont constamment été derrière les «coups de force» électoraux : Ben Bella et Houari Boumediène plébiscités, chacun une fois, tandis que Chadli Bendjedid le fut trois fois, les «scores affichés» allant de 88 à 99 %. Ces trois présidents régnèrent d’une main de fer sous le régime du parti unique, lequel finit par s’effondrer le 5 octobre 1988 suite à une insurrection populaire généralisée qui enfanta dans le sang le pluralisme politique. S’il ne fut pas une exception, Liamine Zeroual bénéficia malgré tout d’un contexte particulier.Son élection, il la dût davantage au besoin sécuritaire de la population durant la tragique épreuve terroriste qu’à l’intervention directe de l’armée dont il fut le ministre de la Défense. Liamine Zeroual inaugura les scrutins pluralistes de l’Algérie après avoir été désigné provisoirement à la tête du Conseil national de transition en tant que président du Conseil d’Etat. Avant lui, le vide laissé par la démission de Chadli Bendjedid a été comblé par la structure provisoire du HCE que dirigea Boudiaf puis Ali Kafi après l’assassinat de ce dernier. La crise née des divergences profondes au sommet de l’Etat sur les accords entre l’ANP et les islamistes entraîna le départ précipité de Liamine Zeroual. Fidèle à sa tradition, l’armée s’attela à chercher un «candidat du consensus» sur lequel elle fixa un visage : Abdelaziz Bouteflika lequel attendait son heure depuis son élimination non digérée de la succession de Houari Boumediène. L’illusion et peut-être aussi l’espoir d’une élection libre poussèrent des personnalités de poids à entrer en compétition avec lui, parmi eux, Aït Ahmed, Taleb Ibrahimi et Mouloud Hamrouche. Les six candidats en course déchantèrent rapidement. Pour exprimer leur déception et leur colère à l’encontre d’une partie déjà jouée, ils démissionnèrent en bloc la veille du scrutin, laissant Bouteflika tout seul «remporter» l'élection le 15 avril 1999. Si la décision prise par l’armée de se retirer de cette nouvelle édition de l'élection présidentielle a été saluée par l’ensemble des acteurs politiques, son implication dans la surveillance du scrutin a été réclamée par un pan de l’opposition qui a considéré — et elle a tenu à le consigner dans un mémorandum — que seuls les militaires ont la possibilité de contrer les velléités de fraude de l’administration au profit du président-candidat. S’il a plaidé pour un scrutin propre et transparent et s’il n’a pas contesté le lancinant problème de la fraude, le général chef d’état-major Lamari est resté évasif quant aux modes d’intervention de l’institution militaire pour contrer ce fléau que traîne l’Algérie depuis son indépendance . Les candidats opposés à Bouteflika, particulièrement Ali Benflis, Saïd Sadi et Abdallah Djaballah, ont fait de la lutte antifraude leur cheval de bataille, persuadés qu’un scrutin sans entraves et sans manipulations par l’administration conduira à la défaite du président-candidat au premier tour et à un second tour qui ouvrira la voie à l’alternance. Dans le cas contraire, celui d’une victoire obtenue par la fraude massive, ce sera un scénario catastrophe qui fera basculer l’Algérie dans le chaos. Ils soupçonnent l’existence d’un plan mis en place par l’entourage présidentiel pour annoncer une victoire dès le premier tour avec un pourcentage oscillant entre 53 et 55 %, quel que soit le vote des citoyens. Face à ce péril, Ali Benflis, Saïd Sadi et Abdallah Djaballah ont décidé d’une alliance conjoncturelle et tactique leur permettant d’additionner leurs moyens pour alerter l’opinion publique et assurer une surveillance commune du scrutin dans les bureaux de vote. En dépit de moyens sans commune mesure avec ceux déployés par Bouteflika, ces trois candidats, notamment les deux premiers, se sont distingués par une campagne électorale pugnace. Ils ont remporté un franc succès en Kabylie, région qui a accueilli Bouteflika par des émeutes, et ont fait accourir partout dans le pays des foules importantes. Des chaînes algériennes de télévision établies à l’étranger leur ont offert l’opportunité d’amplifier et de développer leurs messages en vue d’aller au-delà de ce qui leur a été fixé à l’ENTV par le Commission nationale de surveillance des élections. Cette campagne a aussi mis en relief l’esprit revanchard et haineux de Bouteflika qui n’ a pas hésité à proférer injures et menaces (contre la presse indépendante notamment) alimentant des violences un peu partout dans le pays mais heureusement sans gravité. Mais dès la veille du vote, la tension est montée à son paroxysme du fait de la crainte grandissante de l’apparition de la fraude accompagnée de l’annonce de mesures de riposte par les candidats. C’est en Kabylie que la tension est la plus vive pouvant gravement déborder en raison de divergences profondes entre les partisans et les adversaires du vote, ces derniers agissant sous l’impulsion du mouvement citoyen. Ce jeudi 8 avril sera marqué d’une pierre blanche s’il donne naissance au premier vote transparent et propre de l’Algérie indépendante. Mais il replongera le pays dans les affres du passé si la fraude est massivement au rendez-vous.
Par Ali Bahmane

   
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