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Elections présidentielles
L'armée et les urnes
de notre envoyée
spéciale
Dominique Lagarde avec Baya Gacemi, L'Express du 05/04/2004
Les militaires,
qui n'aiment pas Bouteflika, vont-ils pourtant permettre sa réélection? Beaucoup d'Algériens en sont convaincus.
Le pays réel, lui, semble ne rien attendre du scrutin
Jeudi 8 avril, les Algériens - une minorité d'entre eux
sans doute - se rendront aux urnes. L'armée, par la voix de son
chef d'état-major, le général Mohamed Lamari, a
officiellement proclamé sa neutralité. Beaucoup hésitent à y
croire... Tandis que chacun des principaux candidats s'efforce de convaincre
qu'il a le feu vert des militaires pour accéder à la magistrature
suprême. «Je suis venu chez vous au nom de l'Armée
nationale populaire», lançait, le 21 mars, le président
Abdelaziz Bouteflika lors d'un meeting à Relizane. «L'armée
a décidé d'être neutre» - comprenez: «Elle
n'est pas pour Bouteflika» - rétorquait le lendemain, à Aïn
Temouchent, l'ex-Premier ministre Ali Benflis, qui fait figure de challenger.
Et s'il ne s'agissait que d'un jeu de rôle? D'un théâtre
d'ombres? «Abdelaziz Bouteflika et Ali Benflis représentent,
l'un comme l'autre, l'ordre établi. Bouteflika est le candidat
de l'armée. Mais ils ont décidé de lui créer,
avec Benflis, un rival, et de rendre ce rival suffisamment crédible
pour qu'en apparence il s'agisse d'une élection non dirigée»,
analyse, sous le couvert de l'anonymat, un ancien Premier ministre. Selon
lui, si les militaires ont finalement choisi Bouteflika, malgré une évidente
antipathie à son égard, c'est «parce qu'il a réussi à créer
l'illusion qu'il est un vrai chef d'Etat, tant à l'extérieur
qu'à l'intérieur, dans une partie au moins de l'opinion» et
que «cela a des avantages». «Entre l'armée et
Bouteflika, affirme de son côté un journaliste politique,
il s'agit d'un mariage de raison. Les militaires ont tout fait pour qu'il
ne se représente pas. Mais il n'était pas possible de l'en
empêcher. Or ceux qui se rendront aux urnes sont des légitimistes
qui voteront massivement pour lui.» Cette interprétation, à quelques
jours du scrutin, était celle qui paraissait tenir la corde. Loin
de la démentir, l'entourage du président sortant s'est
employé, dès l'annonce de sa candidature officielle, à faire
courir la rumeur d'un «pacte» scellé avec l'armée.
Un compromis aux termes duquel Bouteflika se serait engagé à ne
pas franchir certaines lignes rouges. En échange de quoi il aurait
obtenu l'assurance d'être réélu.
C'est pourtant un tout autre discours que tient Chafik Mesbah, un officier à la
retraite resté très proche des services de renseignement
militaires, qui soutient aujourd'hui la candidature d'Ali Benflis. «Bouteflika,
affirme-t-il, ne peut pas compter sur l'appui de l'armée. Les
militaires ne souhaitaient pas qu'il se représente et ils ne veulent
pas d'une nouvelle cohabitation avec un président si imprévisible.» A
l'appui de sa thèse, une petite phrase du général
Lamari, dans les colonnes de la revue El Djeich, selon laquelle la «neutralité de
l'armée» n'aurait «aucun sens» si «l'administration
n'est pas neutre, elle aussi». Chafik Mesbah n'est pas le seul à y
avoir vu, à tout le moins, un avertissement adressé au «candidat-président».
Et peut-être l'annonce d'un second tour à l'issue, cette
fois, plus incertaine.
L'Algérie redevient un pays fréquentable
Il faut dire que
la cohabitation entre Bouteflika et les responsables de l'armée n'a pas été facile au cours de ces cinq
dernières années et que la méfiance est aujourd'hui
mutuelle. L'ex-ministre des Affaires étrangères de Boumediene
avait été adoubé en 1999 par la hiérarchie
militaire avec pour mission de redorer le blason de l'Algérie,
terni par des années de «sale guerre». «Il y
avait un accord. Il était là pour améliorer l'image
de l'Algérie à l'extérieur et appliquer la trêve
négociée avec l'Armée islamique du salut [AIS, le
bras armé du FIS, NDLR]. Mais il ne devait pas aller au-delà,
ni s'occuper de la gestion interne de l'institution militaire ni intervenir
dans sa chaîne de commandement», dit Chafik Mesbah. Bouteflika
va remplir son contrat: l'Algérie, peu à peu, redevient
un pays fréquentable. Mais il cherche aussi à s'emparer
de tous les leviers du pouvoir. Il acquiert, en effet, assez vite la
conviction que l'armée n'est peut-être pas aussi forte qu'il
y paraît ou qu'elle se plaît à le faire croire. Il
rencontre des généraux vulnérables et inquiets,
qui craignent de faire l'objet de poursuites judiciaires à l'étranger.
Surtout, après que le général Khaled Nezzar, ex-ministre
de la Défense, eut été nuitamment «exfiltré» de
France pour éviter d'être traduit en justice par la famille
d'un jeune islamiste mort sous la torture... Les responsables militaires,
eux, découvrent un chef de l'Etat qui n'hésite pas à les
traiter publiquement de «tigres de papier» - c'était
lors d'un meeting à Tipaza - et ne manque pas une occasion de
leur rappeler qu'ils n'étaient que des «gamins» quand
il était, lui, déjà, le nO 2 du régime...
Autant de propos qui passent mal.
«L'armée
a un objectif: devenir le pilier arabe de l'Otan»
Des désaccords plus profonds surgissent ensuite. La loi sur la
concorde civile, que le président fait adopter par référendum
peu après son accession au pouvoir, est dans l'esprit de la trêve
négociée avec l'AIS. Mais il décide de franchir
un pas de plus, contre l'avis de la hiérarchie militaire cette
fois. Il élargit le champ de la grâce amnistiante prévue
par la loi et fait du passage devant les commissions probatoires une
simple formalité, permettant ainsi sans enquête la réhabilitation
de tous les repentis. «Pour les militaires, cela revenait à pactiser
avec l'ennemi», affirme Mohamed Benchicou, directeur du quotidien
Le Matin, auteur d'un livre-brûlot contre le président Bouteflika.
D'autant que ce dernier prend, en même temps, ouvertement ses distances
avec la décision de l'armée d'annuler les élections
de 1991 pour éviter une victoire des islamistes, une initiative
qu'il qualifie de «violence faite à la nation». Le
divorce est consommé lors du 8e congrès du FLN, le 18 mars
2002. L'ex-parti unique refuse de faire du chef de l'Etat son candidat
pour la présidentielle de 2004. Il plébiscite à sa
tête Ali Benflis. «C'est à ce moment-là que
Bouteflika a compris que l'armée ne voulait plus de lui»,
estime Ali Yahia Abdennour, président de la Ligue algérienne
de défense des droits de l'homme (LADDH) et vieux routier de la
politique algérienne. «Le FLN n'aurait pas pu agir ainsi
sans l'aval des militaires», renchérit Mohamed Benchicou.
Un peu plus tard, en juin 2002, un quotidien publie les confidences d'une «source
autorisée» au ministère de la Défense: c'est
un véritable réquisitoire contre la politique de «concorde
civile», et notamment la grâce amnistiante. C'est le début
d'une très rude campagne qui va durer pendant plusieurs mois,
pratiquement jusqu'à ce que le chef de l'Etat annonce officiellement
sa candidature à sa propre succession. Bouteflika riposte en décidant,
en septembre 2003, la création d'une commission chargée
d'enquêter sur les disparus de la répression anti-islamiste.
Elle n'a aucun pouvoir d'investigation et ne risque guère de faire
avancer ce douloureux dossier - 7 200 cas recensés par la LADDH.
L'objectif est ailleurs: agiter un chiffon rouge afin de fragiliser la
hiérarchie militaire, pour laquelle il s'agit d'une question très
sensible, en lui rappelant sa vulnérabilité à six
mois de l'élection présidentielle.
Les militaires continuent
de piloter le système
Car le président sortant n'entend pas jeter l'éponge.
Il estime qu'il a un vrai bilan: l'image, restaurée, de l'Algérie;
le déclin de la violence; des islamistes beaucoup moins agressifs;
un taux de croissance qui devrait atteindre pour 2003 près de
7% - grâce, il est vrai, aux cours élevés du pétrole
et à une pluviométrie favorable à l'agriculture
- et des réserves de change de 35 milliards de dollars, un véritable
bas de laine. L'armée préférerait qu'il ne se représente
pas... Il est, lui, convaincu d'avoir dans son jeu suffisamment d'atouts
pour ne pas s'incliner. D'abord parce qu'il est au pouvoir - une situation
inédite en Algérie - et qu'il détient, de ce fait,
certains leviers. Ensuite, parce que les temps ont changé. «L'armée,
souligne Luis Martinez, spécialiste de l'Algérie et chercheur
au Centre d'études et de recherches internationales, ne peut plus
aujourd'hui agir de façon aussi impudique que par le passé.» La
hiérarchie militaire va, en effet, se rendre à l'évidence: écarter
Bouteflika sans son consentement serait bien trop coûteux en termes
d'image et de crédibilité internationale. Un homme en est
tout particulièrement convaincu: Mohamed Mediene, dit «Toufik»,
le tout-puissant patron de la sécurité militaire.
Car l'armée algérienne a des ambitions. Et un objectif:
devenir le pilier arabe de l'Otan. Elle sait qu'elle va devoir, pour
cela, se professionnaliser et prendre ses distances avec le champ politique.
Certes, on n'en est pas encore là. Mais, déjà, elle
ne veut plus se retrouver dans la position de devoir annuler des élections,
ou intervenir de manière brutale ou trop visible. Elle est consciente
aussi qu'il lui faudra, à terme, si elle veut atteindre son objectif,
passer le relais aux politiques, à la condition que ceux-ci ne
portent pas atteinte à son autonomie de gestion. Le haut commandement
algérien serait, dit-on, séduit par le modèle de
l'armée turque. Pour l'heure, les militaires continuent de piloter
le système. Parce qu'ils ont peur d'en donner les clefs à des
hommes politiques qui ne sont, en réalité, que leurs obligés
et en lesquels ils n'ont aucune confiance. Ont-ils vraiment espéré,
un temps, que Bouteflika renoncerait à briguer un deuxième
mandat? Et pensé qu'Ali Benflis, moins imprégné que
l'actuel chef de l'Etat de la culture du parti unique, pouvait, en dépit
de son manque de charisme, ouvrir une période de transition?
En Algérie, les hauts gradés sont, depuis l'indépendance,
les seuls maîtres du jeu. «Le FLN, explique l'historien Mohammed
Harbi, a servi d'écran à la militarisation de la société politique.
Les civils ont dû céder la place aux militaires, qui ont
exclu la société de la gestion de ses affaires et confisqué le
pouvoir» (lire l'interview de Mohammed Harbi). C'est l'Armée
de libération nationale qui, en 1963, impose Ahmed Ben Bella.
C'est elle encore qui le renverse deux ans plus tard pour le remplacer
par le colonel Houari Boumediene. A la mort de ce dernier, le 27 décembre
1978, le FLN a deux candidats à la succession: Mohamed Salah Yahiaoui,
un apparatchik pur et dur, et Abdelaziz Bouteflika. Ce ne sera pourtant
ni l'un ni l'autre. Les militaires décident de faire appel au
colonel Chadli Benjedid, réaffirmant du même coup leur prépondérance.
Un choix que Bouteflika ne leur a jamais pardonné et qui explique
sans doute, pour une large part, l'animosité qu'il manifestera
ensuite à leur égard.
«Cette élection ne concerne que l'Algérie officielle
et ses réseaux, pas l'Algérie réelle»
La nomination de Chadli Benjedid est la première intervention
politique directe de la hiérarchie militaire dans le champ politique.
Il y en aura d'autres. A commencer par la démission forcée,
en 1992, du même Chadli Benjedid. Le 29 décembre 1991, la
première élection multipartite de l'Algérie indépendante
donne la victoire au FIS, devant le FLN. Un choix que l'armée
n'accepte pas. Le 11 janvier 1992, Chadli Benjedid est contraint de donner
sa démission tandis que le processus électoral est suspendu
sine die. Les militaires créent un Haut Comité d'Etat dont
ils confient la présidence à Mohamed Boudiaf, un vieux
combattant de l'indépendance. Assassiné six mois plus tard,
il est remplacé, dans l'urgence, par Ali Kafi, secrétaire
général de l'Organisation nationale des moudjahidin, qui
ne parviendra jamais à s'imposer. En 1994, l'armée opte
pour Liamine Zeroual, un général à la retraite qu'elle
fera élire triomphalement l'année suivante tandis que l'Algérie
s'enfonce dans la «sale guerre». Mais, en 1997, un conflit
oppose la présidence, favorable à l'ouverture d'un dialogue
avec certains éléments du FIS, à l'état-major
de l'armée. Le plus proche conseiller de Zeroual, le général
Mohamed Betchine, qui était l'homme des contacts avec les islamistes,
est l'objet d'une violente campagne de presse. Sommé de s'en séparer,
Zeroual refuse et démissionne en 1999, avant la fin de son mandat.
Les «décideurs» se tournent alors vers Abdelaziz Bouteflika.
Par deux fois déjà, en 1992 et 1994, l'ancien ministre
des Affaires étrangères avait décliné leur
offre. Il se rend, cette fois-ci, à leurs arguments. Cinq ans
plus tard, il entend bien garder son fauteuil de président.
S'il l'emporte, il pourra sans doute considérer qu'il s'agit d'une
victoire personnelle sur l'armée. Mais le scrutin du 8 avril risque
surtout de consacrer la victoire des abstentionnistes. «Cette élection
ne concerne que l'Algérie officielle et ses réseaux, pas
l'Algérie réelle»: cette réflexion d'un analyste
politique est largement partagée. Or les problèmes de l' «Algérie
réelle» sont immenses. «Notre économie a perdu
ses capacités à se transformer», constate Mohamed
Salah Mentouri, président du Conseil national économique
et social (Cnes). Le dernier rapport de conjoncture de cet organisme
public souligne l' «absence d'une politique industrielle» ainsi
que le «très faible niveau d'investissement» et le «retard
d'adaptation de l'environnement de l'entreprise aux mutations induites
par l'évolution économique». Résultat: un
taux de chômage que Mohamed Salah Mentouri qualifie de «dévastateur».
Il atteindrait 27%, toutes classes d'âge confondues, mais, surtout,
51% chez les jeunes de moins de 20 ans et près de 60% en milieu
urbain, toujours chez les jeunes. Sans doute l'existence d'un secteur
informel très développé - selon certaines estimations,
40% des biens et services produits en Algérie proviendraient de
cette économie grise - doit-elle conduire à relativiser
ces statistiques. Elles n'en donnent pas moins la mesure de la précarisation
de la société.
Des plaies restées béantes
Première ressource du pays, le pétrole ne fournit que
3% des emplois. Résultat: l'Algérie est riche, mais les
Algériens, eux, ont le sentiment d'être pauvres, ou en tout
cas de ne pas profiter comme ils le devraient de leur richesse. Car,
par ailleurs, tous les indicateurs économiques sont au vert et
l'Algérie dispose aujourd'hui, grâce à la hausse
des prix des hydrocarbures, d'un confortable matelas de réserves. «Notre
aisance frise l'opulence», dit encore le président du Cnes.
Tandis qu'ici et là des mouvements sporadiques de contestation
- l'attribution des logements sociaux leur sert souvent de point de départ
- traduisent un malaise qui n'est pas pris en compte par le débat
politique. Au point que certains n'hésitent pas à évoquer
un second tour qui se jouerait dans la rue. Sans parler de la Kabylie,
en ébullition depuis maintenant trois ans, où tous les
observateurs prévoient un taux record d'abstention.
«
Aucun projet de reconstruction de l'image de la nation n'est proposé par
la classe politique», constate Luis Martinez. Or la société algérienne
demeure profondément traumatisée par les dix années
de guerre civile qu'elle vient de vivre. «Le lien social a été atteint»,
souligne Daho Djerbal, directeur de la Revue d'études et de critique
sociale Naqd, l'une des rares publications de ce genre à Alger.
Communautés disloquées, exode des populations, qui se sont
agglutinées autour des grandes villes, souvent dans un habitat
précaire, sentiment d'insécurité: la décennie
1990-2000 - entre 100 000 et 200 000 morts, selon les estimations - a
bouleversé la vie de nombre d'Algériens. Sans jamais, déplore
Daho Djerbal, qu'il puisse y avoir une «prise de parole sur ce
qui s'est passé. La réconciliation a été décrétée,
dit-il, mais les plaies sont restées béantes».
L'islamisme radical est devenu marginal, même si des groupes salafistes
sont encore actifs en Kabylie, dans une partie des Aurès et dans
le Grand Sud. La culture politique des jeunes n'en reste pas moins marquée
par cette idéologie. Leur repli dans un islam traditionnel, souvent
rituel, contraste avec la modernité des élites tournées
vers l'Occident. Mais la jeune génération n'est plus une
génération militante. «L'islamisme a été une
utopie des années 1980, dit encore Daho Djerbal. L'utopie, aujourd'hui,
a cédé la place au pragmatisme. Les jeunes prennent ce
qu'ils ont sous la main. Seule les intéresse leur propre réalisation.» Les
islamistes d'hier, ou leurs petits frères, font du business. De
préférence dans le secteur informel, qui permet de gagner
de l'argent très vite. Même la libéralisation de
l'économie échappe aux politiciens...
Post-scriptum
Le parquet de Paris a ouvert le 10 février dernier une information
judiciaire sur l'assassinat, en 1996, des sept moines trappistes de Tibéhirine.
L'ouverture de cette enquête fait suite à une plainte avec
constitution de partie civile. Elle a été déposée
par les proches de l'un des moines et par le procureur général
de l'ordre cistercien au moment des faits, le père Armand Veilleux.
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