Le leader du MSP est mort jeudi

Les présidentielles orphelines de Nahnah

Le Quotidien d'Oran, 21 juin 2003

Luttes de succession féroces ou sauvegarde de l’héritage Nahnah ? C’est sur ces deux options qu’aura à se prononcer le madjless echourri dans la perspective des élections présidentielles de 2004. Une évolution que suivent de près les décideurs.

Un jour, prié de livrer son impression sur la stratégie de Mahfoud Nahnah, son ancien rival du FIS, Abassi Madani, eut cette réponse assassine: «Pour nous, on préfère nettoyer les escaliers de haut en bas». Alors que le FIS privilégiait une prise de pouvoir par le haut, l’ex-Hamas a toujours préféré «l’entrisme». Mahfoud Nahnah, constamment critiqué pour son flirt poussé avec le pouvoir politique, n’a jamais cédé un pouce de sa stratégie de la «Marhalya» (étapisme) sans pour autant revendiquer le pouvoir pour lui-même. Sa disparition va engendrer un repositionnement du parti dans la perspective des élections présidentielles de 2004 et risque d’engendrer des options contradictoires.

D’abord, la perte de Mahfoud Nahnah va-t-elle plonger le MSP dans une lutte de succession féroce ? Rien n’est sûr surtout que le MSP perd non seulement son président mais son «Mourchid» (le guide), qui a donné depuis la création de l’ex-Hamas, en 1989, une orientation conciliatrice avec les tenants du pouvoir. Les Ghoul, Menacera, Bengrina, Dane, Soltani ou Mokri ne sont pas tentés par la rupture avec l’héritage de Nahnah surtout que depuis l’entrée au parlement du MSP, en 1997, le parti a eu à «collaborer» avec le «système». Les cadres du MSP, dont on leur reproche un certain «embourgeoisement», ne sont pas disposés à s’aliéner des pans entiers du pouvoir politique pour déterminer la nature du leadership. Même avec son élimination de la course aux présidentielles en 1999, au bénéfice de Bouteflika, et même avec la ponction électorale de 2001, qui vit un report de 100.000 voix au profit du MRN-Islah de Djaballah, Nahnah a toujours eu à sacrifier la tentation d’opposition au pragmatisme politique. Et il n’est pas certain que les «jeunes loups» du mouvement s’affranchissent de la vision nahnahiste de la chose électorale et il est fort à parier qu’ils encaisseront, sans broncher, les décisions du madjless echourri.

Ensuite, la disparition de Mahfoud Nahnah plonge le MSP dans une phase d’incertitude chronique quant à son propre avenir politique. Sachant que l’érosion électorale a affaibli le parti qui demeure néanmoins une valeur stable au sein de la coalition gouvernementale, le MSP ne peut être tenté par l’aventure oppositionnelle. Ce fonctionnement était déjà de rigueur depuis une année, avec la longue maladie de Nahnah et ses séjours dans les hôpitaux, grâce à une certaine cohésion politique ou à une discipline de rang chère à Nahnah. L’inventeur de la «Chouracratie» a verrouillé son parti de telle manière que personne n’osa s’émanciper de sa tutelle autoritaire qui s’exprimait par des remaniements intelligents au sein du conseil de direction du MSP. Dans l’option de 2004, les dirigeants du parti de Nahnah devront composer avec «la matrice» Nahnah qui suppose un respect des conventions et autres deals passés avec le pouvoir. Même au firmament de sa gloire, Nahnah n’a contesté que très peu sa seconde place, derrière Liamine Zeroual, lors des élections présidentielles de 1995 - le MSP cria même à la victoire volée -, et s’est vu récompensé par une quote-part éloquente dans l’APN de 1997.

Enfin, c’est le président Bouteflika qui se trouve doublement affecté par la perte de cet «allié» dans les milieux islamistes. Au-delà de l’affection sincère que Bouteflika portait à l’islamiste à l’alpaga à qui il rendit visite en avril dernier sur son lit à l’hôpital américain de Paris où une leucémie le consumait, le président algérien perd un soutien électoral pour 2004. Nahnah qui avait appelé à un report de voix sur Bouteflika malgré son éviction constitutionnelle peu élégante de la course à la présidence en 1999, était une garantie pour la présidence. Nahnah, qui était opposé au salafisme, politique ou armé, était le contrepoids idéal au discours des autres courants de l’islamisme algérien de Djaballah à Taleb El Ibrahimi en passant par Benhadj et Madani. Il ne serait pas étonnant que Nahnah ait laissé dans son testament politique la consigne posthume d’appuyer un président qui a toujours couvé le MSP de ses soins, jusqu’à ne pas permettre une réduction de portefeuilles dans les différents gouvernements depuis 1999. Bouteflika perd également un allié sur la scène de l’islamisme international. Nahnah s’est toujours fait le relais au discours présidentiel, que ce soit à Riad, Beyrouth ou Le Caire, aussi bien au sein de la confrérie des Frères musulmans, au sein de la «Daâwa Islamya» ou auprès des oulémas orientaux qui avaient appuyé la concorde civile.

Reste à savoir comment va réagir la présidence en prévision de 2004. Il est fort probable que les décideurs encouragent une solution intermédiaire au sein du parti, avec l’intronisation d’un «jeune loup», encadré par les anciens, afin que le MSP garde sa cohésion pour quelques mois encore. La fragmentation qui menace le parti, si c’est l’implosion qui le guette si la tentation d’un retour aux sources de la contestation ressurgit puisque travaillée par Djaballah, risque d’affaiblir un MSP déjà en perte de vitesse électorale. Le MSP serait tenté de mettre en sourdine les contradictions internes pour exposer, en vitrine, une ligne qui prône la «fidélité» à la ligne Nahnah qui y sera traité comme une icône intouchable. Chose que savent faire les islamistes et une option que les décideurs espèrent être viable jusqu’au printemps 2004.

Mounir B.

 

   
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