32 D'ENTRE EUX ONT ÉTÉ JUGÉS HIER PAR LE TRIBUNAL D'ALGER

Paroles de harraga

Le Soir d'Algérie, 4 mars 2008

Le procès, qui a duré une quarantaine de minutes, était riche en enseignements. La détresse se lisait sur les 32 harraga poursuivis pour infraction à l’article 545 du code maritime portant immigration clandestine.

Abder Bettache - Alger (Le Soir) - «Je suis au chômage depuis plusieurs années, et l’état de santé de mon père est grave. A Boumadfâa et à Aïn-Defla, il n’ y a ni travail, ni logement. Toutes les entreprises ont baissé rideau. Il n’y a aucune activité créatrice d’emplois. Les jeunes de mon âge sont au chômage. On ne dispose de rien. C’est pour cela que j’ai pris la décision de traverser la mer et d’aller chercher du travail en Espagne pour aider ma famille. Croyez-moi Madame la présidente, que si le minimum de conditions de vie existait dans notre région, je n’aurais jamais pris le large au risque de périr en haute mer.» L’émotion était à son comble, hier, au niveau de la salle d’audiences du tribunal correctionnel de Sidi- M’hamed. Le témoignage de Djelloul, l’un des 32 harragas repêchés samedi dernier par les gardes-côtes, a provoqué une immense émotion parmi l’assistance. Le procès, qui a duré une quarantaine de minutes, était riche en enseignements. La détresse se lisait sur les 32 harragas poursuivis pour infraction à l’article 545 du code maritime portant immigration clandestine. Ainsi, en voulant rejoindre l’Espagne, «pour trouver du travail, aider nos familles et se marier après», ils se sont retrouvés une semaine après leur «embarquement » au niveau du tribunal correctionnel de Sidi- M’hamed. Mais avant «d’accoster » à la rue Abane- Ramdane, ils ont transité par la prison de Serkadji où ils ont été placés sous mandat de dépôt pour être jugés aujourd’hui. Tard dans la soirée, ils ont été condamnés à six mois de prison avec sursis, alors que le représentant du ministère public a requis contre eux une année de prison ferme et 20 000 DA d’amende. Toutefois, les 32 jeunes, dont la moyenne d’âge ne dépasse pas la trentaine, ne doivent leur salut qu’aux gardes-côtes de l’ANP qui les ont repêchés d’une mort certaine.

«Je suis au chômage, il n’ y a pas de travail dans ma région»

Sur les 32 harragas, 28 sont originaires de Mostaganem. Les quatre autres, dont un mineur, sont natifs de la localité de Boumadfâa, dans la wilaya de Aïn-Defla. Ils se connaissent et certains sont tous cousins ou frères. La veille de leur «voyage» maritime, ils se sont donné rendez-vous près d’une plage à Mostaganem. Les quatre jeunes originaires de Aïn-Defla étaient quant à eux sur les lieux depuis une semaine. Les «formalités» avant l’embarquement ont eu lieu deux heures avant de prendre le large. Pour cela, ils doivent débourser pour chacun d’entre eux entre 80 000 et 100 000 DA. En contrepartie, on met à leur disposition trois embarcations de fortune. «A qui vous avez remis l’argent ?» demande la présidente du tribunal à Djelloul. «C’est à quelqu’un qui était sur place et que je ne connais pas. Je lui ai remis 100 000 DA.» «Et pourquoi, vous voulez partir en Espagne ?» lui demande de nouveau la magistrate. «Je suis au chômage. Il n’ y a pas de travail dans ma région. Allah ghallab, madame. Je veux aider ma famille. A Boumadfaâ, il n’ y a pas de travail et toutes les sociétés ont fermé.» La juge, avec son accent oranais, repose la même question à Benaïssa. Ce dernier exerce le métier de soudeur dans une localité déshéritée située dans la wilaya de Mostaganem. «Nous aimons notre pays Madame la juge, mais il n’ y a pas de travail. On veut bien rester chez nous avec nos parents, mais Allah ghallab (c’est le destin), c’est plus fort pour moi. Je suis obligé de trouver du travail. Je suis soudeur de formation, mais je n’ai pas trouvé de boulot.»

Le témoignage poignant de Benaïssa a bouleversé l’assistance. Certains, très sensibles avaient les larmes aux yeux. D’autres à l’image de la juge ont préféré baisser la tête.

«Qu’on nous donne du travail et je resterai dans mon pays»

La présidente du tribunal voulait connaître davantage les raisons qui ont poussé les 32 harragas à s’embarquer dans cette aventure ainsi que l’identité de la personne qui a mis à leur disposition les trois embarcations. En somme, celui qui perçut plus de quatre millions de dinars pour envoyer les 32 jeunes en haute mer. Point de réponse sur la question. Djelloul, Benaïssa, Laïd, ou Kadour et tant d’autres déclarent ne pas connaître le passeur. «J’étais dans le besoin. Je voulais partir avec mon frère en Espagne pour assurer notre avenir. C’est pour gagner de l’argent et rien d’autre Madame la juge.» «Si j’avais trouvé du travail dans mon pays, je n’aurais pas pris le risque de partir.» Des propos qui reviennent dans la bouche des trente-deux mis en cause. «Qu’on nous donne du travail, Wallah (je te le jure), je resterai dans mon pays. Je ne le referai plus jamais.»

De nouveau, l’assistance est tenue en haleine. Les débats s’accélèrent et le mystère du passeur n’est toujours pas élucidé. Vraisemblablement, la présidente du tribunal veut atteindre son objectif : celui d’identifier l’organisateur de cette tentative d’immigration clandestine et par voie de conséquence le réseau en question. «Vous avez remis de l’argent à quelqu’un que vous ne connaissez même pas et puis on vous a embarqué sans savoir quel sera votre devenir», s’est interrogé, pour la énième fois, la juge. Belhadj, la trentaine, chômeur, en prenant la parole, il donna l’impression qu’il est le plus sage du groupe. Il déclare : «Madame la juge, tous ici que nous sommes nous n’avons ni travail ni conditions de vie adéquate. Ici, à Alger, les jeunes peuvent bouger, mais pas dans notre région. Certains ont payé beaucoup d’argent pour partir en Espagne dans le seul but de fuir la misère et trouver du travail. C’est uniquement cela. Si on trouve du travail, man â oudtch !» suppliant la présidente du tribunal correctionnel, lorsqu’elle leur donne la parole pour une dernière fois. «Inchallah, vous allez trouver du travail, mais j’espère que c’est la dernière fois que vous faites ce genre de chose», conclut la présidente qui après délibération sur place, condamne les 32 harragas à six mois de prison avec sursis, à leur grande joie.
A. B.

  Criminalisation de la migration  
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