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MALTE Vie de clandestins dans un centre de transit
Reportage réalisé à Malte par Ghania Oukazi, Le Quotidien d'Oran, 19 décembre 2006
Au «Bon Pasteur Couvent», Mahmoud fait depuis une dizaine d’années du bénévolat. Il sert d’interprète à ceux des émigrés clandestins que les autorités maltaises récupèrent au large de leurs côtes. Mahmoud n’est pas son vrai nom. Nous l’avons appelé ainsi à sa demande, l’anonymat étant pour lui une manière de ne pas dévoiler sa vraie identité aux autorités... algériennes. Au cas où il décide de faire une virée au bled... Mais c’est loin d’être son intention, il en est catégorique. Du moins pour l’instant. Mahmoud est arrivé à La Valette, capitale de l’archipel de Malte, en 1995, année difficile en raison de la détérioration de la situation sécuritaire. « J’ai participé à un voyage organisé par l’ONAT et quand je suis arrivé à Malte, je leur ai dit voilà votre passeport et je vous laisse votre pays, je ne reviendrais plus là-bas», nous raconte-t-il. En 1995, Mahmoud était agent de sécurité. Il avait à peine 22 ans. Prendre la clé des champs dès sa descente de bateau était une décision qu’il avait cogitée à partir d’Arzew, sa ville natale. « J’ai bien réfléchi, je ne pouvais accepter de vivre constamment sous la hogra, les policiers ne nous ont jamais laissé vivre en paix, à chaque fois qu’on s’attablait à un café, ils faisaient des descentes, nous demandaient nos papiers d’identité et même si on était en règle, ils nous amenaient directement au commissariat pour nous humilier», nous dit-il avec beaucoup d’amertume. «Vous ne pouvez rien faire contre la hogra en Algérie parce que la justice est inexistante et ceux qui ont le pouvoir vous écrasent», fait-il remarquer. Mahmoud semble avoir été très éprouvé par les difficultés qu’il a vécues chez lui, à Arzew. Il dit même en avoir souffert dans son exil pendant près de quatre ans « où je me sentais mal dans ma peau jusqu’à ce que les médecins maltais décident de me mettre sous traitement». Onze ans sont passés depuis que Mahmoud a quitté l’Algérie et « je n’ai toujours rien en main, mais je refuse de partir ailleurs jusqu’à ce que je décroche la nationalité, les lois de ce pays me le permettent après y avoir vécu onze ans ». Ceux de ses copains qui ont quitté l’Algérie par la même voie que lui ne sont pas restés à Malte mais ont préféré tenter leur chance sous d’autres cieux. « Ils sont partis qui aux Etats-Unis, qui au Canada, ils y vivent très bien», indique-t-il. Mahmoud se promet, par ailleurs, de ne quitter Malte qu’après avoir gagné le procès qui l’oppose depuis près de dix ans à une société maltaise de construction qui l’avait embauché dès son obtention des autorités maltaises du droit d’asile, c’est-à-dire six mois après son arrivée de l’Algérie. Depuis, il a un statut de réfugié « humanitaire». Il veut être indemnisé après avoir été victime d’un accident de travail qui l’a cloué au lit pendant longtemps. Depuis qu’il en est guéri, il fait du bénévolat en servant d’interprète aux émigrés clandestins qui sont recueillis dans les côtes maltaises. A la vue du médaillon représentant l’Algérie que nous portions à notre cou, Mahmoud lance «qu’est-ce que j’aimerais avoir cette carte de l’Algérie, mon pays me manque tellement... ». Pourtant, il ne compte pas y revenir de sitôt parce que, nous dit-il avec de profonds regrets, «il y a toujours de la hogra et beaucoup d’injustice». Mais, lui disons-nous, ce n’est pas comme en 1995 où les policiers faisaient des rafles à chaque coin de rue. Sa réponse ne se fait pas attendre: «Ils font toujours leur loi, mes parents ont été mis dehors par la force publique parce que quelqu’un qui a le bras long dans la police et surtout à Alger où il a fait appel, a gagné l’affaire alors que le logement est notre bien, notre propriété, il est à nous, vous voyez que la hogra continue...». Notre compatriote semble meurtri dans sa chair, son retour au pays l’effraie. Il faut dire qu’il mène une vie quelque peu pénarde à Malte où « je bénéficie chaque semaine d’une allocation de réfugié équivalant plus de 600 euros, ce qui me permet de ramener chaque année chez moi Echibania (NDLR sa mère)». Son voeu: «pouvoir lui payer avec Echibani (NDRL son père) une hedja à La Mecque». Il joue même au football: « Je fais partie d’une équipe d’Algériens et à chaque fois qu’on fait un match, nous le gagnons même celui qu’on a joué contre les douaniers maltais.» L’histoire de Mahmoud est différente de toutes celles et ceux qu’il côtoie quotidiennement au « Bon Pasteur Couvent». Situé à Baltzam, à quelques kilomètres de Sleima, une des jolies petites villes de Malte, ce lieu dont le nom est à connotation « catholique» est un centre de transit dont les occupants vivent par les dons de charité de l’Eglise. Ils viennent en général de Somalie, d’Erythrée et d’Ethiopie. Ils parlent tous arabe, c’est pour cela que Mahmoud sert d’interprète puisqu’il parle couramment l’anglais et le maltais dont 40% des mots sont d’origine arabe mélangé à de l’anglais et de l’italien. Chanceux sont les émigrés clandestins qui atterrissent dans ce centre. Parce que lorsqu’ils sont pris dans les eaux territoriales maltaises, hommes et femmes sont conduits vers des centres de détention qui sont fermés au public. Ce sont, selon les dires de journalistes locaux, des prisons où sont entassés dans des conditions désastreuses quelque 1.400 prisonniers toutes nationalités confondues. Zeïneb, la trentaine, pleure à chaudes larmes. A l’aise pour avoir « affaire à des journalistes qui parlent arabe», elle confie les malheurs qu’elle a vécus à Mogadiscio, la capitale somalienne, durant sa traversée du désert libyen et ses conditions de vie au «Bon Pasteur Couvent ». Sortie de Mogadiscio dans des véhicules des Nations unies, Zeïneb s’est débrouillée comme elle pouvait pour quitter la Somalie. Elle l’a fait avec son frère en laissant sa fille de onze ans avec sa mère et après avoir vu périr sous les bombes son mari et trois autres de ses enfants. La gorge nouée, les yeux rougis par les larmes qu’elle essuie avec le revers de sa manche, Zeïneb est restée dix longs mois dans le désert libyen où «les habitants de passage nous donnaient à manger jusqu’à ce que nous avons ramassé de l’argent pour embarquer pour Malte». Elle raconte: «Nous étions trente-sept personnes sur une petite embarcation, Rahma (une autre réfugiée du centre) était avec moi, sa fille de trois mois est morte durant notre traversée de la mer.» Les passagers clandestins auront vécu les pires difficultés pour arriver aux côtes de La Valette. Zeïneb a déjà passé dans le centre une année et un mois « sans savoir quel sort on nous réserve, on attend toujours qu’on nous régularise mais je crois qu’ils ne le feront jamais, ils attendent que la situation s’améliore en Somalie pour nous rapatrier». Au « Bon Pasteur Couvent», ce sont des familles entières de réfugiés qui y vivent dans une promiscuité où l’hygiène est loin d’être la règle. Une cuisine et des sanitaires communes et beaucoup d’enfants qui se faufilent entre les vêtements étendus sur les nombreux sèche-linge qui encombrent les couloirs de l’immeuble. Dans une autre aile du centre, l’on remarque des institutrices « bénévoles» qui apprennent le maltais et l’anglais aux enfants réfugiés. Mais ils sont nombreux, surtout les tout petits, à s’affairer aux côtés d’autres responsables du centre à décorer le sapin de Noël. Samuel a onze ans. Il est Ethiopien mais né en Libye « parce que mes parents ont fui notre pays à cause des problèmes». C’est lui qui vient vers nous pour nous raconter sa petite histoire, celle d’un enfant de couleur aux grands yeux noirs venu dans une société qui n’a pas à crier sur les toits qu’elle est xénophobe. «Je suis en première année moyenne, j’attends les résultats des compositions...», répond Samuel lorsque nous lui avons demandé s’il travaillait bien à l’école. Il préfère nous parler de ce qui lui tient à coeur. Avec des yeux ronds d’un noir vif, il nous lance «je vous dis la vérité, je n’ai pas beaucoup d’amis à l’école parce qu’ils me disent des choses...». Comme quoi tu es un étranger ? «Et autre chose...», dit-il gêné pour ne pas dire « noir». Tu veux faire quoi dans l’avenir ? lui demandons-nous. «Footballeur international», dit-il pour être fan de certains joueurs internationaux comme « Zizou». Dans la cour du centre, les hommes célibataires prennent du soleil. Ahmed est érythréen où il était en prison de 1999 à 2003. «L’opposition m’a libéré et de là je me suis sauvé pour rentrer au Soudan», raconte-t-il en notant: « je ne retournerais pas en Erythrée parce que soit on me tue ou on me jette en prison.» Dès qu’il a été recueilli dans les côtes maltaises, Ahmed a été placé dans un centre de détention à propos duquel il s’interroge: «Je me demande pourquoi on m’a mis dans cette prison pendant tout ce temps, après un interrogatoire, j’ai été placé ici, Malta c’est petit et les gens sont gentils, sauf qu’on ne peut bénéficier d’aucun statut, ce sont leurs lois qui le disent, un jour ou l’autre ils vont nous rapatrier vers nos pays respectifs.» L’avenir de l’Erythrée ? « Le gouvernement est dictateur, les choses vont de mal en pis», répond-il. Aïnaba Etahia la Somalienne fait partie des femmes qui gardent le sourire quelle que soit la situation. Elle prie Dieu pour que « les choses se règlent dans notre pays pour qu’on puisse y retourner». Elle nous souhaite un bon Aïd El-Adha et une bonne année en nous demandant de prier pour elle et pour ses compatriotes. Le Somalien Ahmed Adami, portable en main, habillé chichement, est très jeune, encore imberbe « mais à Malte, on a mis sur mes papiers que j’ai 20 ans, c’est comme ils veulent». Il a quelque peu de la chance par rapport à Zeïneb « parce que j’ai traversé le désert libyen en 7 jours, on était 24 personnes à le faire dans un seul véhicule, Dieu nous est venu en aide, il n’est pas tombé en panne». Et la police libyenne ? « Nous empruntons un chemin qui leur est inconnu», nous dit-il en souriant et en se plaignant cependant de «notre situation à Malte qui est mauvaise, nous n’avons aucun statut, on peut travailler au noir mais on ne gagne que quelques sous, si les organisations humanitaires ne nous donnent pas à manger, nous crevons de faim». Il estime que « nous sommes des damnés de la terre, là où on va, on ne peut pas vivre décemment». Ils sont près de 500 Somaliens à vivre dans les centres maltais de détention et à attendre une hypothétique régularisation dans une conjoncture où l’Europe est prise d’une phobie qu’elle appelle «émigration clandestine ». |
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