ILS ONT PEUR D’ÊTRE RECONDUITS DANS LEUR PAYS

La hantise des migrants nigériens

Le Soir d'Algérie, 13 juillet 2017

Depuis leur arrivée en Algérie, des centaines de migrants africains vivent dans la hantise d’une expulsion, synonyme d’un retour vers l’enfer et peut-être même de mort pour certains. La traversée du désert est longue, interminable avec, au bout, un territoire ravagé par les guerres, la sécheresse et la famine…
Abla Chérif - Alger (Le Soir) - Alors bien sûr, comparée aux affres endurées au nord du Mali et du Niger et d’autres pays africains confrontés au même drame, l’Algérie prend l’aspect d’une terre paradisiaque. Celle où le climat et la sécurité offrent à toutes ces femmes accompagnées d’enfants, tous ces hommes en quête de survie des moments de répit troublés cependant par l’appréhension d’être forcés au retour vers les terres qu’ils viennent de fuir. Avec angoisse, ils tentent de se renseigner auprès de chaque journaliste qui se présente à eux. «Savez-vous s’ils vont nous ramener là-bas… on nous a dit qu’ils allaient venir nous chercher…»
La question était encore sur toutes les lèvres hier sous le pont de Baba-Ali où des dizaines de familles nigériennes ont trouvé refuge depuis le mois de Ramadhan dernier. La nuit va presque tomber, mais la majorité de la population qui occupe les lieux est absente. «Ils sont dehors, sur les routes à la recherche d’eau et de nourriture, ils ne viennent ici que pour dormir», explique un jeune resté chargé de la surveillance de son jeune frère de deux ans et demi. Trente minutes à peine après notre arrivée sur les lieux, des petits groupes commencent à arriver. Tous s’inquiètent : «Ils avaient dit qu’ils allaient nous ramener chez nous après la fête de l’Aïd, mais il n’y a rien eu. Mais depuis lundi, on a entendu dire que cela n’allait pas tarder à arriver. Pour nous, ce serait une catastrophe.» L’un d’eux, le plus âgé, préfère aller en détails. «Je m’appelle Saïd, ici tout le monde me connaît. Nous voulons adresser un message à notre gouvernement, aux hommes politiques de notre pays pour leur dire que ce sont eux qui sont responsables de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Nous avons des gens fatigués, épuisés et surtout mal nourris, beaucoup de personnes que nous connaissons sont mortes ou vont mourir là-bas parce qu’ils ne font rien, ils nous ont conduits à la misère. (Là-bas), les gens sont parfois obligés de voler ou de faire des choses incroyables pour un petit peu d’argent. Nos gouvernants portent la responsabilité de l’état dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui.»
Tout autour de Saïd, un autre groupe de jeunes écoute sans broncher. Avec des propos parfois déconcertants, il poursuit : «Les Algériens veulent nous renvoyer chez nous, je veux dire le gouvernement, mais nous, nous n’avons pas de problèmes avec les citoyens. Lorsqu’on va solliciter des marchands pour une aide, ils ne refusent jamais. Parfois, il faut insister, mais jamais ils nous disent non. Certains font même le déplacement jusqu’ici pour nous aider, nous amener des choses dont nous avons besoin. Mais nous aussi, on ne veut pas de problèmes.» Une discussion s’engage entre lui et deux femmes voilées. Les Nigériennes lui rappellent que «les plus sages» ont donné consigne aux jeunes de ne pas «commettre d’actes interdits par la loi». «Il n’y a pas de voleurs parmi nous, et si quelqu’un entrave nos directives, nous sommes prêts à l’emmener nous-mêmes chez la police. Nous n’avons pas intérêt à ce que ce genre de situation survienne, car toute une population risque de payer pour un morceau de pain volé.»
Pour éviter de susciter la crainte des citoyens, consigne a également été donnée pour que les déplacements s’effectuent en famille. Les enfants envoyés pour demander l’aumône sont toujours sous la coupe de la mère. Les jeunes évoluent quant à eux sous le regard de leurs aînés. Les récents propos tenus par des responsables algériens ne sont pas passés inaperçus.
«Hier, on a écouté la radio et appris ce que l’on dit de nous. Nous, on ne peut pas savoir ce qu’il y a, mais cette nuit, personne n’a dormi ici par crainte de représailles. Nous avons eu très peur car nous pensions qu’ils allaient peut-être venir avec des armes nous emmener. Mais il n’y a rien eu.
La police ne nous embête pas, personne ne s’est déplacé comme vous le dites pour nous recenser. Nous sommes seuls dans cette immense ville. Seuls à vivre avec cette peur de voir des bus débarquer un matin pour nous jeter dans le désert»…
A. C.

 

 
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Criminalisation de la migration  
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