Que deviennent les harragas ?

par Kamel Daoud*, Annaba, Algeria-Watch, 9 mars 2008

Ils ont décidé de partir… parce qu'ils sont convaincus que, dans leur pays, ils n'ont de courage que pour partir, incapables de supporter plus longtemps les humiliations. Et alors, « plutôt être mangés par les poissons que par les vers de terre ». Toute leur intelligence, toute leur énergie à vivre, leurs espoirs sans limites les portent de l'autre coté de la mer.

De nombreux intellectuels, érudits, écrivains, sociologues, psychologues, politologues… se sont penchés sur cette situation inédite quand des jeunes (et parfois des moins jeunes, voire des pères de famille) ont décidé de tenter le coup, car il faut bien reconnaître que beaucoup ont réussi à atteindre la Sardaigne ou les côtes espagnoles (l'Eldorado ?) et aussi parfois à refaire leur vie ou du moins à retrouver l'espoir.

En réalité, la question à se poser aujourd'hui n'est pas tant pourquoi, tant la réponse est claire : la faillite d'un régime oppresseur du sud de la Méditerranée, devenu insupportable et surtout brisant tout espoir, tout avenir de bonheur !

Ils ont pris la décision, ils ont amassé un pécule, de quoi payer le voyage, de quoi arriver à bon port avec une tenue correcte (il faut être bien habillé pour se fondre dans la foule en Europe, important !) et aussi avec quelques économies, histoire de tenir le coup (en moyenne 500 euros). Certains partent avec un téléphone portable qui leur permettra de communiquer avec leur famille pendant la traversée (comme en témoignent les enregistrements de téléphonie mobile que les familles ont pu obtenir), d'autres partiront avec un GPS, pour ne pas se perdre en chemin en suivant une fibre optique de télécommunication ou un pipe-line sous marin (qui part de Tunisie). Tous auront un gilet de sauvetage dans leur frêle barque ou dans un zodiac.

Annaba est en train de devenir la capitale algérienne des harragas : toutes les nuits ou presque, un « équipage » prend le large, parfois plusieurs en même temps. Il suffit d'interroger l'un des ces nombreux jeunes (les hittites, ils tiennent le mur) qui peuplent les quartiers, tous ont des aventures plus ou moins héroïques à vous raconter.

Des parents angoissés se mobilisent pour surveiller les plages de départ et surprendre le moment où les harragas vont prendre le large ; on connaît les zones, on connaît les passeurs, on devine le moment des regroupements. Alors ils les dénoncent, car ils sont persuadés que leur aventure va les mener à l'irrémédiable. Il faut les empêcher à tout prix, car ils sont persuadés que c'est leur rendre service que de les bloquer dans leur folle aventure. Ces citoyens ont l'expérience de cette situation. Eux-mêmes ont perdu un enfant dans cette histoire, un fils, parfois même une fille dont ils n'ont plus de nouvelles.

La prise en charge du problème à ce niveau est l'affaire exclusive des garde-côtes de l'armée. Il n'y a pas de surveillance au niveau des plages pour repérer les candidats au départ, alors que certains commissariats de police sont en face de la plage. Mais, disent-ils, ils ne sont pas une PAF (police des frontières), ils sont là pour surveiller les estivants. Ils interviennent seulement quand ils sont alertés par les familles pour empêcher le départ — et les harragas repartiront une autre nuit.

Que deviennent ceux qui ont réussi à partir ? Plusieurs scénarios peuvent se présenter.

Scénario 1  : certains se perdent en mer et appellent au secours ; c'est alors le travail des garde-côtes (la marine nationale). Recueillis par ces derniers, les harragas suivent un chemin varié. Parfois, ils sont rapidement libérés après avoir été enregistrés; parmi eux, nombreux sont ceux qui récidivent, comme s'ils avaient pris goût à l'aventure. Mais devant la recrudescence du phénomène, ils sont maintenant emprisonnés, jugés pour immigration clandestine et condamnés. Le gouvernement pense que la répression finira par décourager.

Scénario 2  : ils arrivent sur une plage du Nord. En Sardaigne, les harragas témoignent de l'humanité de l'accueil. Certains sont pris avant d'avoir jeté leurs papiers. L'expulsion est alors quasi immédiate, sauf que certains sont de suite relâchés avec une certaine indulgence du gendarme italien : « Vous avez deux jours pour vous sauver, mais si on vous rattrape vous serez expulsés. » Indéniablement, un certain nombre « ont réussi leur coup » : ils travaillent en Europe, beaucoup en utilisant des circuits humanitaires ou familiaux, ils sont « sans papiers » avec tout ce que la clandestinité suppose en attendant des jours meilleurs. Ceux-là sont l'objet de fabuleux récits qui font rêver les jeunes restés au bled.

Scénario 3  : ils sont recueillis en mer par les Tunisiens, qui généralement leur laissent le choix après les avoir fouillés (et parfois détroussés) : « On peut vous laisser repartir (ni vu ni connu), on peut vous ramener à terre. » Les familles de disparus affirment détenir des preuves que des harragas sont illégalement détenus dans les prisons tunisiennes. Et elles en font le tour à la recherche de leurs enfants. Pourtant, certains harragas sont régulièrement remis à la police algérienne (cf. scénario 1).

Scénario 4  : ils sont recueillis par la police marocaine. Plusieurs informations font état d'expulsions soit vers le Sud (abandonnés dans le désert), soit vers la frontière algérienne. Le problème est compliqué par l'existence au Maroc d'enclaves espagnoles, centres de détention où régulièrement sont dénoncés des drames humanitaires.

Scénario 5  : ils arrivent en Libye. Des informations sont disponibles sur leur sort grâce à l'ONG Fortress Europe (voir plus bas l'article d' El-Watan ). On touche là à l'ampleur du scandale de l'immigration clandestine vue du Sud et qui doit faire l'objet d'une dénonciation vigoureuse. L'Union européenne croit-elle avoir trouvé une solution à l'immigration clandestine venue du Sud grâce à Kadhafi ? Est-ce là la raison du tapis rouge déroulé à Paris aux pieds de Kadhafi ? L'inquiétude des familles va vers le devenir de leurs enfants retenus en Libye : sont-ils encore en vie ? Si oui, quelles sont leurs conditions de détention ? Vont-ils être programmés en kamikaze en Irak ou au Liban (des Algériens ont été retrouvés à Beyrouth dans les camps salafistes) ?

Scénario 6  : la mort lors de la traversée. Régulièrement, la Méditerranée rejette des corps. Car elle ne les garde jamais. Certains arrivent sur les plages du Nord ; des « hommes de bien » les recueillent et leur donnent une sépulture surmontée d'une croix (ni vu ni connu). Ceux qui arrivent en Algérie sont rarement identifiés. Les tests ADN sont le monopole de la Police, utilisés pour l'identification des terroristes ; les familles ne cessent de revendiquer que les corps retrouvés, que ce soit au Nord ou au Sud, soient l'objet d'une identification par test génétique. Pour le moment, en Algérie, ils sont enterrés « sous X ». En Tunisie, le test ADN est de réalisation plus libérale et des familles d'Annaba ont ainsi eu la possibilité de reconnaître leur enfant, de l'enterrer et de faire un deuil digne.

Scénario 7  : les familles restent sans nouvelles de leur enfant. Ceux qui ont suivi le drame des disparitions forcées en Algérie, au Liban ou en Amérique du Sud peuvent imaginer le calvaire que vivent aujourd'hui les familles de harragas disparus en mer ou ailleurs. Elles viennent de se constituer en collectif, elles commencent le douloureux chemin de la recherche des leurs. La LADDH (Ligue algérienne de défense des droits de l'homme) a décidé de les accompagner afin de :

•  sensibiliser l'opinion publique à ce que le problème des harragas disparus soit pris en charge par l'État en collaboration avec les familles et les ONG,

•  amener les pouvoirs publics à entreprendre leur recensement,

•  identifier les corps retrouvés au Nord et au Sud de la Méditerranée par des tests génétiques systématiques.

Peut-être cette action sera-t-elle la première à entreprendre par ceux qui rêvent d'une union autour de la Méditerranée. Long est encore le chemin... Pour le moment, je connais une femme à Alger qui ne mange plus de poisson depuis plusieurs années… à l'idée qu'ils ont peut-être mangé des harragas !

 

* Ligue algérienne de défense des droits de l'homme

 


1 400 harragas ont rejoint l'Italie en 2007

El-Watan , 11 novembre 2007

L'Observatoire sur les victimes des migrations, Fortress Europe, vient d'établir deux rapports distincts particulièrement accablants sur le traitement réservé aux immigrants dits « clandestins » (terme contesté par les ONG) en Algérie et en Libye.

Intitulé « Fuite de Tripoli. Rapport sur les conditions des migrants de passage en Libye », le premier document évoque d'entrée le phénomène des harragas algériens qui ne cessent de multiplier les tentatives de gagner l'autre rive. À la clé, un chiffre effarant : quelque 1 400 harragas ont pris le large depuis les côtes algériennes à destination de l'Italie en 2007. « Durant les neuf premiers mois de 2007, 12 753 migrants sont arrivés en Sicile à bord de moyens de fortune, 20 % en moins par rapport aux neuf premiers mois de 2006. Durant la même période, 1 396 migrants ont débarqué en Sardaigne en provenance d'Algérie. » Reprenant de larges pans d'un rapport confidentiel de l'agence européenne Frontex pour la sécurité et les frontières extérieures de l'UE consacré à un plan de coopération avec la Libye, le rapport indique que « 53 842 immigrants ont été arrêtés et déportés en Libye en 2006. Plus de 60 000 migrants et réfugiés étaient détenus dans les prisons libyennes en mai 2007. Au moins 200 000 migrants ont été expulsés de la Libye entre 2003 et 2006 ».

Le budget de Frontex va doubler en 2008 pour passer à 70 millions d'euros. « L'UE a offert à Tripoli un système de surveillance de sa frontière sud », souligne le document en annonçant que « l'Italie, avec l'UE, est en train d'intensifier ses relations avec la Libye afin de bloquer le phénomène de l'immigration par la mer qui, en Italie, représente 8 % de l'immigration irrégulière ». L'on apprend aussi qu'en échange de ses bons et loyaux services, « la Libye a demandé à l'UE, entre autres, 12 avions, 14 hélicoptères, 240 véhicules, 86 camions, 80 pick-up, 70 autobus, 28 ambulances, 12 systèmes radar, 10 navires, 28 vedettes à moteur et 100 canots ». Le rapport de Fortress Europe détaille la « sale besogne » confiée à la Libye contre cet arsenal de guerre. « Les morts dans le désert et dans le canal de Sicile, les tortures et les violences sexuelles dans les centres de rétention financés par l'Italie, les déportations dans le Sahara, les expulsions collectives au large de nos mers, les rapatriements des réfugiés sur les vols payés par Rome, les déportations depuis Lampedusa, les homicides dans les commissariats, les abus des passeurs et les attaques racistes à Tripoli. Tout ce qu'il ne faut pas savoir sur le pays auquel l'Italie et l'UE ont confié la garde des frontières du Sud, à la veille des contrôles Frontex en Libye en 2008, quand les reconduites au large seront la règle.

  Criminalisation de la migration  
www.algeria-watch.org