50e anniversaire de la Conférence des partis maghrébins à Tanger

Blocages et ratages de l’Union du Maghreb Arabe

Les bonnes volontés ne suffisent plus pour l’édification du Maghreb uni, démocratique et prospère.

El Watan, 29 avril 2008

D’autant que des parties maintiennent leur opposition à la légalité internationale comme c’est le cas de la position marocaine sur le dossier du Sahara occidental. Avant-hier, une altercation entre Abdelaziz Belkhadem et le ministre d’Etat marocain – également dirigeant socialiste – Mohamed El Yazghi, autour du Sahara occidental a remis dans le cadre la célébration du 50e anniversaire de la Conférence des partis maghrébins tenue à Tanger en 1958 en faveur de l’Union du Maghreb. L’altercation entre les deux responsables algérien et marocain symbolise un des fossés qui sépare deux pays, deux visions et qui minent le projet de l’union maghrébine. Belkhadem, secrétaire général du FLN et chef du gouvernement, peut avancer un peu d’optimisme en défendant que « des réunions ministérielles se tiennent régulièrement », mais il reconnaît en même temps que « la pièce manquante, c’est un sommet des chefs d’Etat ». Il a par ailleurs appuyé la position du secrétaire général de l’UMA, le Tunisien Habib Benyahia, qui avait appelé à la tenue, « dans les plus brefs délais », du 7e sommet des chefs d’Etat. Un 7e sommet qui était prévu en 2002 et reporté deux fois pour cause de boycottage de la part du roi marocain, suivi par la bouderie de Kadhafi. Les différends aussi sont reportés. Le communiqué final de la rencontre de Tanger – dont une bonne partie des travaux s’est tenue à huis clos – a parfaitement éludé les questions qui fâchent, reconduisant la litanie des bonnes volontés, sans plus. Les partis ayant organisé la réunion de Tanger, à savoir les partis marocains de l’Istiqlal, l’Union socialiste des forces populaires (USFP), le Front de libération nationale, le Rassemblement constitutionnel démocratique tunisien, le Pacte national pour la démocratie et le développement et le Rassemblement des forces démocratiques mauritanien et le Congrès général du peuple libyen, se sont accordés pour se réunir à Tripoli en 2009. Sans plus, là aussi. Les partis concernés ont aussi convenu d’organiser des séminaires maghrébins de formation syndicale, de jeunes, de femmes et d’hommes de culture, d’encourager la coopération entre les collectivités locales et de conclure des conventions de partenariat entre ces dernières et les institutions éducatives et scientifiques. Autant dire que l’on ne sort pas de la politique fiction pour éluder les véritables frictions. D’ailleurs, dans le communiqué final, les partis participant à la rencontre de Tanger appellent en outre à « relancer les institutions de l’UMA et à tout mettre en œuvre pour relancer la coopération économique, sociale et culturelle, pour favoriser l’intégration des pays du Maghreb, en consolidant les acquis démocratiques dans chaque pays et faire face aux nouveaux défis qui imposent la nécessité d’assurer la paix et la sécurité des peuples de la région ». Dans la même déclaration, les partis maghrébins participant à la rencontre « considèrent que l’Union du Maghreb arabe est le seul cadre durable dans lequel les pays membres peuvent défendre leurs intérêts communs, leurs valeurs et leur identité ». Le monde d’aujourd’hui, marqué par la mondialisation et les groupements, « a fait prendre davantage conscience aux politiciens, intellectuels et opinion publique de la région de l’UMA du retard accusé dans l’édification de cette structure », a déclaré le secrétaire général de l’UMA, Habib Benyahia, tirant ainsi une énième sonnette d’alarme. Car il s’agit également d’un devoir historique : la poursuite du combat commun des militants de la libération des pays du Maghreb, depuis l’Etoile nord africaine, la création du bureau arabe au Caire, en 1948, les sacrifices des peuples du Maghreb, notamment le 20 août 1955, pour le retour du roi Mohammed V, et l’agression du colonialisme français à Sakiet Sidi Youssef.

Blocages

Une étude menée par la commission des études euro-méditerranéennes en 2006 indiquait clairement que « le blocage de la région est dû principalement à un déficit démocratique : une immense majorité plaide pour la création d’un parlement maghrébin où des députés élus de façon démocratique chercheraient à répondre aux problèmes des citoyens de la région. En dépit de l’absence de résultats de l’UMA, le souhait d’une intégration régionale demeure profond ». Alors que dans ce même espace de rêve qu’est le Maghreb, le déni total de la légalité internationale avec un Maroc qui veut transgresser le cadre de l’ONU et de sa charte et qui continue jusqu’à aujourd’hui de violer les droits de l’homme les plus élémentaires. Rien qu’avant-hier, l’Association sahraouie des victimes des violations graves des droits humains commises par l’Etat marocain (ASVDH) a dénoncé le transfert par la force de l’activiste sahraoui des droits humains, Saïd Elbaillal, depuis sa cellule dans la prison de Sale (Maroc) vers la prison de Berchid. Saïd Elbaillal, pour rappel, est détenu depuis son arrestation le 26 décembre 2007 et il a mené une grève de la faim de quarante jours pour protester contre les mauvais traitements et réclamant l’amélioration de ses conditions de détention. Dans les autres pays du Maghreb, ni la démocratie ni les droits de l’homme, et encore moins la prospérité ne sont au rendez-vous. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, le volume du commerce intermaghrébin ne dépasse pas encore le seuil de 6% du volume total du commerce extérieur des cinq pays de la région (sur un PNB d’environ 250 milliards de dollars).

Adlène Meddi


Incident de la réunion des cinq partis maghrébins à Tanger

Bouhadja : « Le FLN s’en tient à l’essentiel »

Le Front de libération nationale a eu l’occasion de défendre les positions de l’Algérie. »

C’est en ces termes que le responsable de la communication du parti, Saïd Bouhadja, a voulu minimiser l’ampleur accordée à « l’incident » de Tanger où le secrétaire général du FLN et néanmoins chef du gouvernement algérien s’est trouvé « invité » par le chef d’un parti socialiste marocain à lâcher la cause sahraouie pour soutenir le projet d’autonomie marocain et accusé de manière frontale l’Algérie d’être derrière l’impasse. Bouhadja tient à souligner que ce n’est pas en sa qualité de chef du gouvernement que Abdelaziz Belkhadem s’est rendu au Maroc, mais en tant que SG du vieux parti invité à assister à la célébration d’une date importante dans l’histoire des partis du Maghreb arabe. « Nous considérons que la rencontre en elle-même a été un événement très important grâce auquel nous sommes arrivés à ratifier une convention dans laquelle nous scellons notre volonté de travailler conjointement au niveau partisan. Ce que nous considérons comme une victoire », précise le chargé de la communication du FLN. Ce dernier note par ailleurs que lors des rencontres restreintes, les participants se sont accordés à ne point aborder les questions qui fâchent. « Nous avons préféré axer sur ce qui nous unit. Même Mohamed El Yazghi a été d’une grande courtoisie et n’a pas du tout évoqué la question du Sahara occidental », indique le responsable politique qui qualifie les discussions entre les différentes parties de sereines et positives. Voulant, semble-t-il, calmer la tempête qui a soufflé encore une fois sur les relations algéro-marocaines, Bouhadja plaide pour un rapprochement entre les sociétés civiles des deux pays en notant que l’ouverture des frontières est tout à fait possible une fois que les problèmes restants en suspens seront réglés. Pour rappel, c’est lors du meeting populaire organisé suite aux discussions bilatérales entre représentants des partis maghrébins, dont celui d’Elistiklal marocain, présidé par le Premier ministre de ce pays, Abbès El Fassi, que le premier secrétaire de l’USFP, Mohamed El Yazghi, a pris à témoin le public pour mettre le responsable algérien Abdelaziz Belkhadem dans une position pour le moins gênante. « Ce genre d’incident peut arriver, cela s’est déjà passé en 1975 en Libye lors de la conférence de la jeunesse arabe et où la délégation marocaine a carrément quitté la salle en apprenant la participation de la délégation sahraouie. Je crois que ce qui s’est passé à Tanger a été pour nous une occasion d’affirmer l’attachement de l’Algérie à ses positions », affirmera Bouhadja qui plaide pour le maintien d’un dialogue serein. Cet appel a été lancé aussi par Belkhadem à la rencontre de Tanger qui répond à l’attaque d’El Yazghi en disant : « L’Algérie a toujours soutenu les luttes justes pour l’indépendance dans le monde. Comment peut-elle faire fi de ce qui se passe dans son propre espace géographique ? Lui demander d’adopter de telles positions serait lui demander de renoncer à ses principes. » Et d’ajouter : « Mon pays se trouve aujourd’hui l’objet d’accusations outrancières et se voit joindre des intentions qu’il n’a pas. Je me dois de dire en toute clarté que le mal n’est pas forcément de l’autre côté, et que l’autre n’est pas toujours source de nos problèmes, mais qu’il est impératif de revoir ses positions continuellement et de nous mettre à la place des autres afin de comprendre ses motivations et idées ainsi que les principes qu’il défend », précise Belkhadem en guise de réponse à El Yazghi. Le SG du FLN note dans son discours en parlant des relations algéro-marocaines que la normalisation des relations doit se faire sur des bases saines et claires. Le même responsable politique doit tenir une conférence de presse pour apporter davantage de précisions sur l’incident de Tanger.

Nadjia Bouaricha

 


Leçon d’histoire

La célébration du 50e anniversaire de la conférence de Tanger aurait pu être un moment historique fort dans les relations intermaghrébines forgées dans les années de lutte commune pour le recouvrement de la souveraineté nationale. Le conflit du Sahara occidental et l’obstination du Maroc à vouloir saisir la moindre occasion, investir le moindre espace public pour tenter d’influer sur le cours des événements et imposer l’option marocaine de l’autonomie du Sahara sont venus encore une fois rappeler à Tanger que la construction du Maghreb ne peut pas se faire contre la volonté de tous les peuples de la région sans exclusive. En instrumentalisant politiquement cette date anniversaire chère dans le cœur des Algériens et des peuples de la région qui n’ont pas attendu la création de l’Union du Maghreb arabe pour réaliser que leur destin est commun, le Maroc a une nouvelle fois raté la marche de l’histoire tout en éloignant, au plan régional, la perspective de la construction maghrébine et, sur un plan bilatéral, la normalisation des relations algéro-maghrébines. Fallait-il attendre autre chose de Rabat même dans des occasions aussi symboliques que la conférence de Tanger qui devrait naturellement inciter les Etats de la région à remiser au placard leurs dissensions pour un ressourcement partagé, puisé dans l’histoire commune écrite en lettres de sang ? En se faisant représenter à un haut niveau par M. Belkhadem qui avait participé aux festivités non pas seulement en tant que secrétaire général du FLN, mais aussi (officiellement ou non) en tant que chef du gouvernement, bien qu’il n’ait eu au programme de la visite de Belkhadem aucune activité officielle, l’Algérie a voulu témoigner de son attachement à cette page glorieuse de l’histoire maghrébine en marquant cette date anniversaire du sceau de l’Etat. L’Algérie aurait pu faire de cet événement une affaire strictement partisane en mettant en réserve le secrétaire général du FLN pour éviter tout amalgame comme cela fut le cas avec la polémique qui avait opposé Belkhadem à un membre du gouvernement marocain sur l’affaire du Sahara occidental. On aurait bien pu laisser le soin au FLN de se faire représenter par une délégation qui n’a aucun lien avec l’Exécutif. L’Algérie a-t-elle fait preuve de bon sens historique en déléguant à Tanger Belkhadem ou a-t-elle manqué de lucidité politique en l’envoyant au charbon dans des conditions politiques tendues marquées ces dernières semaines par un forcing de Rabat pour la réouverture des frontières terrestres avec l’Algérie ? Une demande poliment rejetée par l’Algérie qui pose le problème de la normalisation dans sa globalité. Le fait que Belkhadem n’ait pas eu un agenda officiel en tant que chef du gouvernement à l’occasion de son déplacement à Tanger est un geste politique majeur qui signifie qu’Alger ne voit pas dans la conjoncture présente la nécessité de rencontres politiques à un haut niveau. En d’autres circonstances, tradition et hospitalité obligent, un chef du gouvernement, même s’il se déplace dans un cadre partisan ou privé, est toujours reçu royalement surtout dans des pays supposés frères. Le fait que M. Belkhadem n’ait pas été reçu à titre officiel à un haut niveau par le Premier ministre marocain et par le souverain marocain, sans doute parce que l’Algérie n’en a pas exprimé le vœu, est un signe patent que les relations politiques entre les deux pays se sont détériorées à la faveur des développements de l’affaire du Sahara occidental. Le dérapage du ministre marocain a-t-il tout fait capoter ? L’Algérie a-telle été piégée ? En voulant placer la mémoire et l’histoire au-dessus des contingences politiques l’Etat – parce que qu’on le veuille ou pas, sa responsabilité est directement engagée à travers l’incident diplomatique regrettable survenu à Tanger de par la présence de Belkhadem aux festivités – l’Algérie a agi par naïveté ou ignorance en voulant croire que l’histoire s’écrit encore au passé et que les réalités du présent ne pourront jamais parasiter les relations entre Etats puisées d’une histoire commune que l’on pensait apte à résister à tous les aléas de la politique. La mise au point de Belkhadem aux déclarations du ministre marocain qui demandait, un rien provocateur, à l’Algérie de soutenir le projet marocain d’autonomie du Sahara occidental s’imposait et grandit l’Algérie qui a donné aux autorités marocaines une belle leçon d’histoire et d’humilité en leur rappelant que l’histoire et les principes de soutien de l’Algérie à l’indépendance des peuples sous domination ne se marchandent pas.

Omar Berbiche

   
www.algeria-watch.org