Liban : une résistance Plurielle

O. S. K., Le Quotidien d'Oran, 23 novembre 2006

Que se passe-t-il au Liban, quels sont les enjeux des batailles politiques en cours ? L’assassinat d’un ministre chrétien tombe à point pour servir une propagande qui veut sommairement réduire la question à une opposition entre «anti-syriens» et «pro-syriens».

Pourtant, les choses sont beaucoup plus complexes et les enjeux politiques dépassent les clivages confessionnels. Nous livrons, ici, le témoignage d’un compatriote qui se trouvait, il y a peu, au Liban. Il est d’autant plus intéressant qu’il nous donne à voir une résistance plurielle. La semaine dernière du 16 au 19 novembre 2006, s’est tenue au Liban, à Beyrouth, au Palais de l’Unesco, une Rencontre internationale en solidarité avec la Résistance. Près de 300 personnes venant de tous les continents y ont participé, aux côtés de nombreux représentants du peuple libanais et de ses organisations politiques et de la société civile

«Ahlan oua marhaban» suivi d’un coup de tampon vigoureusement appliqué. A l’aéroport de Beyrouth, les contrôles de police sont stricts mais bon enfant et rapidement effectués. Au dehors une foule cosmopolite encombre les trottoirs, les uns négociant les tarifs des taxis, les autres chargeant des bagages dans les coffres des voitures qui encombrent, dans une pagaille bruyante, les voies de sortie vers la ville. Sifflets stridents des policiers et klaxons ininterrompus, la cacophonie couvre les voix et les effusions des retrouvailles. La foule aux tenues bigarrées semble cosmopolite mais l’écrasante majorité des gens qui se pressent aux portes de l’aérogare est libanaise, l’accent chantant de l’arabe local ne trompe pas.

Des femmes voilées de toutes les façons possibles, de la plus rigoureuse à la plus coquette, côtoient des tenues très parisiennes, des costumes de cadre et des dishdashas se croisent mais ce qui frappe d’emblée est le nombre de personnes en tenues militaires camouflées. Notre accompagnateur nous explique que les tenues à dominante grise sont celles des policiers, le vert étant l’apanage des militaires. De toutes les nuances de vert, car nous remarquons la présence de deux militaires italiens de la Finul.

Dans la douceur du climat et la décontraction de ses habitants, la ville fait mine d’ignorer que nous sommes en novembre et que la tension monte irrésistiblement. Novembre lumineux en effet, une vraie journée de printemps méditerranéen, la ville est en beauté pour accueillir les trois cents participants à la Conférence de soutien à la Résistance libanaise. Les travaux se tiennent au Palais de l’Unesco, un bâtiment sans grand caractère mais fonctionnel à proximité du quartier de Aïn El Tineh. Les congressistes de toutes origines et d’obédiences variées sont accueillis et pris en charge par des militants du Hizbollah et du Parti Communiste libanais, Nahla Chehal, une intellectuelle communiste basée à Paris, et le docteur Ali Fayyad, responsable des études stratégiques du parti de Hassen Nasrallah, codirigent l’organisation du meeting. L’ouverture des travaux est marquée par les allocutions de politique générale prononcée par les dirigeants de la résistance libanaise, le docteur Khaled Hadada, secrétaire général du PCL, Cheikh Naïm Kassem, numéro deux du Hizbollah, Selim Al Hoss, ancien Premier ministre et leader du Forum de l’Unité Nationale ainsi que d’autres responsables de formations politiques.

D’emblée, ce qui frappe dans les discours est la convergence d’analyse entre des mouvements politiques que l’histoire semble définitivement séparer. Des marxistes et des islamistes, des chrétiens et des nationalistes arabes, proclament leur attachement à la pluralité, aux libertés démocratiques, au respect des convictions de tous les acteurs de la vie politique. Surprenant et même déroutant au départ pour des participants convaincus de l’irréductible opposition des «intégristes» et des tenants de la laïcité radicale. Entendre des communistes non éradicateurs et des islamistes démocrates exprimer leur attachement à l’indépendance de leur pays et à sa diversité d’opinions, voilà qui va à l’encontre des schémas que nous connaissons trop bien, hélas, au Maghreb et en Europe. L’auditoire est particulièrement attentif aux propos du Cheikh Kassem qui rappelle que son parti est un parti politique et non une organisation religieuse. «Jugez-nous sur notre pratique et non pas à partir de la propagande ennemie».

Tous les intervenants centreront leurs analyses sur la stratégie régionale américano-israélienne et ses objectifs de domination et de morcellement des peuples arabes sur des critères culturels ou religieux. Le Moyen-Orient idéal des sionistes et des néo-conservateurs américains serait ainsi une mosaïque de pays minuscules, faibles et antagoniques. Ce nouveau Moyen-Orient émietté dont l’accouchement douloureux est célébré par le docteur Rice justifierait pour l’éternité l’existence de l’Etat théocratique israélien en tant que puissance régionale dominante et permettrait à l’empire américain d’exercer une hégémonie incontestée sur les ressources énergétiques moyen-orientales. Les manoeuvres entreprises ouvertement par l’ambassadeur américain à Beyrouth entrent dans cette perspective et visent à obtenir par la déstabilisation politique ce que la machine de guerre israélienne n’a pu réaliser: le démantèlement de la résistance populaire libanaise.

Tous les intervenants ont mis l’accent sur la défaite israélienne et la victoire d’une résistance ne disposant pas des moyens gigantesques de l’ennemi mais bénéficiant du soutien, du génie et de la vaillance de la population. De la même manière, la convergence et la solidarité avec les résistances palestiniennes et irakiennes a été fortement marquée sous les applaudissements nourris de la salle.

Les commissions chargées de préparer les résolutions ont été réparties en quatre axes: Axe pour un réseau arabe, Axe juridique, Axe média et Axe urbanisme et reconstruction. Les travaux ont commencé dès le lendemain dans un climat sympathique ou les controverses dues à des niveaux de lecture et de préparations hétérogènes ont pesé sur la rédaction des résolutions finales.

Les moments les plus forts, les plus émouvants, de cette rencontre ont incontestablement été les visites à la banlieue sud de Beyrouth et aux villages du Sud-Liban, théâtres de la confrontation terrestre avec l’armée israélienne. Tous avaient pu voir sur les télévisions les dégâts causés par les bombardements aériens mais la réalité dépasse de loin ce que les chaînes arabes ou occidentales ont voulu montrer. Dans la banlieue sud, où les quartiers touchés sont encore en cours de déblaiement, les effets des bombes «intelligentes» sont impressionnants: des dizaines d’immeubles d’habitation ont été rasés jusqu’aux fondations et une odeur d’incendie est perceptible, trois mois après la destruction d’infrastructures strictement civiles et la mort de dizaines d’innocents. Sous nos yeux, la guerre bushienne du bien contre le mal apparaît pour ce qu’elle est: un crime contre l’humanité.

Après Saïda et Tyr, nous nous dirigeons vers des villages aux noms désormais célèbres: Ayta Chaab, Bint Jbeil, Marroun Er Ras. Les bus qui nous transportent ralentissent souvent et entament des détours compliqués du fait de la destruction de tous les ponts sur la route du Sud. Si nous avons été frappés par l’ampleur des destructions subies par la banlieue sud, ce que nous voyons dans les villages frontaliers est encore plus saisissant: la dévastation est générale, il ne s’agit plus que de maisons dont il ne reste que quelques pans de murs, de champs retournés comme par un séisme et des pancartes qui invitent à la prudence, la peu glorieuse aviation israélienne ayant largué des centaines de bombes à sous-munitions, devant le danger représenté par les clusters bombs. Les gens de ces localités, pour l’essentiel des agriculteurs vivant de la plantation de tabac ne se plaignent pas, ils font preuve d’une grande dignité et évoquent avec fierté les exploits des «chabab» dans leur combat contre «l’invincible» armée israélo-américaine. Que d’héroïsme et de détermination de jeunes combattants armés de fusils-mitrailleurs et de lance-roquettes démodés face aux merkavas et aux hélicoptères de l’ennemi ! Les habitants nous décrivent les batailles et nous montrent les vestiges d’équipements militaires israéliens. A un moment, l’un de nos interlocuteurs, un homme âgé mais droit comme un i, se tournant vers l’ancien ministre Ghazi Hidouci qui lui posait une question en arabe, lui demande de quel pays il est originaire: «El-Djazaïr... El-Djazaïr...!», répète le vieux monsieur surpris en pressant fortement la main de l’Algérien. «Pourquoi ne nous a-t-on pas prévenus de la présence d’Algériens...? ...S’il vous plaît, restez quelques jours parmi nous, nous serons honorés de vous accueillir...». Nous quittons très tard les lieux, le coeur serré mais plein d’admiration pour ce peuple digne.

Retour à Beyrouth, les résultats des travaux ne sont pas tout à fait à la hauteur de ce que nous espérions, mais l’objectif principal est atteint: ce meeting a ouvert une brèche supplémentaire dans le mur de désinformation et d’isolement qui entoure le Hizbollah et la résistance libanaise. C’est en soi une première victoire sur la propagande éhontée des médias de la Civilisation. La mobilisation se poursuit et le combat pour la justice et la vérité de la Résistance de peuple libanais continue avec de nouvelles énergies et d’autres relais.

 
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La guerre contre le Liban et la Palestine  
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