Sur l’utilisation du terme « génocide »

3è volet - suite et fin

Daniel Vanhove, Une réflexion en trois parties

En ce dramatique début d’année, il semble que le débat sur l’utilisation du terme « génocide » dans le conflit israélo-palestinien, soit relancé. Les tragiques évènements auxquels nous assistons dans le Camp d’extermination de Gaza n’y sont probablement pas étrangers. En ce qui me concerne, ces évènements ne modifient en rien ce que j’avais déjà exprimé lors de mon premier article sur la question voilà près d’un an, sinon qu’ils ne font que s’ajouter à un processus entamé il y a… 60 ans !

Certains me rétorqueront que, en rajouter sur une question sémantique quand des populations sont agressées de la façon que l’on sait, n’est qu’une rhétorique d’intellectuel, et que cela ne résout rien au drame humanitaire à Gaza. Tout en comprenant cette remarque, qu’il me soit permis de leur répondre de ne pas mélanger les plans. Au contraire, je pense d’une part, que tant les intellectuels que les politiques et les militants doivent poursuivre leur réflexion et faire tout ce qui est possible afin qu’évoluent les mentalités, pour que n’adviennent plus ces drames dans le futur. Et d’autre part, que cela n’empêche pas ceux qui se sentent autrement interpellés par l’actuelle situation, de s’investir de la manière qui correspondra le mieux à ce qu’ils pensent. Chaque effort contribue à faire avancer la cause. Et chaque militant travaille avec ses moyens.

Cela étant dit, pourquoi donc persister à écrire que le terme « génocide » s’applique à la situation palestinienne ?

- d’abord, je veux rappeler que je ne m’y autorise pas sans la retenue qui convient face à une question d’une telle gravité. Raison pour laquelle j’y joins dans mes articles sur le sujet ainsi que dans mon dernier livre La Démocratie Mensonge le qualificatif « lent », comme l’a fait Ilan Pappé ;

- ensuite, sans parler de la grotesque caricature qu’en a faite un militant d’un dépit adolescent, (adolescents Ilan Pappé, Tanya Reinhart, Michel Warschawski… Mahmoud Abbas !?) je n’y reviens pas non plus par provocation ni pour jeter de l’huile sur le feu selon le dernier billet de Henri Goldman ;

- si donc je me permets d’insister, c’est parce qu’à la lecture attentive de ce que d’autres, bien plus éminents que moi en la matière, en ont pesé et soupesé chacun des mots avant de les aligner et d’en établir le contenu de la Convention de 1948, il y est très pertinemment question de Prévention. Ce que bien des intervenants sur la question semblent omettre assez… curieusement.

Je pense donc que si nous sommes souvent forts enclins à nous émouvoir sur les génocides passés, nous persistons à ne pas déceler les signes avant-coureurs de ceux qui s’annoncent ou risquent de se dérouler sous nos balcons. Préférant attendre que ceux-ci soient officialisés avant d’y joindre notre voix hésitante, souvent bien des années après, quand il est trop tard pour nous solidariser et agir afin de les empêcher. Dernier exemple en date, le Rwanda. Mais quid de l’Irak, dont l’embargo meurtrier a commencé après la première guerre du Golf, et dont les victimes se chiffrent en millions d’après plusieurs ONG internationales ?... Nos lois répressives sont décidément à la mesure de nos échecs pédagogiques.

Au stade de ce 3è article sur la question, je veux dès lors revenir sur l’article 2 de la Convention des Nations Unies du 9 décembre 1948, en y répondant, point par point : Dans la présente Convention pour la Prévention et la Répression du Crime de génocide, celui-ci s'entend lorsque l'un des actes ci-après est commis dans l'intention de détruire, tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

a. Meurtre de membres du groupe ? > OUI

b. Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ? > OUI

c. Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ? > OUI

d. Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ? > OUI

e. Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe ? > OUI

Ainsi, non seulement l’un ou l’autre des cinq points de la Convention se voient remplis totalement ou en partie, mais, considérant que la Nakba palestinienne n’a jamais cessé depuis 60 ans, force est de constater que chacun des 5 points de la Convention se trouve confirmé par la politique menée par l’Etat d’Israël, et tout particulièrement en ce qui concerne le Camp d’extermination de Gaza. Il n’est pas dit dans la Convention que TOUS les points doivent être remplis pour que l’on puisse parler de « génocide ». Il y est dit « lorsque l’un des actes est commis dans l'intention de détruire, tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel ».

Si la Communauté internationale dans son ensemble, se montre tellement hésitante à la reconnaissance du risque évoqué, c’est parce que les articles suivants de ladite Convention les obligeraient à intervenir directement. En effet, l’article 5 dit ceci : Les Parties contractantes (à savoir chacun des pays ayant signé la Convention) s'engagent à prendre, conformément à leurs constitutions respectives, les mesures législatives nécessaires pour assurer l'application des dispositions de la présente Convention, et notamment à prévoir des sanctions pénales efficaces frappant les personnes coupables de génocide ou de l'un quelconque des autres actes énumérés à l'article 3.

Et que dit l’article 3 : Seront punis les actes suivants :

(a) Le génocide ;

(b) L'entente en vue de commettre le génocide ;

(c) L'incitation directe et publique à commettre le génocide ;

(d) La tentative de génocide ;

(e) La complicité dans le génocide.

Ainsi, la reconnaissance par la Communauté internationale du risque d’un « lent génocide » en Palestine impliquerait des conséquences pour l’ensemble des Etats signataires de la Convention, les obligeant à intervenir de façon ferme et déterminée pour en empêcher sa poursuite. En outre, nous deviendrions tous coresponsables de ce « lent génocide », dans la mesure où nous et nos Etats ne serions pas parvenus depuis toutes ces années, à l’enrayer avant qu’il ne se confirme.

Ce qu’il convient donc de dénoncer et de combattre avec détermination, c’est le manque de courage de l’ensemble de la diplomatie, ainsi que le manque d’honnêteté de ceux qui entretiennent la confusion sur une situation qui depuis 60 ans n’a de cesse de se dégrader et se muer en « lent génocide ». A moins que l’aliénation dont je parle dans mon premier article sur le sujet, ne soit encore chez certains, bien plus ancrée (inconsciente ?) qu’ils ne le pensent eux-mêmes. Quand H. Goldman (que je ne soupçonne d’aucune malhonnêteté intellectuelle) s’interroge pour savoir d’où vient cette obsession presque jubilatoire (?) avec laquelle certains critiques d’Israël lui retournent ses références historiques les plus sacrées, ne convient-il pas de s’interroger sur cette sacralisation ? En effet, n’y a-t-il pas danger, dès l’instant où la signification d’un mot finit par enfermer l’esprit au lieu de le libérer ? La charge du mot « génocide » jusqu’à sa sacralisation ne le transforme-t-il pas en un carcan qui nous rend, comme je l’écrivais déjà, aliénés, prisonniers de nous-mêmes ? Prisonnier de notre réflexion, de notre parole, de notre esprit ? Et, in fine, n’en est-on pas à confondre les plans, une fois de plus : qu’y a-t-il de vraiment sacré, un mot, un symbole ou une vie ?

Le corollaire de ce manque de courage politique et diplomatique de longue date, débouche aujourd’hui sur les crimes contre l’humanité que nous voyons, impuissants, s’abattre sur Gaza. En effet, à quelles mièvres réactions assistons-nous :

- au niveau national : plus d’une semaine après le début de cet infâme massacre et sous la pression de la rue, à une surenchère de communiqués des partis politiques, frisant l’indécence, plus pitoyables les uns que les autres, incapables d’un autre langage que celui limité à des « demandes » de ceci ou de cela, auxquelles l’Etat israélien réagira au mieux par un relèvement de sourcil, sans y prêter la moindre attention ;

- au niveau international : à un lamentable ballet diplomatique de plus, débouchant après des heures et des jours de tergiversations, à l’élaboration pénible de communiqués pour « condamner » l’usage des armes (prenant soin de mettre les deux acteurs sur le même pied !, suivez l’imposture), parfois « avec fermeté », et à « demander » à son tour ceci ou cela à un Etat israélien que nos silences complices ont encouragé à poursuivre le « lent génocide » entamé depuis 60 ans, sous les multiples formes dont il a su le travestir. Point barre.

Ce que nous voyons se dérouler comme horreurs sous nos yeux, sans la moindre capacité de les enrayer, est bel et bien la résultante de notre tiédeur, de notre indifférence, de notre manque de perspicacité, de travail, de lucidité, de détermination, d’honnêteté intellectuelle et finalement de notre misère morale et éthique, nous qui aimons tant brandir notre Droit d’ingérence et nos Droits de l’homme là où nous persistons à dominer, tant que cela contribue à notre confort ambiant.

Maintenant, si, conscients de l’urgence à prévenir le risque de poursuite du « génocide lent » du peuple palestinien, à la question de savoir ce que nous pouvons faire, je n’aurai d’autre réponse à donner que de renvoyer aux quantités de mesures existantes. Depuis les mesures diplomatiques jusqu’aux mesures économiques, culturelles, scientifiques, sportives, financières... Quantité de mesures peuvent être mises en place. Dès demain. Dès l’instant où nos Etats en auront la volonté et le courage politiques. Ce qui, au vu des réactions électoralistes, ne risque pas de se produire demain. L’UE n’a pas attendu beaucoup plus de 48h pour « durcir » le ton vis à vis du contentieux qui occupe la Russie et l’Ukraine dans l’approvisionnement de son précieux gaz… Leur lançant même un ultimatum. Qu’attend-elle depuis toutes ces années que dure la Nakba palestinienne pour « durcir » le ton avec Israël en lieu et place de s’acharner à « rehausser ses relations » avec cet Etat voyou !?

La Palestine ne demande pas d’assistanat. Les capacités du peuple palestinien et de ses leaders sont remarquables, et tous ceux qui ont eu la chance de rencontrer l’un ou l’autre de ses habitants, peuvent en attester. La Palestine nous demande d’abandonner notre politique inéquitable du deux poids, deux mesures. La Palestine nous demande de mettre un terme à notre équidistance obscène qui n’est vraiment pas de circonstance en la situation. La Palestine nous demande simplement d’appliquer les normes de justice qui s’applique à tout pays. La Palestine demande son droit à l’auto-détermination. La Palestine demande à pouvoir créer son Etat comme la Résolution 181 du 29.11.1947 de l’Assemblée Générale des Nations Unies le prévoit dans son libellé. La Palestine demande que soit reconnu son préjudice.

Et comme depuis 60 ans, cette demande n’aboutit pas malgré les multiples concessions faites à l’Etat d’Israël, il est temps de nous rendre compte que nous nous sommes effroyablement trompés dans notre approche politique avec un Etat qui en a profité pour mener à bien une idéologie criminelle. Soucieux de préserver les acquis fragiles d’une jeune Nation née dans le traumatisme de l’après-guerre 40-45, les générations d’alors ont manqué de fermeté à l’égard d’Israël et au fil du temps, englués dans les relents d’une mauvaise conscience (adroitement entretenue) nous nous sommes montrés incapables de lui indiquer les limites. Et aujourd’hui, personne ne sait comment enrayer cette désastreuse descente aux enfers.

Je tiens à remercier des militants qui ont rappelé il y a peu, via Internet, cette réflexion : "La façon intelligente de maintenir la passivité des gens, c'est de limiter strictement l'éventail des opinions acceptables, mais en permettant un débat vif à l'intérieur de cet éventail - et même d'encourager des opinions plus critiques et dissidentes. Cela donne aux gens l'impression d'être libres de leurs pensées, alors qu'en fait, à tout instant, les présuppositions du système sont renforcées par les limites posées au débat" - Noam Chomsky.

Aux décideurs politiques de nous démontrer leur capacité à prendre toutes les mesures qui s’imposent lorsqu’il s’agit de Prévention d’un risque de génocide… cela nous changerait de celle où ils se surpassent lorsqu’il s’agit de guerre préventive contre un hypothétique réseau terroriste ou contre des supposées armes de destruction massive !

Daniel Vanhove –
Observateur civil
08.01.09

Si vous détruisez nos maisons, vous ne détruirez pas nos âmes – 2004 – Ed. M. Pietteur

La Démocratie Mensonge – 2008 – Ed. M. Pietteur


Sur l’utilisation du terme « génocide » dans le conflit israélo-palestinien

1ère partie

Cette intéressante question est ouverte et semble faire débat...
J'aurais tendance à penser que ces tergiversations sur le terme approprié ou non de « génocide » révèlent surtout, me semble-t-il, notre aliénation (consciente ou inconsciente) à l'usage autorisé ou non de certains mots plutôt que d'autres...
Inévitablement, certains mots sont connotés et semblent devoir être soumis à une grille de lecture bien précise, et particulièrement quand leur usage rappelle de près ou de loin le génocide des juifs perpétré sous le régime nazi. Que certains n’hésitent pas à hisser au rang de seul génocide de l’Histoire. Tous les autres n’accédant pas à ce « label »…
Tout cela ne traduit-il pas, sans bien nous en rendre compte sans doute, une certaine culpabilité, palpable jusque dans l'usage même d'un mot, comme si celui-ci devait être « mérité » par la situation qu’il recouvre ?...
Méfions-nous donc... de nous-mêmes, pour commencer.

S'écarter de la définition qu'en donne l'ONU au profit de celle qu'en donnerait tel ou tel intervenant (sur base de quoi ?... son avis ou son sentiment personnel est-il un meilleur critère !?) ne me semble pas une démarche appropriée. Parce qu'elle ouvre la porte à toute interprétation, en fonction du « camp » dans lequel on se situe, du moment où l'avis est émis, et d'une foule de critères plus subjectifs les uns que les autres.
Tout au contraire, je pense que dans ce cas (comme dans d'autres), il conviendrait de coller au plus près à ce que l'ONU propose, afin d'éviter une interprétation (et dans la foulée, une justice) à géométrie variable.
Peut-être est-il intéressant de parler comme Ilan Pappé de "génocide lent"... ce qui renvoie à une autre terminologie onusienne quand il est question de conflit de "basse, moyenne ou haute intensité"...
Ce genre de nuance peut s'avérer utile, pour autant qu'elle ne serve pas à camoufler une réalité...

Je pense donc que lorsqu'on examine les critères onusiens de base (les points a-b-c-d-e, ci-dessous) * qui permettent ou non l'usage du mot "génocide", plusieurs de ces critères sinon tous y autorisent dans le conflit qui se déroule en Palestine.
Et si nous y sommes si réticents, n'est-ce pas parce que nous n'avons pas encore réglé nous-mêmes nos problèmes de conscience vis à vis du génocide des juifs et que nous y collons automatiquement une notion quantitative de victimes ? (Mais alors à partir de combien !?)
Ce qui traduit peut-être bien une forme d'aliénation...

Par ailleurs, n'y aurait-il qu'un seul terme qui soit vraiment approprié ? N'est-ce pas-là une nouvelle forme d'aliénation ?
Le plus objectivement possible, et dans le cadre définit par l'ONU, n'y a-t-il pas dans la situation palestinienne, tout à la fois :
une politique d'apartheid, entraînant un transfert et un nettoyage ethnique qui au fil du temps et des évènements qui s'enchaînent dans cette logique mortifère, prend des allures de génocide... lent ?

Pour ma part, et dans mon prochain livre, c'est en ces termes que j'en parle.
Je ne me censure pas sur cette terminologie, parce que je crois qu'une forme de génocide est effectivement mise en application par les stratèges israéliens qui ont l'art de "jouer" sur ces limites... jusqu'à nous y enfermer, prisonniers de notre propre langage...

Daniel Vanhove –
Observateur civil
09.02.08

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SUR LE TERME GENOCIDE

POUR VINCENT, FRANÇOIS, PAUL ET BIEN D’AUTRES…

(2ème partie)

Merci à Paul Delmotte pour son grain de sel apporté au débat sur l’opportunité d’utiliser ou non le terme « génocide » dans le conflit israélo-palestinien. En citant mon nom dans son commentaire, il me permet d’y ajouter un peu de poivre, au risque d’épicer le débat…

D’emblée, je voudrais rectifier une chose : je ne m’autorise le terme « génocide » (cela figure en toutes lettres dans mon texte initial), qu’accompagné de la nuance qu’y apporte Ilan Pappé, le qualifiant de génocide lent. Dans une société surmédiatisée comme la nôtre où la caricature grossière l’emporte souvent sur la finesse du trait, et où il est devenu fréquent de se faire réduire voire enfermer dans l’interprétation de ses propres propos, je pense que cette nuance n’est pas rien. Particulièrement quand il s’agit d’un sujet d’une telle gravité.

Ensuite, plutôt que d’estimer vicelard de demander si l’on attendra que le dernier Palestinien ait été assassiné pour utiliser le mot « génocide », ne faudrait-il pas saisir l’occasion pour pointer que dans l’évolution souvent agitée de l’histoire des peuples, cette définition arrive toujours « après » les drames ? Soulignant par-là même, notre incapacité à les prévoir ! Si certains semblent dès lors très compétents dans leur analyse des faits qu’ils commentent a posteriori, ils paraissent dans le même temps bien incapables d’éclairer de leur science les évènements qui se préparent… Ressentir cette question comme vicelarde, ne renvoie-t-il pas à cette part de nous-mêmes dont je parlais, quand j’évoquais le non règlement d’une certaine culpabilité de ceux-là tellement attachés à la cause qu’ils servent ? Et renvoyer la question à ceux qui l’ont formulée sous forme de métaphore en les chargeant de soupçonner de trahison tous ces dévoués à la cause qu’ils défendent, n’est-il pas précisément un moyen subtil de l’esquiver ? Penser que cette question ne relèverait que d’une simple problématique de culpabilité me paraît quelque peu léger voire sommaire dans l’approche…quand on sait le travail complexe à produire sur soi parfois pendant de longues années, pour résoudre ces questions à tiroirs, et que beaucoup n’ont probablement jamais effectué, ni même entamé… Lors des préparations des candidats aux Missions d’observation dans les Territoires palestiniens, la première démarche que je leur proposais était de s’interroger sur leurs motivations profondes d’un tel choix. Et de ne pas se satisfaire de réponses toutes faites…
En outre, il ne suffit pas de suivre une cause (et le terme suivre, mis entre guillemets dans le texte, me laisse perplexe), même depuis 30 ans, pour se penser à l’abri de tout sentiment de culpabilité, quand on sait comment celle-ci peut parfois se nicher en des endroits insoupçonnés de l’individu. De même, le recours à un tel argument, serait-il LE critère de référence, quand il est régulièrement repris dans tout débat où l’expérience le dispute au changement, un peu comme entre H. Clinton et B. Obama aujourd’hui ? N’illustrerait-il pas plutôt l’ultime argutie… quand l’on manque d’éléments probants ? Pas davantage, me semble-t-il, cette durée n’autorise-t-elle à se penser exonéré de toute responsabilité quant aux résultats que l’on peut vérifier sur le terrain, de l’amélioration ou non de la cause que l’on défend… Evidemment, une telle démarche nous renvoie une nouvelle fois à nous-mêmes, et à notre aptitude à remettre certains de nos choix en question. Mais devant la dégradation continuelle de la situation palestinienne, n’est-il pas temps de se demander si les formes de soutiens actuels y sont encore adaptées, et particulièrement face à l’adversité qui ne lésine pas sur les moyens ? Autrement dit, n’est-il pas urgent de reconsidérer nos manières de penser, d’agir et nos protestations… souvent sans lendemains ?

Par ailleurs, Paul Delmotte s’appuie bien sur des chiffres (150.000 devenus plus d’un million) pour justifier son choix de ne pas utiliser le terme « génocide ». Il y a donc bien une notion quantitative qui s’insinue dans cette approche, comme je l’évoquais aussi dans mon texte original. Je reviens donc à la question posée alors : combien de victimes faut-il aux yeux des plus frileux quant à son utilisation pour « accéder » à ce terme, voire pour le « mériter » ? Ou encore, si l’usage de ce mot n’est pas lié à une question de nombre de victimes, le serait-il à une question de moyens utilisés ? Et dans ce cas, à partir de l’emploi de quelles sordides techniques osera-t-on utiliser ce mot réservé, voire tabou au vu des réactions qu’il suscite ? Faut-il nécessairement des chambres à gaz ou des fosses communes ? Quand celles-ci prennent les formes insidieuses d’une asphyxie organisée d’un peuple à genoux par privation progressive de tout (et aujourd’hui, eau, énergies, médicaments compris), négation identitaire et transferts de populations, usage de technologies militaires sophistiquées pour massacrer délibérément des civils exténués dont nombre de femmes et d’enfants, cela n’est-il pas suffisant pour craindre qu’un « lent génocide » se déroule sous nos yeux ?
Et dès lors, pourquoi la vraie question à se poser serait-elle de s’interroger sur les raisons qui poussent certains à l’utilisation du terme « génocide », et ne serait-elle pas de se demander pourquoi d’autres s’en interdisent l’usage ? Ce n’est pas parce que ce terme est utilisé qu’il empêche de parler dans le même temps de nettoyage ethnique, de crime contre l’humanité, d’extermination d’innocents préalablement emprisonnés collectivement dans un camp géant ou encore de sociocide… Une nouvelle fois, dans mon texte initial j’utilise avec prudence certains de ces termes pour marquer l’escalade dans la répression imposée aux Palestiniens. Mais pourquoi s’arrêter en chemin ? L’armée et le gouvernement d’Israël s’arrêtent-ils dans leurs techniques toujours plus mortifères infligées aux populations occupées ? Si certains en doutent, je les renvoie aux statistiques macabres du nombre de victimes dont la liste n’a de cesse de s’allonger furieusement… et particulièrement, ces derniers mois (l’Etat major israélien vient de se féliciter de l’augmentation du nombre de victimes palestiniennes d’une année à l’autre !)
D’autre part, et pour répondre plus directement à la question, si certains utilisent le terme de « génocide », c’est peut-être pour tenter de réveiller une Communauté internationale apathique depuis 60 ans que dure une Naqba dont beaucoup (même chez les militants) ne comprennent pas qu’elle n’a jamais cessé ! Et pour ainsi, en alerter l’opinion… Le rappel cette année de ce lugubre 60è anniversaire risque bien d’oblitérer le fait que cette catastrophe, même si elle a connu quelques plages de rémission toute relative, n’a jamais quitté l’esprit de l’administration israélienne qui entend bien la poursuivre, puisque justement, le manque de courage (y compris dans la sémantique) et l’indifférence de cette même Communauté internationale lui ont démontré à maintes reprises, la totale impunité dont elle bénéficiait ! Dès lors, appréhendée sur une aussi longue période, peut-être que le terme arabe Naqba pourrait-il s’enrichir d’une signification supplémentaire, genre génocide…

Ainsi, nonobstant quelques remarques judicieuses dans la réflexion de Paul Delmotte, et avec les réserves que l’on peut émettre sur certaines positions de l’ONU, je ne peux m’empêcher de souligner que les références onusiennes auxquelles je renvoie permettent un consensus sur la question, en lieu et place de l’avis d’untel ou d’un autre sur un sujet aussi grave que délicat. Et si je me permets d’insister autant sur la chose, c’est pour rappeler que ces références ont pour objet non seulement la Répression du Crime de génocide, mais aussi sa Prévention. Ce qui me paraît tout à fait essentiel. *
Dans une société de plus en plus infantilisée (et infantilisante) où nombre de parents et d’éducateurs ont souvent démissionné face aux jeunes dont ils sont pourtant responsables, l’on assiste aujourd’hui à la généralisation (et bientôt la banalisation) d’une seule forme d’attitude (bien misérable) quant à son organisation : la répression. Il n’est de semaine ou de mois qui passe sans subir de nouvelles mesures répressives censées apporter plus de sécurité à une population… dépassée sur bien des fronts par le résultat des démissions successives des adultes qui la constitue. Mais dans le même temps, ne conviendrait-il pas d’expliquer que toute nouvelle répression en guise de solution sécuritaire comporte en elle son propre aveu d’échec ? Et qu’il est regrettable qu’en lieu et place d’une société qui multiplie les lois liberticides, elle ne soit plus capable d’initier des politiques de prévention, à tous niveaux… Cela nous renvoie une fois encore à nous-mêmes… et à notre incapacité de plus en plus avérée d’assumer nos responsabilités, dans tous les domaines, y compris semble-t-il, dans celui du vocabulaire utilisé dans certaines des circonstances de la vie…
Ne préfère-t-on pas « demandeurs d’emploi » à chômeurs, « mal entendants » à sourds, « pays en voie de développement » à tiers-monde, « collaborateurs » à salariés, et ainsi de suite… dans cette sémantique aseptisante, mielleuse et combien démagogique.

En outre, s’il me paraît évident qu’il faille refuser tout rapprochement avec une quelconque forme de racisme et de négationnisme, et s’il me paraît tout aussi évident qu’il faille poursuivre le travail d’un vrai devoir de mémoire par rapport aux multiples tragédies qui balisent la marche du monde, il convient dans le même temps de refuser de se prêter à une quelconque hiérarchisation des victimes, même et y compris dans la stratégie utilisée pour en parler. Ce que la dernière initiative du Président Sarkozy en terme de mémoire, risque bien de provoquer… Et s’il est hors de question de mettre un signe d’égalité entre Auschwitz et Abou Ghraïb, cela devrait valoir également entre la machine de guerre israélienne et la résistance palestinienne que chaque déclaration officielle, même de la part de ces fervents défenseurs de la cause, n’oublie jamais de condamner au nom d’une équidistance de salon, à travers l’une ou l’autre petite phrase empreinte de repentir. L’aliénation (consciente ou non) dont je parlais n’est peut-être pas si éloignée que d’aucuns l’affirment !
Enfin, à la question posée par Enzo Traverso à travers le texte de Paul Delmotte de «…se demander si, après Auschwitz, nous pouvons encore tolérer Guantanamo et Abou-Ghraïb », il conviendrait surtout de concéder la seule réponse dont nous sommes encore capables : l’amer constat que ces lieux existent, perdurent, et sont l’antre de déshumanisations et de tortures dont certains de nos gouvernements légalisent aujourd’hui l’usage ! Retour à la case départ, ou en d’autres mots, encore et toujours à nous-mêmes et à notre incapacité actuelle à empêcher ce genre de dérive…

Pour terminer, restons sérieux en effet, et devant le constat de tels échecs, réduisons quelque peu nos prétentions à nous présenter aux yeux du monde comme modèles d’Etats démocratiques (en avouant qu’ils sont bien malades) ; arrêtons de donner des leçons d’éthique aux différents pays dont nous persistons à garder le contrôle (les exemples sont multiples) ; reconnaissons qu’après 60 ans d’inefficacité à améliorer le sort du peuple palestinien, nous sommes vraiment mal placés pour leur accorder ou non le droit à se défendre comme ils l’entendent (même par l’usage de roquettes Qassam faisant plus de peur que de mal) ; travaillons plus et mieux à dénoncer et empêcher que perdure encore ces 60 années de meurtrière Naqba (qui, avec ce recul s’apparente bien à un lent génocide) ; apprenons à anticiper au lieu de suivre (ce qui permettrait peut-être d’agir avant et non de ré-agir après) ; et en attendant, évitons définitivement le genre de formule plus jamais ça (aussi simplistes qu’inopérantes) !

Enfin, je voudrais rappeler que tout non-violent qu’il fut, lorsqu’un journaliste demanda un jour à Gandhi quelle eut été sa position face à la seule alternative possible entre la violence et la lâcheté, celui-ci répondit : « La violence, sans hésiter ! »

* Dans la Convention des Nations Unies du 9 décembre 1948 pour la Prévention et la Répression du Crime de génocide, celui-ci s'entend lorsque l'un des actes ci-après est commis dans l'intention de détruire, tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :
a - Meurtre de membres du groupe ;
b - Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
c - Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
d - Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
e - Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.

Daniel Vanhove –
Observateur civil
07.03.08

 

 
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La guerre contre le Liban et la Palestine  
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