Résolutions onusiennes :

Le mois de tous les dangers

Par Pierre Morville, Le Quotidien d'Oran, 10 août 2006

Alors que l’ONU peine à imposer un arrêt à l’agression israélienne, ses mesures de rétorsion contre le nucléaire iranien prennent effet à la fin du mois d’août.

Le 3 août 2006 marque le premier anniversaire de l’accession au pouvoir du président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Il y a quelques jours, le 31 juillet, le Conseil de sécurité de l’ONU a approuvé la résolution n°1696 concernant le problème iranien et exigeant la suspension de toutes ses activités d’enrichissement d’uranium avant le 31 août, sous menace de sanctions. Téhéran avait fixé l’échéance du 22 août pour répondre aux propositions occidentales.

Ce bras de fer dans un temps si court surajoute en intensité aux difficultés actuelles pour trouver une sortie diplomatique à la situation libanaise. Dans ce domaine, après cinq semaines de conflit, la confusion est totale. En début de semaine, à l’ONU, une laborieuse résolution franco-américaine appelait enfin à une «cessation des hostilités», mais de façon emberlificotée: les négociations entre le Quai d’Orsay et le Département d’Etat américain laissaient dans l’ombre le retrait du Liban des troupes israéliennes et même l’arrêt réel de leur attitude belliqueuse, puisque ce premier texte prévoyait la possibilité de manoeuvres «défensives» de la part de Tsahal. On sait d’emblée quelle lecture extrêmement large du concept «défensif», adopterait Tel-Aviv dans cette hypothèse...

Paris et Washington revoient leur copie

La réponse de Beyrouth ne tarda pas: le Premier ministre Fouad Siniora opposa à la motion franco-américaine une résolution en sept points, prévoyant notamment le retrait des troupes israéliennes du Liban (y compris des « fermes de Chebaa », une enclave de 45 km2 occupée par Tel-Aviv depuis plus de 20 ans) et le déploiement immédiat de l’armée libanaise, avec 15.000 hommes, au Sud Liban, conjointement ou non avec l’arrivée d’une force multinationale.

Fouad Siniora, dans ces quelques semaines de guerre, a gagné ses galons d’homme d’Etat capable de se mouvoir avec habileté dans une grave crise internationale. Ses préoccupations veillent principalement à préserver l’unité du Liban. Celle-ci s’est puissamment renforcée pendant l’occupation israélienne et ses bombardements aveugles. Toutes les communautés libanaises réclament maintenant que soit clairement désigné l’agresseur: l’échec actuel de l’offensive israélienne, son illégalité et sa disproportion des moyens utilisés, l’attaque permanente des populations civiles et la destruction massive des infrastructures libanaises doivent être sanctionnés, selon le Premier ministre libanais, par le retrait pur et simple des troupes israéliennes. Jusqu’aux fermes de Chebaa, puisque l’occupation de ce territoire contestée entre le Liban et la Syrie, était avant le conflit actuel le principal argument du Hezbollah pour ne pas désarmer ses milices. Le mouvement chiite continue d’exiger le retrait des unités israéliennes avant tout arrêt des hostilités. Toutefois, pour preuve de leur bonne volonté, les ministres Hezbollah du gouvernement libanais ont approuvé le déploiement de l’armée libanaise au Sud Liban, mais ils n’ont toujours pas dit s’ils envisageaient de remettre les armes au pouvoir légal une fois la guerre terminée.

La position libanaise a été approuvée par la Ligue arabe, tardivement réunie, c’est le moins que l’on puisse dire, lundi à Beyrouth. La motion franco-américaine a été, sans surprise, rejetée par l’Iran et la Syrie, dont le ministre des Affaires étrangères, Walid Mouallem, a prédit, tartarinade inopportune, l’entrée de son pays dans une «guerre régionale».

Hésitations américaines

Paris et Washington, auteurs inattendus de cette tentative inaboutie de cessation des hostilités, vont devoir revoir leur copie. La tâche va être difficile tant la première mouture étaient déjà le résultat de laborieux compromis: lundi, George Bush saluait le projet en soulignant que, pour lui, le texte n’imposait nullement un retrait des troupes israéliennes du Liban ! La France estime malgré tout que sa mission diplomatique d’intercession impose un dialogue serré avec la Maison-Blanche, tout en gardant langue avec l’Iran. Du coup, les uns reprochent à Paris de trop coller à Washington, alors que les autres voient d’un oeil soupçonneux ses contacts avec «l’Axe du mal» chiite. Pis, la France s’est même isolée au sein de l’UE en étant à peu près la seule à refuser de parler à Damas.

Jacques Chirac pourra néanmoins arracher quelques concessions supplémentaires à George Bush en menaçant de présenter son propre texte, jugeant qu’abandonner l’idée d’un cessez-le-feu serait «la plus immorale des solutions». La France pèse également parce qu’elle est l’un des rares pays à accepter l’idée de participer et de coordonner sur le terrain la force d’interposition.

La position américaine est plus difficile à interpréter. La valse-hésitation de sa diplomatie laisse entrevoir une lutte sourde entre deux positions, «réaliste» ou «maximaliste», sur les conflits du Moyen-Orient. Les uns et les autres constatent l’immense échec stratégique en Irak, l’inanité de la «contagion démocratique», la vigueur renouvelée de toutes les formes de «terrorisme», l’impopularité extrême des Etats-Unis. Les premiers en tireraient la leçon et prôneraient un retrait temporaire, ordonné et raisonné, notamment militaire, en laissant les diplomates américains tenter d’éteindre au mieux les feux. Les seconds, pour sortir de l’impasse, justifieraient au contraire l’urgence d’un «dernier coup de reins» avant la «victoire finale».

Dans tous les cas de figure, la politique du «nouveau Moyen-Orient» sera au cœur des législatives américaines de novembre 2006. Déjà, le célèbre sénateur démocrate américain Joseph Lieberman, fervent partisan de la guerre en Irak, a été battu mardi lors de primaires pour sa réélection: ce résultat surprise est révélateur de l’écœurement grandissant des électeurs américains à l’égard des conflits moyen-orientaux.

Ehud Olmert a tout faux

Alors que les frappes aériennes et terrestres continuent de faire rage, Tel-Aviv, de son côté, pratique le double langage jusqu’à des dimensions schizophréniques. D’un côté, Ehud Olmert approuve officiellement le projet de motion franco-américain, de l’autre, le cabinet de sécurité israélien a décidé (sans la décider vraiment) l’extension de l’offensive actuelle ! Le Premier ministre israélien ne sait en réalité que faire pour masquer son échec et cherche à pouvoir entamer, quoi qu’il en coûte, une sorte de «chant de victoire» même totalement factice, avant de devoir retirer ses troupes.

Tel-Aviv prend progressivement conscience de l’étendue des dégâts. Alors qu’Israël souhaitait marginaliser, démanteler et désarmer le Hezbollah, le mouvement de Hassan Nasrallah se retrouve, par ses capacités de résistance insoupçonnées, au centre du jeu politique libanais. La Syrie, brutalement écartée par la résolution 1559, se retrouvera à la table des négociations, même si cela déplaît à Paris. L’Iran s’impose de main de maître comme acteur majeur du «nouveau Moyen-Orient». L’hyperpuissance américaine, embourbée en Irak, montre une fois de plus son impuissance à agir dans la grande région. Quant aux deux soldats israéliens emprisonnés, à l’origine du vaste dérapage actuel, plus personne ne parle d’eux !

Plus gravement, l’actuel gouvernement israélien a réussi, en moins de temps que n’a duré la Guerre du Kippour, à ruiner le capital de dissuasion accumulé en six décennies de conflits victorieux, bâti sur de réelles capacités offensives et une réputation plutôt justifiée d’invulnérabilité militaire. L’opinion israélienne pourrait commencer à douter. Les opinions arabes sont unanimement révoltées. L’opinion mondiale consacre Israël comme le principal fauteur de guerre au Proche-Orient. Ehud Olmert a donc tout faux.

Dès lors, trois voies s’ouvrent à son pays. Israël peut en premier lieu choisir le durcissement au risque d’un réel embrasement régional: des opération terrestres sur le Liban, des bombardements sur la Syrie, voire au-delà, déboucheraient sur une situation de non-retour qui viendrait «forcer» la solidarité militaire américaine et créerait les conditions d’un seul conflit régional réunifié allant de Beyrouth à l’Afghanistan. L’Iran, dès lors, serait en première ligne. Cette hypothèse de dérapage «à la Docteur Folamour» ne peut pas principalement être retenue: les néo-conservateurs américains, favorables à une telle extension du conflit, n’ont plus suffisamment l’oreille de George Bush et encore moins celle du Congrès.

L’autre option de Tel-Aviv, qui stupéfierait par son audace, est encore bien plus improbable. Elle a été évoquée en début de semaine par l’historien pacifiste Uri Avneri: l’organisation d’une vaste conférence de paix où seraient associés la Syrie, l’Iran et l’Autorité palestinienne pour un règlement simultané de l’ensemble des conflits frontaliers et occupations israéliennes: Liban, Golan, Cisjordanie. Un tel règlement à chaud du lancinant dossier palestinien allégerait considérablement beaucoup de tensions au Moyen-Orient. Israël regagnerait un crédit perdu internationalement depuis bien longtemps. Une telle issue paraît cependant hors de portée pour le belliciste brouillon, hésitant et emporté qu’est Ehud Olmert.

Reste alors la voie du marais: le pourrissement du conflit sous la vague promesse de cessations d’hostilités toujours rejetées à plus tard. On s’acheminerait alors vers une longue et coûteuse occupation du Liban et l’abandon pur et simple de toute force d’interposition: sans clair accord de cessez-le-feu et l’ouverture de négociations pour une paix durable, les troupes d’interposition, qu’elles soient françaises, turques ou espagnoles, serviraient de cibles de foire aux deux parties, israéliennes et libanaises !

Tous ces scénarios ne sont pas à l’abri d’une brusque internationalisation de la conflictualité. Au mois d’août, le calendrier libanais va en effet rentrer en percussion avec le calendrier du nucléaire iranien.

Téhéran s’impose comme acteur incontournable

Ali Larijani, le principal négociateur iranien sur les questions nucléaires, a rejeté avec fermeté la dernière résolution de l’ONU et son échéance de fin août, en les qualifiant «d’illégales», en évoquant même la possibilité d’une expansion des activités nucléaires iraniennes. «Nous étendrons nos activités nucléaires si nous en avons besoin, a-t-il affirmé. Cela concerne toute technologie nucléaire».

De fait, jamais l’Iran n’a été en si bonne posture pour obtenir de facto les conditions d’obtention de l’arme nucléaire. Téhéran disposait déjà de la menace d’une sortie du Traité de non-prolifération. L’Iran pouvait également riposter aux sanctions économiques en faisant surenchérir le prix du pétrole alors que le baril atteint des sommets. Le gouvernement des ayatollahs pouvait également mobiliser la communauté chiite dans un Irak en guerre civile où les Américains, loin de se retirer, sont contraints aujourd’hui d’accroître le nombre de leurs régiments.

Maintenant, Téhéran peut soit souffler sur les braises libanaises, soit, en cas de négociation, monnayer ses éventuels bons offices auprès de la communauté chiite du Levant, toute entière derrière le Hezbollah, et qui représente 40% de la population du pays.

A la tête d’un pays marginalisé lors de son élection, le président Mahmoud Ahmadinejad en a fait, en un an, un acteur régional incontournable par une gestion très hardie du dossier nucléaire, propre à ressouder la fierté nationale iranienne, et une exploitation sans faille des erreurs de ses adversaires en Irak comme au Liban.

Mais Téhéran tirerait-il profit à son tour d’une plus grande déstabilisation de la région ? Rien n’est moins sûr, tant les facteurs d’implosion abondent, qu’il s’agisse des aspirations des populations kurdes en Irak, en Turquie et en Iran, des manifestations chiites la semaine dernière en Arabie Saoudite, des inquiétudes des gouvernements dans les pays sunnites qui peuvent regarder avec soupçon la montée en puissance de Téhéran.

Pour éviter un embrasement qui pourrait lui être également défavorable, Téhéran veille à maintenir les fils du dialogue, notamment à travers une option de médiation russe toujours possible.

Seul danger : quand les risques de guerre générale dépendent de trop d’acteurs en représentation devant leurs propres opinions publiques, les options bellicistes l’emportent souvent.

 
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La guerre contre le Liban et la Palestine  
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