A L'APPEL DE L'OPPOSITION

Marée humaine dans le centre de Beyrouth

Le Soir d'Algérie, 2 décembre 2006

Impressionnant, quand plus d’un million de personnes entonnent l’hymne national libanais. Une véritable marée humaine venant de tous les quartiers de la capitale et de la région ont répondu à l’appel de l’opposition libanaise pour exiger un gouvernement d’union nationale. Elle conteste la légitimité du cabinet dirigé par Fouad Siniora depuis la démission de six ministres dont deux du Hezbollah, estimant être mis à l’écart des principales décisions par la majorité actuelle.
L’opposition, outre le Hezbollah et Amal de Nabih Berri, comprend les quatre partis chrétiens (le Courant patriotique libre (CPL) du général Michel Aoun ; le Bloc populaire d’Elie Skaff ; le courant des Marada de Sleimane Frangié et Tadamon d’Emile Rahmé) ainsi que le Parti démocratique libanais et le Baas libanais. Dans le calme et une ambiance de fête, les Libanais sont arrivés par groupes de 100 à 200 personnes, majoritairement jeunes, chrétiens fidèles au général Aoun, chiites, sunnites et simples citoyens, brandissant les emblèmes du Liban afin de donner un caractère national à ce rassemblement et des pancartes avec pour slogan «Nous voulons un gouvernement propre !». Un service sécuritaire impressionnant : blindés et militaires portant des gilets pare-balles assuraient la sécurité des édifices publics. Les places des Martyrs et Selim-Hoss au centre-ville ainsi que les artères y menant étaient noires de monde. Des enceintes géantes diffusaient des chants patriotiques, mais aussi de Marcel Khelifé, tandis que des groupes de jeunes (filles et garçons) exécutaient des danses traditionnelles libanaises. L’ambiance était à la fête. Pas de slogans religieux, mais uniquement politiques. Certaines jeunes femmes, nombril à l’air, affichaient ostensiblement des badges à l’effigie de Nasrallah et, en guise de foulard, l’emblème du parti de Dieu : il n’y a pas que celles portant le tchador qui le soutiennent. D’autres affichaient leur appartenance au parti de Aoun, le Courant patriotique libre. Ce dernier a mobilisé 5.000 jeunes pour assurer le service d’ordre. Ceux du Hezbollah étaient trois fois plus nombreux. Et quand Michel Aoun est apparu à la tribune, masquée par une vitrine blindée, une immense ovation s’est élevée. Avec des accents de tribun, l’opposant le plus farouche au gouvernement actuel, parlant au nom de l’opposition, a trouvé les mots pour la faire vibrer, et faire siffler le gouvernement actuel, accusé de recevoir ses ordres auprès de l’ambassadeur des Etats-Unis, Jeffrey Feltman. L’opposition libanaise a réussi à mobiliser au-delà de ses espérances. En effet, agitant le spectre de la guerre civile, le risque d’affrontements durant les dernières 24 heures précédant ce rassemblement, tout a été fait pour dissuader les Libanais de répondre à l’appel de l’opposition. Cette dernière a assuré que le rassemblement se poursuivra sous forme de sit-in, à la manière de la «révolution orange», jusqu’à la chute du gouvernement si la majorité au pouvoir n’accepte pas la formation d’un cabinet d’union nationale, principale revendication de cette opposition. En effet, dans la soirée de jeudi, c’est sur un ton empreint de gravité que le Premier ministre, Fouad Siniora, s’est adressé aux Libanais, qualifiant le rassemblement de l’opposition de «tentative flagrante de faire chuter le gouvernement » et «de putsch». Il a demandé aux Libanais de manifester leur soutien en accrochant l’emblème national à leurs balcons. Et quelques minutes après, des e-mails en anglais s’affichaient sur les téléphones portables, y compris le mien, pour accrocher l’emblème libanais. Son discours terminé, des tirs nourris se sont fait entendre dans Beyrouth. Des habitants sont sortis croyant à des affrontements entre le Hezbollah et ses adversaires ou entre les Forces libanaises de Samir Geagea et le CPL du général Michel Aoun. En fait, il s’agissait de tirs émanant de la banlieue sud qui saluaient la fin de l’intervention du chef du gouvernement. Toujours dans la soirée, tous les leaders politiques (opposition et majorité) ont appelé au calme. Amine Gemayel a demandé aux militants du Kataëb de rester dans leurs permanences. Samir Geagea, l’ancien chef de guerre chrétien, au nom des Forces libanaises, en a fait de même, non sans vouer à l’échec la manifestation de l’opposition. Autorités religieuses chrétiennes et sunnites ont également appelé en commun au calme et au dialogue entre les partis. Car depuis l’assassinat du ministre de l’Industrie, Pierre Gemayel, une vive tension règne au Liban. Vendredi matin, la guerre des signes a commencé. Aux balcons des immeubles d’al-Hamra, principal quartier commercial et hôtelier dans le Beyrouth- Ouest, peu d’emblèmes nationaux étaient accrochés aux balcons, et encore moins ceux du Hezbollah. En revanche, A Chrafiyeh, fief chrétien à Beyrouth-Est, l’appel du chef du gouvernement a été suivi par une partie des habitants. Seuls les partisans de Michel Aoun n’y ont pas répondu. Tandis que dans Beyrouth-Sud, fief du Hezbollah, décoré aux couleurs jaunes du parti, se faisaient entendre des chants patriotiques diffusés par hauts-parleurs et des appels aux rassemblements après la prière du vendredi.
H. Z.


Ce n’est pas Téhéran

De notre envoyé spécial à Beyrouth, Hassane Zerrouky, Le Soir d'Algérie, 2 décembre 2006

Dans les quartiers populaires de Chyah, Haret-el-Hreik, Ghobeyrieh et Borj-el- Barajneh, qui forment les banlieues chiites du sud de Beyrouth, là où se trouve le camp de Chatila, vit près d’un demi-million d’habitants. Le général Michel Aoun est né dans ce quartier de Haret-el-Hreik et y possède encore une maison. Car, avant la guerre civile de 1975, près de 40% des habitants étaient des chrétiens. Aujourd’hui, ils sont entre 12 et 15%.
Première surprise quand on pénètre dans la banlieue sud, on s’attend à voir Téhéran, des femmes en tchador et des barbus. La réalité est plus diverse. Et l’on est surpris de croiser de nombreuses femmes de tout âge, en jean et tee-shirt pour les plus jeunes, en jupe ou en tailleur pour les plus âgées, certaines le nombril à l’air, sans que personne leur fasse de remarque. «Elles sont bien chiites», me précise Adnan Ismaïl, militant communiste, né dans ce quartier populaire. C’est simple, il y a moins de femmes en hidjab qu’à Alger, dans cette banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah. En fait, on se rend vite compte au contact de la réalité combien les images ne montrant que des femmes voilées diffusées par les télés occidentales relèvent de la manipulation. «Le Hezbollah est dirigé par une nouvelle génération plus ouverte. L’époque où ce mouvement était dirigé par une aile radicale islamiste qui n’a pas hésité à liquider de nombreux militants communistes et tenter d’imposer l’ordre islamiste est révolue. Aujourd’hui, on agit ensemble. Le Hezbollah nous respecte parce que nos camarades ont payé un lourd tribut durant le dernier conflit avec Israël», commente encore Adnan. A Bordj-al-Barajneh, ancienne place forte de la gauche libanaise avant la guerre civile, le Parti communiste a reconstitué ses forces. «Notre section compte aujourd’hui 350 militants dans la banlieue sud», précise Ismail Harb, jeune membre de la direction du parti. «Et depuis la fin de l’agression israélienne, on a assisté à un afflux de jeunes qui ont adhéré au parti et pas seulement au Hezbollah.» Et d’ailleurs, on ne fait pas un pas sans que ces deux militants soient interpellés par des habitants du quartier, soit pour les saluer, soit pour prendre des nouvelles. En revanche, contrairement à certaines idées reçues, pas la moindre trace de combattants du Hezbollah en armes, pas de tenues guerrières ostentatoires. Les «hezbollahis», comme les nomment les Beyrouthins, sont plus que discrets. Mais, nous a-t-on averti, ils sont présents au cas où ! Dans ce fief du Hezbollah, les portraits géants du leader chiite, Hassan Nasrallah, barrés du slogan «Ce sera plus beau qu’avant», sont omniprésents. Dans le bruit des pelleteuses qui dégagent les plaques de béton des immeubles détruits par les bombes israéliennes, ce sont d’ailleurs des policiers appartenant au Hezbollah qui règlent la circulation automobile et qui dressent des procès-verbaux. «Au nom de l’Etat libanais», précise Marwan. Le Centre du Secours populaire libanais, rue Baajour, géré par la gauche libanaise, ne désemplit pas. Avec ses différents services — chirurgie dentaire, médecine générale, cardiologie, gynécologie et psychologie —, il apporte une assistance appréciée par les pauvres pour une somme modique : 6.000 livres libanaises (3 euros) pour les soins généraux et 8.000 livres (4 euros) pour les soins spécialisés. L’aide scolaire fait également partie de ses missions. Son directeur nous fait visiter une nouvelle salle où des cours de français sont donnés aux plus jeunes. Et des cours d’alphabétisation à ceux qui savent ni lire ni écrire. Les médecins sont pour la plupart des bénévoles. «Il y a de tout, des communistes et des non-communistes, y compris des proches du Hezbollah», indique encore Adnan Ismaïl. Durant l’offensive israélienne, le centre a eu du mal à faire face à l’afflux de blessés. Il dispose d’un petit bloc opératoire. «On a été les premiers à porter secours aux blessés. Le premier immeuble détruit — il n’en reste rien — est à 50 mètres de notre centre. Pour les plus gravement touchés, on donnait les premiers soins avant de les diriger vers l’hôpital. D’ailleurs, nos ambulances étaient les seules qui n’étaient pas ciblées par l’aviation israélienne. Allez savoir pourquoi ! Tandis que celles du Hezbollah l’étaient une fois sur deux.» Et de montrer du doigt, parmi les carcasses de véhicules détruits par les roquettes israéliennes, des ambulances estampillées du signe du Parti de Dieu. «Les gens du Hezbollah comptaient sur nous pour évacuer leurs blessés les plus touchés», souligne-t-il. Non loin de là, rue Ragheb, le centre des volontaires et d’aide sociale du Parti de Dieu (Hezbollah). Une immense tente en toile rouge où flotte l’emblème du parti de couleur jaune. A l’intérieur, une exposition de dessins de presse. Sur l’un d’eux, un émir du Golfe faisant sa prière sur un tapis aux couleurs de l’emblème des Etats-Unis, manière de stigmatiser la «lâcheté des régimes arabes», indique le responsable du centre, le docteur Bilal Naïm, un grand gaillard barbu. «Nous avons recensé 5.500 familles ayant tout perdu, soit plus de 30.000 personnes. A chaque famille, nous avons accordé une aide variant entre 12.000 et 20.000 dollars, afin qu’elle puisse louer un logement. Et d’ici mai prochain, tout le monde sera relogé», assure-t-il. Et de m’indiquer les immeubles partiellement détruits ou endommagés en voie de réhabilitation après avoir été expertisés. «Les volontaires, précise- t-il, sont tous libanais : il y a des chiites, des sunnites, des communistes et des chrétiens du parti de Michel Aoun.» Beyrouth-Sud est un immense chantier : sous la direction d’architectes et d’ingénieurs, des ouvriers travaillent d’arrache-pied pour terminer les travaux de réhabilitation. Ailleurs, on construit des immeubles neufs sur les lieux mêmes des anciennes habitations pulvérisées par les bombes israéliennes. Partout, des images de désolation : immeubles éventrés ou réduits à l’état d’un mille-feuilles, et où activent dans un bruit sourd et dans la poussière des pelleteuses et des bulldozers. L’une des voies rapides traversant ce quartier est éventrée en différents endroits. L’armée française a paré au plus pressé en mettant en place des ponts métalliques qui ont permis de rétablir la circulation sur une voie. Quant à l’immeuble de la radio-télévision du Parti de Dieu, Al-Manar, il n’en reste rien. «Personne ne sait d’où elle émet, affirme Merwan. C’est un secret. Peutêtre à partir de stations mobiles.» Rue Radouf, le jour où le Conseil de sécurité a annoncé l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, des habitants, croyant à la fin de la guerre, étaient sortis quand une dizaine de missiles ont soufflé huit immeubles tuant plus de 40 personnes dont une vingtaine d’enfants qui disputaient un match de foot. Ici, il ne reste qu’un immense trou béant avec les portraits de familles entières décimées avec cette inscription «Made in USA» ! Pour reconstruire et loger les victimes des bombardements, le Hezbollah ne paraît pas manquer d’argent. En plus du financement apporté par des entreprises libanaises dirigées par des chiites, de l’argent de la diaspora chiite des pays du Golfe, d’Afrique et d’Amérique latine, il y a l’aide de Téhéran sur laquelle le Parti de Dieu ne dit mot. Tout juste, lit-on sur certaines banderoles barrant certaines artères, des remerciements à l’Iran, son président Ahmadinejad et son guide l’ayatollah Khamenei, pour l’aide apportée aux «frères libanais» !
H. Z.

 
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La guerre contre le Liban et la Palestine  
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