Georges Corm analyse à Alger la situation au Moyen-Orient

« Le dialogue des civilisations, un faux débat »

El Watan, 19 octobre 2006

Guerre froide ou guerre chaude au Moyen-Orient » a été le thème de la conférence animée, avant-hier soir à l’hôtel Aurassi d’Alger par Georges Corm, ancien ministre libanais et politologue, sur invitation de l’ANEP.

D’emblée, l’intellectuel auteur du Proche-Orient éclaté, a prévenu que le concept de « dialogue des civilisations » est un « piège, un prétexte pour se détourner des objetifs essentiels » visant à faire glisser la question de l’occupation des territoires arabes sur le terrain de la religion, et constitue un « habillage idéologique » de la volonté hégémonique des Etats-Unis. « Est-ce que l’occupation de la Palestine, de l’Irak, du Golan syrien ou l’agression contre le Liban cet été a une relation quelconque avec un prétendu choc des civilisations ? Non. C’est la manifestation pure et simple de la volonté hégémonique des Etats-Unis », a affirmé M. Corm. Pour l’ancien ministre des Finances libanais, « glisser sur le terrain de la religion fait le jeu des Israéliens, qui disent au monde : regardez ! Les Arabes nous haïssent et nous combattent parce que nous sommes juifs ». « C’est un piège entretenu par les médias occidentaux. Je suis sûr que les planificateurs du Pentagone ne croient pas à la thèse du choc des civilisations. Ils y voient seulement un habillage utile pour faire accepter à leur opinion publique leur politique au Moyen-Orient, en entretenant la peur par des termes comme « fascisme islamique » ou « terrorisme islamique », a-t-il appuyé. « On nous impose des problématiques de l’extérieur de notre aire civilisationnelle et de nos préoccupations actuelles », s’est insurgé Georges Corm, ajoutant que « la laïcité n’est pas une problématique de l’Islam mais plutôt du catholicisme ». « Posons-nous par exemple la problématique essentielle : l’exégèse des textes », a-t-il appuyé. M. Corm a fait un parallèle entre la « propagande occidentale » diabolisant les « Bolcheviques », les communistes et l’Union soviétique du temps de la guerre froide, avec « la nouvelle guerre froide d’aujourd’hui au Moyen-Orient, où l’ennemi est le soi-disant terrorisme islamique ». L’autre parallèle à faire, selon lui, est entre le concept de « cohabitation pacifique » de l’ancienne guerre froide et le prétendu concept de « dialogue des civilisations ». Georges Corm, qui se réclame de la minorité des intellectuels nationalistes arabes - face au bloc des penseurs pro-hégémonie US - a déploré les « divisions dans le monde arabe, notamment entre sunnites et chiites » entretenues notamment par « certains responsables et médias arabes », a-t-il dit.
Appréhensions

A ses yeux, la question principale reste « l’occupation de nos terres ». « Même si les forces d’occupation étaient bouddhistes ou hindouistes, nous les combattrions avec la même force », a assuré M. Corm rendant hommage à « la résistance héroïque du Hezbollah ». Il a ajouté que le Hezbollah a infligé, cet été, une défaite militaire à Israël, « ce que n’a pas réussi à faire aucune armée arabe durant 60 ans ». Selon lui, « pour la première fois depuis l’ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser, on voit dans le monde arabe, en la personne du chef du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah, un leader charismatique, réaliste, rassembleur, d’une humilité qui fait tant défaut à certains dirigeants, c’est un homme qui a donné de l’espoir à tous les Arabes ». Mais il a nuancé son constat se disant attristé et inquiet par les suites données à la victoire du Hezbollah qui « risque de se transformer en une défaite politique, à cause des dissensions entre les Arabes et les Libanais aussi ». Pour Corm, la place prépondérante de l’Iran actuellement est née du déficit arabe en matière de positionnement. Il n’a pas caché ses appréhensions quant au risque de voir la région du Moyen-Orient devenir « le foyer d’où partira l’étincelle de la troisième guerre mondiale, qui opposera l’Iran, la Chine et la Russie, d’un côté, et les Etats-Unis, l’Europe, et certains pays arabes qui se croiront obligés de suivre les Américains, de l’autre ». Il a avancé, à l’appui de son scénario, le déploiement militaire américain depuis le 11 septembre 2001, notamment dans le détroit d’Ormuz face à l’Iran et les anciennes républiques soviétiques (Ukraine, Géorgie, etc.) et qui vise à ses yeux « l’encerclement de la Chine, de l’Iran et de la Russie ». M. Corm a prédit que « les Etats-Unis finiront par se retourner contre leurs alliés arabes, comme ils l’ont fait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale contre leur ancien allié russe qui a pris une part essentielle dans la défaite de l’Allemagne nazie ». La sortie de crise ? Une « deuxième renaissance (nahdha) arabe » pour « sortir de la dynamique de l’échec dans laquelle est tombé le monde arabe » et recouvrir une « arabité ouverte qui assume les différences » loin de l’arabité monolithique des décennies écoulées. « Nous avons des droits et il est temps de les recouvrer », a-t-il martelé en conclusion. L’ANEP a prévu de poursuivre son cycle de conférences une fois par mois.

Adlène Meddi


L’intellectuel libanais Georges Corm invité de l’Anep

“La mouqawama est une victoire sur l’échec arabe”

Mustapha Benfodil, Liberté, 19 octobre 2006

Dans une conférence pointue qui a fait salle comble, l’éminent intellectuel et consultant international libanais a disséqué avec pertinence l’état du monde avec comme foyer de tension le Proche-Orient et sa toute récente fracture libanaise, une zone de turbulences que le conférencier présente comme le point de détonation d’un nouvel embrasement planétaire.

La salle de conférences de l’hôtel El-Aurassi était pleine comme un œuf ce mardi soir, et pour cause : Georges Corm devait y animer une conférence autour du thème “Guerre froide ou guerre chaude au Moyen-Orient”. La conférence qui, faut-il le signaler, a été organisée à l’initiative de l’Anep et qui sera d’ailleurs présidée par son P-DG, M. Ahmed Boucenna, est annoncée comme étant la première d’une série de conférences mensuelles de même “calibre” pour débattre des questions de l’heure.
Dans la salle devaient défiler en cette soirée ramadhanesque tous les “people” de la scène politique nationale : Mouloud Hamrouche, Smaïl Hamdani, Bélaïd Abdesselam, Abderrezak Bouhara, Abderrahmane Belayat, Mme Benhabylès, Mme Flici, la grande moudjahida Louizette Ighilahriz, Yacine Damerdji, valeureux moudjahid et ami de Georges Corm, des ambassadeurs, des patrons de presse, des universitaires et une meute de reporters. Bref, c’est la grand-messe. C’est dire la popularité de M. Corm qui compte, du reste, beaucoup d’amis en Algérie pour avoir effectué de longs séjours dans notre pays au cours des années 1970 et 1980.

Homme politique, ancien ministre des Finances (1998-2000), historien, juriste, économiste, consultant financier auprès d’organismes prestigieux un peu partout dans le monde, Georges Corm est de ces intellectuels irrévérencieux, engagés à leur manière, et qui sont sur tous les fronts. Auteur prolifique, on peut citer parmi la pléthore de livres qu’il a signés : Le Proche-Orient éclaté, Orient-Occident : la fracture imaginaire, L’Europe et l’Orient : de la balkanisation à la libanisation, Le Nouveau désordre économique mondial, ou encore le tout dernier La Question religieuse du XXIe siècle. Géopolitique et crise de la post-modernité. Il a même écrit un roman, La Mue.

Disséquant les nouveaux rapports de force entre Orient et Occident depuis l’effondrement du bloc soviétique et la fin de la guerre froide, Georges Corm avance comme thèse centrale que le Moyen-Orient est au coeur de moult guerres régionales, tantôt chaudes, tantôt froides, qui pourraient dégénérer en une guerre planétaire. Dans la foulée, le conférencier ne manquera pas de souligner qu’à la défunte URSS s’est substitué un conglomérat de nouvelles forces qui pourraient constituer un contrepoids à l’hégémonie américaine et atlantiste quant à la conduite des affaires du monde. Dans ce nouveau bloc, on trouve notamment la Chine, la Corée du Nord, et dans une certaine mesure la Russie de Poutine qui reprend progressivement sa place, à quoi il faut ajouter un pays comme l’Iran. Des forces qui suscitent, selon lui, de plus en plus l’inquiétude des États-Unis quant à leur suprématie. Et dans ce Moyen-Orient bouillonnant, la scène libanaise constitue une “place symbolique forte”. L’orateur en surprendra plus d’un en annonçant : “Le Moyen-Orient qui vit sous l’effet de guerres où alternent le chaud et le froid, pourrait être le détonateur d’une troisième guerre mondiale.”
Et ce scénario catastrophe où le Liban tient le premier rôle explique, selon le conférencier, le déploiement de toutes ces flottes qui tiennent en respect les côtes libanaises au nom de la (résolution) 1701 à l’instar de la flotte allemande, et qui ne visent qu’à tenter de “domestiquer” une “mouqawama” qui a flanqué au monde une formidable leçon de résistance, et qui a admirablement cassé le fatalisme de “la dynamique arabe de l’échec”, pour reprendre l’expression de Georges Corm pour dire la logique défaitiste dans laquelle s’est installé le monde arabe depuis l’invention d’Israël et le déclin du nassérisme.

Passant au crible les fondements philosophiques de l’Occident “conquérant”, Georges Corm se dit agacé par un concept en vogue injecté dans le marché des idées par Samuel P. Huntington et son “choc des civilisations”. “C’est là un concept piège avec lequel je ne suis pas du tout d’accord, pas plus d’ailleurs qu’avec celui de ‘dialogue des civilisations’. Cela me rappelle celui de ‘cohabitation pacifique’. Voilà des gens qui viennent coloniser nos terres et nous, on est là à nous embourber dans des débats de salon pour expliquer notre religion ou notre identité”, s’insurge-t-il. Abordant la question religieuse et le poids de la religion dans les conflits contemporains, il reprend une thèse qu’il a développée dans son livre, La Question religieuse du XXIe siècle : “Je ne parlerai pas de ‘retour’ du religieux, mais d’une instrumentation du religieux dans la vie internationale comme au temps des croisades.” Il relève avec pertinence comment les mêmes paradigmes de diabolisation usités du temps de la guerre froide sont remis au goût du jour pour descendre le “fascisme islamique”, dernière trouvaille de Bush. “Nous subissons une guerre psychologique féroce. Une analyse de la structure du discours dominant révèle que les mêmes composantes de ce discours durant la guerre froide sont reconduites à l’endroit de ce qu’on appelle ‘l’islam fasciste’, le terrorisme… L’ennemi bolchevique d’hier est remplacé par le ‘fascisme islamique’,” souligne G. Corm. Décortiquant ce discours, il dira : “L’ennemi est toujours un ennemi transnational, tapi dans l’ombre, et qui complote pour le renversement des sacro-saintes valeurs de l’Amérique. Cet ennemi est toujours décrit comme étant fanatique, dangereux pour la paix dans le monde (‘l’empire du mal’, ‘l’axe du mal’, ndlr) et qu’il faut impérativement l’éliminer.” Sévère à l’égard des élites arabes, Georges Corm fustige copieusement au passage une intelligentsia qui se range souvent du côté du plus fort, une attitude qui, selon ses termes, “voit dans la ‘sahwa islamiya’ un péril pire qu’Israël”. Revenant au contexte libanais, Georges Corm salue la victoire des “chebab” : “Ce qui s’est passé cet été au Liban est, comme l’a dit Essayed (Nasrallah), un miracle divin. Mais, j’ajouterai que c’est un miracle dans la conduite de la guerre grâce à la magnifique prestation de nos jeunes combattants du Janoub et des Bekaâ.” Et de relever : “Les intentions américano-israéliennes sont la destruction du Hezbollah de manière à effacer des esprits la victoire éclatante du Hezbollah qui a résisté trente-trois jours durant face à la machine de guerre israélienne comme aucune armée arabe ne l’a jamais fait.” Avant d’ajouter : “C’est la première fois depuis la disparition du discours nassérien et celui du nationalisme arabe qu’on entend un discours aussi fort. C’est un discours réaliste, pas métaphysique, et c’est le discours du chef modeste, humble, une qualité qui manque tant à nos dirigeants arabes”, allusion bien sûr à Hassan Nasrallah, la nouvelle icône des peuples arabes. Revenant sur le rôle de l’Iran, il dira : “Oui, l’Iran a appuyé et financé la résistance et cela ne me gêne pas. L’Iran défend nos intérêts comme aucun régime arabe n’ose le faire. Que les régimes arabes fassent un geste, ne serait-ce qu’avec la parole, envers les causes légitimes arabes, et l’Iran reprendra sa dimension normale. Téhéran ne fait que combler le vide arabe. Mais, il se trouve que certains préfèrent que ce vide soit rempli par les Américains en mettant à sac le Liban et la Palestine. Qu’est-ce donc que cette logique fourbe ?”, s’indigne le conférencier qui, pour finir, plaide pour une nouvelle “nahdha” arabe sur la base d’une relecture de nos textes fondateurs à la faveur de l’ijtihad.

Mustapha Benfodil

 

 
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La guerre contre le Liban et la Palestine  
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