Lakhdar Brahimi pour The new york times , Liberte et le soir(Belgique)

“Encourager le Hezbollah à jouer un rôle responsable”

Par : Lakhdar Brahimi, Liberté, 20 août 2006

Pour Lakhdar Brahimi, il faut encourager le Hezbollah à jouer un rôle responsable, et il sait de quoi il parle. Le diplomate algérien a été haut fonctionnaire à l’Onu, où il avait exercé comme proche collaborateur du secrétaire général en charge de questions sensibles. Il connaît le Liban pour avoir contribué, lorsqu’il était secrétaire général adjoint de la Ligue arabe, aux accords de Taef qui restent d’une actualité brûlante, comme il le rappelle dans ce texte.

Quel gâchis : il aura fallu plus de trente jours pour adopter une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies sur un cessez-le-feu au Liban ! Trente jours durant lesquels rien de positif n’a été atteint, alors que tant de souffrances et de dégâts ont été infligés à une population innocente. Les pertes en vies humaines innocentes ont été sidérantes et les destructions, particulièrement au Liban, dévastatrices. Les organisations internationales des droits de l’homme ainsi que les Nations unies ont condamné cette crise humanitaire et les violations du droit humanitaire international. Pourtant, toute la puissance de la diplomatie américaine fut mobilisée pour empêcher un cessez-le-feu, cependant que davantage de matériel militaire était livré d’urgence à l’armée israélienne.
On a affirmé que la guerre devait continuer pour que les problèmes soient traités à leurs racines mêmes, mais personne n’a pris la peine d’expliquer comment la destruction du Liban allait permettre d’atteindre cet objectif. Mais, en fait, quelles sont donc les racines de ces conflits ? Il est incroyable que les récents évènements soient si régulièrement rattachés au seul enlèvement de trois soldats israéliens. On évoque très rarement les milliers de prisonniers palestiniens détenus par Israël, ou les prisonniers libanais en détention pendant plus de 20 ans. Et c’est à peine si l’on fait mention de l’occupation militaire et de l’injustice qu’elle engendre.
Plutôt que d’aider cette soi-disant guerre globale à la terreur, les récents évènements ont bénéficié aux ennemis de la paix, de la liberté et de la démocratie. La région bouillonne de ressentiments, de colère et de désespoir – des sentiments qui, à l’évidence, n’encourageront guère les jeunes Arabes et Palestiniens à aller vers le prétendu “Nouveau Moyen-Orient”.
De telles politiques n’aident pas Israël non plus. Le besoin de sécurité d’Israël est réel et légitime, mais il ne sera jamais assuré de manière durable au détriment des besoins et des aspirations tout aussi réels et tout aussi légitimes de ses voisins. Israël et ses voisins pourraient négocier un accord honorable et vivre en paix et en harmonie.
Cependant, comme il arrive souvent dans les situations de conflits complexes, les parties ne peuvent y arriver seules. Elles ont besoin d’aide extérieure, mais cette aide n’est pas disponible à présent. Il est peut-être trop tôt pour tirer les leçons de ce mois de démence. Il est clair cependant que le Hezbollah a engrangé une victoire politique et que son chef, cheikh Hassan Nasrallah, est devenu le personnage le plus populaire du monde musulman. Quant à Israël, il ne semble pas qu’il ait atteint ses objectifs déclarés. Si ces tendances devaient persister, il est difficile d’imaginer un retour de la stabilité dans la région.
Alors, que faire ? La communauté internationale devrait mettre en œuvre quelques mesures, certaines au plan concret, d’autres de nature conceptuelle, afin de prendre en charge la crise actuelle.
Premièrement, la priorité doit être donnée à la protection de l’unité, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Liban, ainsi qu’à l’application intégrale des accords de Taef (1989), que j’avais aidé à négocier au nom de la Ligue arabe. Cet accord exige spécifiquement que le gouvernement libanais, comme tout autre État, ait le monopole de la détention des armes et de l’usage de la force.Deuxièmement, il ne faut pas oublier que le Hezbollah a vu le jour en tant que conséquence directe de l’invasion israélienne du Liban en 1982. Comme tout mouvement, il a évolué : c’était à l’origine une milice et un mouvement de résistance contre l’occupation étrangère. Il s’est ensuite développé à la fois en un parti politique et une organisation sociale, fournissant des services précieux à sa communauté appauvrie. Plutôt que d’essayer d’isoler le Hezbollah, la communauté internationale devrait l’encourager à jouer un rôle responsable dans la dynamique interne du Liban. Il serait alors légitime, en retour, d’attendre du Hezbollah qu’il accepte le droit exclusif de l’État libanais à posséder des armes et à user de la force.Troisièmement, il est un peu paradoxal d’exiger de l’Iran et de la Syrie de rompre leurs relations avec le Hezbollah tout en leur demandant d’user de leur influence pour obtenir qu’il se conforme à la résolution de cessez-le-feu.
Est-ce qu’il ne serait pas plus efficace de demander que ces deux pays — tout comme les autres États de la région et d’ailleurs — respectent scrupuleusement la souveraineté du Liban et s’abstiennent de toute ingérence dans ses affaires intérieures ?
Quatrièmement, la contribution la plus précieuse qu’Israël puisse apporter à une paix durable sur sa frontière nord est de retirer ses troupes de tous les territoires qu’il occupe actuellement, y compris les fermes de Chebaâ. Enfin, une attention urgente et soutenue doit être accordée au problème qui sous-tend l’agitation du Moyen-Orient : la question palestinienne. Une masse de résolutions des Nations unies et autres accords existe déjà, qui pourrait offrir une base utile pour une solution juste et viable du conflit du Moyen-Orient. Une approche possible pourrait consister à faire mandater une équipe de médiateurs par le Conseil de sécurité et une conférence internationale (incluant la Ligue arabe) en vue de ranimer les accords les plus valables, puis de s’assurer qu’ils soient appliqués. Si les États-Unis et d’autres pays-clés pouvaient appréhender ce conflit à travers un autre prisme nouveau, il pourrait y avoir une réelle chance pour la paix.
Ce serait la meilleure manière pour montrer un respect et une empathie authentiques pour les souffrances infligées à tant de gens innocents durant tant d’années.

L. B.

  La guerre contre le Liban et la Palestine  
www.algeria-watch.org