| |
|
Forfaitures
Par K.Selim, Le Quotidien d'Oran, 2 janvier 2007
Vivant, Saddam Hussein s’est trop souvent trompé d’ennemis, d’amis et de guerres pour être un héros. Les metteurs en scène américains, en organisant délibérément une misérable embuscade contre l’Aïd Al-Adha, lui ont offert, sans le vouloir, la plus élégante des sorties. Partir dignement, courageusement pendant que les harkas irakiens de l’ordre américain glapissaient leur haine. Saddam Hussein, déjà mort politiquement, a en définitive quitté la scène en héros. Ces quelques minutes de voyeurisme macabre enregistrées par un téléphone cellulaire ont montré que cet homme de toutes les erreurs n’a pas tremblé devant la mort. Il n’a pas supplié, il n’a pas plié, il a même affiché un mépris souverain pour la petite «marjalla» de nervis enrôlés par l’Amérique bushienne. Car justice n’a pas été faite et les irakiens encagoulés ou au « pouvoir » qui ont assassiné Saddam Hussein ne sont que les exécutants indignes d’un scénario qui les dépasse. La mise à mort sacrificielle un jour d’Aïd de Saddam est le résultat d’un calcul politicien complexe produit par la Maison Blanche. Histoire d’éliminer un témoin gênant qui en aurait dit long sur la forfaiture des hérauts de la démocratie sécuritaire et des droits de l’homme sélectifs. Histoire aussi de mettre en œuvre le plan B, après l’échec monumental de l’occupation : attiser les haines, détruire les Etats en place pour reconfigurer la région sur des bases ethniques et confessionnelles. C’est une guerre contre les peuples que livrent les conspirateurs de la Maison Blanche. Et l’assassinat de Saddam Hussein, le jour de l’Aïd, a bien été décidé pour alimenter l’aberrante mise en guerre entre chiites et sunnites en Irak, pour constituer des axes conflictuels fictifs dans la région. On est bien dans une situation de crime politique et loin de l’administration de la justice, au demeurant strictement impossible sous occupation. Totalement illégale de surcroit car Saddam Hussein était, les américains occupant le pays, un prisonnier de guerre. Le but de l’opération est-il atteint ? Oui, si l’on constate l’invraisemblable bêtise politique d’un Rafsandjani qui voit dans la mise à mort de Saddam Hussein organisée par Bush un « châtiment de Dieu ». Quand l’Iran exprime la même satisfaction que Tel-Aviv et Washington, on se retrouve dans une extraordinaire conjonction de calculs de puissances. Au nom d’une culture stupide de la vengeance, l’Iran qui joue un rôle détestable dans la guerre civile irakienne, se satisfait de la perte d’un témoin de choix qui aurait eu beaucoup à dire dans un vrai procès et non dans l’abjecte parodie organisée dans la « zone verte ». Mais le pire est que les dirigeant iraniens pavent la voie au travail de sape des américains en donnant des raisons à la propagande des amis locaux des Etats-Unis pour présenter les missiles qui tomberont sur leurs installations nucléaires comme un autre « châtiment divin » ! Voilà que des clercs aveugles se mettent à réaliser les vœux assassins que George W Bush transmet au monde islamique le jour de l’Aïd. Mais les Etats-Unis « néo-cons » se perdent dans élaborations machiavéliques faute d’une stratégie digne de ce nom et ne réalisent pas que l’injure à l’Aïd de tous les musulmans signe de manière indiscutable non seulement un échec mais aussi l’expression achevée de leur forfaiture morale.
Géopolitique d’un assassinat
Par M.Saâdoune, Le Quotidien d'Oran, 2 janvier 2007
L’exécution de Saddam Hussein n’a rien à voir avec la justice dont le nom et la valeur sont réellement avilis par ceux qui osent l’invoquer. La mise en scène du meurtre un jour d’Aïd n’est pas un hasard mais obéit à des calculs géopolitiques froids des Etats-Unis. Explications.
Il n’y a que Bush, Blair et les nouveaux « dirigeants » irakiens (les guillemets s’imposent absolument) pour claironner que le procès intenté à Saddam Hussein a été régulier et que sa mise à mort est l’accomplissement de la justice. L’Europe, elle, se drape dans sa position de principe contre la peine de mort pour éviter de se prononcer sur la parodie de justice qui a été administrée en Irak par la démocratie américaine. Enfin, il y a l’Irak et le monde arabo-musulman, enjeux directs d’une mise en scène macabre orchestrée de bout en bout par les néo-conservateurs. Le premier ministre irakien n’ayant pas le pouvoir de déplacer un policier, on ne doute pas un instant qu’il n’a été que l’instrument des américains. A lui donc, la paternité « officielle » d’avoir ordonné la pendaison de Saddam Hussein et d’avoir amené sur les lieux du gibet les miliciens de Moqtada Sadr pour hurler des imprécations en soufflant sur la mèche de la guerre confessionnelle. Voilà le fil d’Ariane pour comprendre pourquoi les Etats-Unis ont décidé de jouer sur tous les symboles religieux, de la profanation de l’Aïd Al Adha à la transformation de Saddam Hussein en symbole « sunnite ». Aurait-on pendu Adolf Hitler le jour de Noël ?
C’est un « processus irakien de bout en bout » clament à l’unisson les supplétifs locaux, l’Amérique est presque sauve. On nous susurre même que c’est grâce à son « humaine » pression que le gouvernement de Maliki a accepté de rendre le corps de Saddam Hussein à son clan plutôt que de le jeter dans une fosse commune. Que l’Amérique est grande ! Mais tout cela est fort grossier et même le film officiel des évènements montre combien tout a été cousu de fil blanc pour que l’assassinat de Saddam Hussein serve les objectifs géopolitiques des Etats-Unis dans la région. Eliminons d’emblée cette thèse juste bonne à servir de marketing aux Kouchner de service : la mise à mort de Saddam Hussein n’est pas un message aux dictateurs. Ils seront toujours les amis des USA tant qu’ils les servent et tant que le contexte ne commande pas de les rejeter. On connaît la fameuse formule US à propos de Somoza « c’est un fils de p…mais c’est notre fils de p.. » et elle reste plus que jamais valable.
Des nervis bien utiles
Examinons donc les faits tels que les tacticiens de la Maison-Blanche ont voulu qu’ils apparaissent. Les Kurdes d’Irak ne se mêlent pas de l’affaire et restent fort discrets. Ils ont pratiquement fait sécession avec la bénédiction des Etats-Unis et ils ne se mêlent donc pas des affaires « arabes ». C’est donc un premier ministre chiite qui signe les papiers nécessaires et qui offre aux miliciens de Moqtada Sadr les premières loges face au gibet. Saddam Hussein, d’une dignité remarquable devant la mort, a réagi en nationaliste arabe en évoquant une ultime fois la Palestine. Rien dans son attitude, y compris son mépris pour les petits fiers à bras crachant leur haine n’est susceptible d’être utilisé. Au contraire, il y avait tant de défi dans cet ultime moment que cela a du provoquer le dépit des scénaristes de la Maison-Blanche. La diffusion sur Internet de l’enregistrement intégral de la mise à mort et les acclamations bruyantes des pistoleros de Moqtada sert précisément les objectifs géopolitiques des américains. Ce sont les chiites qui se vengent de Saddam Hussein, subitement transformé – contre toute évidence historique – en symbole sunnite. Le crime américain – c’est ainsi que l’on qualifie toute exécution extrajudiciaire – devient presque parfait. Ils n’y sont pour rien, leurs vieux protégés kurdes n’y sont pour rien, il n’y a que des arabes, chiites et sunnites, qui se font la guerre. Il ne reste plus qu’à ramasser la mise. On orchestre la haine entre irakiens « arabes » et avec cette mise à mort symbolique (le sunnite tué le jour de l’Aïd), on hâte le démembrement de l’Irak, prélude à l’accouchement du nouveau Moyen-Orient de Madame Rice. Les recommandations de la commission Baker-Hamilton sont déjà caduques et Bush pourra envoyer un supplément de troupes. Il suffit d’attendre les effets de cette embuscade de l’Aïd et faire que la mayonnaise de la haine confessionnelle prenne définitivement. Ceci au niveau de l’Irak. Au plan régional, les choses étaient déjà en place avec des inquiétudes ouvertement exprimées par les saoudiens, jordaniens et égyptiens (fidèles alliés de l’oncle Sam) au sujet de l’influence grandissante de l’Iran et de « l’arc chiite ».
Erreur d’appréciation iranienne
La mise à mort de Saddam Hussein, qu’ils détestaient cordialement, leur donne subitement l’occasion d’exprimer leur aversion d’un acte appliqué le jour d’Aïd avec une évidente dimension de vengeance sectaire. Les saoudiens qui ont déjà signifié qu’ils aideraient les sunnites en cas de retrait américain n’ont pas à se forcer, leurs religieux donnent depuis longtemps dans le mépris à l’égard des chiites. Mais le plus frappant est de voir l’Iran tomber dans le panneau en acclamant l’assassinat de Saddam Hussein comme étant un « châtiment divin ». Apparemment à Téhéran, on pense que les dirigeants irakiens en place peuvent servir dans le jeu régional et dans le bras de fer avec les Etats-Unis sur le nucléaire. Mais le calcul est dérisoire, les Etats-Unis tiennent tous ces dirigeants entre leurs mains et même s’ils peuvent s’attendre à des nuisances de la part des groupes chiites en Irak, cela ne comptera pas énormément dans leur éventuelle décision de frapper l’Iran. L’attitude iranienne est gravement fautive même s’il est clair que ce pays est dans un rapport d’influences réciproques avec les milices chiites irakiennes. Mais, elle confère une légitimation à la montée en cadence des régimes pro-américains de la région qui avaient du mal à faire passer l’idée que l’Iran est plus dangereux qu’Israël. On est bien au cœur de jeu géopolitique des américains qui entendent rester « très longtemps » sur place tout en poussant à des reconfigurations de la région sur des bases ethniques et confessionnelles. Ce sera les arabes contre les perses, les chiites contre les sunnites, les kurdes contre les arabes… L’assassinat de Saddam Hussein doit servir à faire passer les crimes sectaires qui ont lieu chaque jour en Irak en guerre civile définitive ou chacun n’a plus le choix de son camp. Cela se passe en Irak et c’est généralisable à toute la région. Le nouveau Moyen-Orient dessiné par les néo-cons sera une constellation d’Etats confessionnels et ethniques et la pérennité d’Israël sera ainsi garantie pour l’éternité. Il y a bien une géopolitique du meurtre.
|
|
|