AL ZARQAOUI, LA RESISTANCE, ALI BENHADJ ET LE JEU AMÉRICAIN

Le désordre constructif

Le Soir d'Algérie, 1 aout 2005

Les développements survenus sur la scène nationale après l’odieuse exécution des deux diplomates algériens laissent penser que cet acte n’est pas isolé de ce qui s’est passé à Londres et à Charm-el-Cheikh et qu’il fait partie d’un plan qui obéit à une implacable logique : préparer la nouvelle offensive de la droite américaine au Moyen-Orient.
Le plan US — quelque peu contrarié par la réaction des peuples arabes qui n’ont pas suivi leurs régimes sur la question irakienne et qui continuent de manifester une vive hostilité à la normalisation avec Israël —doit maintenant passer à la vitesse supérieure. On le voit dans les tentatives infructueuses de mener à son terme le processus politique en Irak ; on le voit dans la précipitation à faire face à une résistance de plus en plus efficace ; on le voit dans les appels lancés aux Israéliens et aux Palestiniens pour qu’ils calment le jeu avant le «retrait de Gaza», opération douteuse qui ne règle en rien le problème de fond; on le voit dans la manière de traiter le Liban (visite de Rice) comme s’il venait d’être libéré ; on le voit dans les pressions exercées sur la Syrie ; on le voit dans l’étalage des muscles au Sahara. Dans ce contexte, les explosions de Londres, celles de Charm-el- Cheikh ainsi que l’enlèvement, puis l’exécution de nos deux diplomates semblent avoir été instrumentés par un même et seul chef d’orchestre. L’objectif étant de détourner l’attention sur ce qui se passe en Irak et qui n’est autre que le visage habituel des révolutions populaires dirigées contre l’occupation militaire. Dans le passé, on avait connu de tels brouillages de pistes comme cette fameuse découverte de cas de tortures dans la prison d’Abou Ghraib, visant à détourner l’attention sur les débâcles de l’armée US.
Quand ça va mal, les «amis» sont là !
En cet été infernal pour les Marines qui perdent quotidiennement des soldats, il était urgent d’agir afin de faire retomber la pression sur une opinion publique américaine qui commençait sérieusement à douter de la victoire militaire. En face, la résistance s’organise et frappe les cibles militaires avec une précision et une efficacité telles que certains y voient la répétition du scénario vietnamien. Et c’est toujours au moment où cela va très mal pour les Américains et leurs amis que cette nébuleuse islamiste se signale par des actes qui portent le sceau de l’infamie et dont l’horreur est exploitée aussitôt pour discréditer la véritable résistance et frapper en plein cœur l’islam. La question que l’on est en droit de reposer encore une fois reste sans réponse pour le moment : pour qui roulent Al Zarqaoui et ses copains ? Se peut-il qu’une branche qui se réclame de la résistance irakienne et qui vise à chasser l’occupant s’en prenne d’une manière si maladroite aux intérêts des peuples arabes ? Pourquoi ? Dans quel intérêt ? Si l’on se réfère à certains commentaires de la presse et à la réaction de la rue algérienne, l’objectif de cet odieux crime semble partiellement atteint : des plumes s’en prennent maintenant, et sans distinction, à toute la résistance ; ils font la part belle au rôle américain. Quand tout cela intervient au moment où les GI’s s’entraînent aux portes du Sahara et qu’une campagne sans précédent contre l’islam grossit dans le ventre de l’Europe, il y a de quoi se poser des questions.
«Moudjahidine» : un mot à bannir ?
Les Américains qui ont réussi à tromper d’autres peuples, feront-ils avaler la couleuvre aux enfants de Ali la Pointe et Hassiba Ben Bouali ? L’amalgame sciemment entretenu — même dans certains grands titres de la presse nationale — entre la résistance légitime à l’occupation et le terrorisme le plus vil réussira-t-il à berner ces Algériens qui connaissent mieux que quiconque ce qu’est une guerre de libération et le vrai visage du terrorisme. Alors que l’on n’a pas encore retrouvé les corps de nos deux diplomates, on assiste à une véritable mise à mort de la résistance irakienne et à la dénonciation de tout ce qui touche de près ou de loin aux moudjahidine irakiens. Il n’y a pas mille manières d’appréhender la question irakienne : où l’on est avec la libération du peuple irakien et donc avec son élite combattante pour l’indépendance réelle du pays ou l’on se range du côté de l’occupation. Nous pensions que l’Algérie ne pouvait être que du côté de la justice et de la légalité internationales, elle qui a payé le prix fort pour recouvrer sa souveraineté et dont les dernières quarante années ont été un exemple vivant de sacrifices et de luttes au profit des peuples opprimés. Le tour que prend la diplomatie algérienne ne nous plaît pas. Il y avait comme un double discours : l’un pour l’opinion intérieure, enveloppé d’engagements pour la souveraineté et l’unité territoriale de l’Irak ; l’autre à destination de l’Amérique, plus cool et moins contraignant. Maintenant, il n’y a qu’un seul discours : feu sur le «terrorisme» et les «terroristes ». On ne peut considérer comme terroriste celui qui se bat pour libérer son pays. Sinon, il faudrait revoir toute notre histoire et commencer à débaptiser nos rues. Quant à la question de l’islam, il faut là également éviter les amalgames. L’islamisme radical est un phénomène récent qui est venu dénaturer le sens d’une pratique religieuse basée sur le respect de la vie humaine et la tolérance. Né de la vague khomeyniste des années 70 et 80, cet extrémisme n’a rien à voir avec la lutte légitime des patriotes irakiens qui continuent d’infliger de lourdes pertes aux troupes ennemies. Quand ils réussissent à abattre cinq GI’s, ils soulèvent la joie dans les pays arabes où les peuples sont à l’écoute de cette nouvelle révolution qu’ils soutiennent de tout leur cœur et de toute leur foi. Personne de sensé ne parlerait de terrorisme dans ce cas-là ! Mais comme l’information de l’attentat contre les soldats américains est souvent noyée au milieu de tristes nouvelles d’explosions causant d’énormes pertes au niveau des civils, l’amalgame est vite fait.
Après la «saoudisation», la «désislamisation»
Ne nous trompons pas d’amis et, surtout pas d’ennemis ! C’est au nom d’Allah Ou Akbar que les moudjahidine algériens ont mené leur combat contre l’armée coloniale. Mais c’était un engagement religieux sans arrière-pensée politique, une manière d’ancrer son combat dans une cause beaucoup plus vaste : il s’agissait de défendre la terre et les valeurs. Aujourd’hui, les kamikazes obéissent à une autre logique et l’acte de tuer devient une fin en soi. Entre cet extrémisme-là —dont nous avons du reste assez souffert — et les tentatives actuelles de «désislamiser» nos sociétés au nom de la lutte contre le terrorisme et la démocratie, il y a des solutions adaptées à notre réalité maghrébine et en conformité avec notre histoire séculaire. Nous ne sommes pas venus du néant pour être ballottés entre les délires de quelques illuminés barbus et les plans stratégiques de Bush. D’ailleurs, cette Amérique ne sait pas quoi faire. Du temps de Clinton, on nous conseillait de suivre le modèle saoudien présenté comme l’idéal pour nos sociétés religieuses et mal préparées pour la démocratie et le progrès. Avec Bush, finies les tentatives de «saoudisation» de l’Algérie, devenue du jour au lendemain apte à récolter les fruits de la liberté et du modernisme. Nous aurions pu nous arranger avec cette nouvelle Amérique si elle ne s’était pas attaquée à l’Irak et si elle ne menait pas à notre encontre une politique de domination néocoloniale enveloppée par un plan sélectif de réformes. Nous avons la capacité de réagir par nous-mêmes en gardant nos pieds sur terre. Si nous sommes ouverts au progrès et contre toute forme d’extrémisme, nous ne devons pas oublier que l’islam fait partie des valeurs fondatrices de notre être collectif et toute attaque frontale contre cet élément constitutif est vouée à l’échec ; voire elle peut provoquer de nouvelles vagues d’extrémismes qu’il serait difficile de juguler. Et puis, cette Amérique qui se découvre une âme généreuse pour nous protéger du terrorisme au Sahara et qui vient fouler notre sol pour des opérations militaires aux objectifs douteux, ne répondait-elle pas curieusement «absente» au moment où nous menions seuls la sale guerre contre ce fléau dévastateur. C’était l’époque où Washington souhaitait même la victoire des islamistes !
Benhadj en prison : évitons d’en faire un nouveau martyr
Il y a un choix douloureux à faire et remettre Ali Benhadj en prison ne nous semble pas être une mesure appropriée à l’étape actuelle. Cela fait des mois que cet imam pyromane, interdit de parole en public, essaye sans résultat de recomposer ses troupes. L’Algérie de 2005 n’est plus celle de 1990. Une véritable révolution s’est produite ici et ce sont les idées de démocratie, de liberté et de progrès qui ont gagné, portées par le combat héroïque des forces vives de la Nation. On ne refait pas l’histoire. Remettre Ali Benhadj en prison, c’est lui donner ce qui lui manquait jusqu’à présent : un rôle nouveau de martyr. En conclusion, nous rappellerons également qu’une rencontre entre pays maghrébins et ceux du Golfe avec Israël est prévue après le retrait de Gaza. Faisons attention à ce genre d’invitations ! Alger, qui a refusé d’être la capitale de la normalisation avec Israël lors du dernier sommet arabe, ne peut pas marcher dans ces combines. Une étroite concertation avec les autres pays arabes s’avère une nécessité urgente pour contrer ces plans diaboliques. Du reste, il suffit simplement de ne pas sortir des axes traditionnels de la diplomatie algérienne. Et s’il est nécessaire de savoir s’adapter aux nouvelles réalités, il faut faire attention à tout ce qui peut nous mener aux reniements et aux trahisons. Et si demain, on nous obligera à tirer sur tous les moudjahidine irakiens, commençons d’abord par renier notre propre histoire. Ce sera plus logique. Comment appeler alors nos anciens combattants ?
M. .F.

  Diplomates enlevés et assassinés en Irak  
www.algeria-watch.org