Entre états faibles et influences extérieures

Le Sahel où la politique sépare ceux que la géographie rapproche

Avec l’Irak, le Sahel est désormais la région du monde qui fait le plus parler d’elle en termes de menaces réelles ou potentielles de grave instabilité.
Le ventre mou de l’Afrique est l’illustration parfaite de ce fameux principe, selon lequel la politique sépare ceux que la géographie et l’histoire rapprochent.
Les frontières sont quasi inexistantes.
Les populations se connaissent et vivent côte à côte depuis des siècles. Les modes de subsistance sont très proches. Tous les éléments d’une complémentarité presque naturelle existent, et, pourtant, ils ne sont plus considérés comme des avantages précieux, mais comme des sources de menaces. Il est moins question de complémentarité et d’intégration économique et culturelle que de coopération antiterroriste. Il est moins question d’exploiter en commun les richesses de ces contrées désertiques que de tracer des frontières militarisées et des bases de contrôle

Par Louisa Aït Hamadouche, La Tribune, 29 Avril 2008

Le Sahel désigne en arabe le rivage ou la bordure méridionale du désert, la mer intérieure.
Géographiquement, le Sahel s’étend de l’océan Atlantique à la mer Rouge et constitue une séparation entre le Sahara, désert de sable, et la savane. Sur le plan géopolitique, le Sahel est l’arc reliant le Soudan à la Mauritanie en incluant le Tchad, le Niger, le Mali, le Sud algérien et le Sud marocain jusqu’à l’Atlantique. D’autres définitions évoquent une ligne qui part du fleuve Sénégal jusqu’en Erythrée. Globalement, cette région de 5 millions de m2 est considérée comme l’un des ventres mous de l’Afrique.

Quelles sont les menaces qui planent sur cette région ?

L’instabilité quasi permanente du Sahel ne doit rien au hasard et surtout n’a pas commencé avec les discours alarmistes relatifs au terrorisme. En tête des raisons expliquant cet état de fait, citons, en premier lieu, la fragilité des Etats, sinon la faillite de certains d’entre eux. Ces Etats se sont révélés incapables de surmonter les allégeances infra-étatiques de type ethnique ou tribal, lesquelles rendues encore plus complexes par la fracture Afrique noire-Afrique blanche, le Nord et le Sud (Soudan, Tchad, Mali, Niger), les tensions entre populations arabisées et non arabisées (Algérie, Soudan), les inégalités institutionnalisées (généralisées), la traite des esclaves (Mauritanie) et les destructions sociales engendrées par la colonisation généralisée (sauf le Maroc et la Tunisie).
L’échec des Etats à s’imposer par la légitimité a été compensé par un recours excessif à l’outil répressif. Un outil finalement utilisé davantage pour réprimer des mouvements de révolte interne que pour faire face à des menaces extérieures.

Vers une coopération intégrationniste

En plus d’une existence géopolitique de plus en plus centrale, le Sahel a une existence institutionnelle depuis 1998. La Communauté des Etats sahélo-sahariens (Cen-Sad) est une organisation internationale regroupant 21 Etats africains. Elle a été créée le 4 février 1998 à Tripoli (Libye) à l’issue du sommet réunissant les chefs d’Etat de Libye, du Mali, du Niger, du Soudan et du Tchad. Elle regroupe le Bénin, le Burkina Faso, la République centrafricaine, la Côte d’Ivoire, Djibouti, l’Egypte, l’Erythrée, la Gambie, la Guinée-Bissau, le Liberia, la Libye, le Mali, le Maroc, le Niger, le Nigeria, le Sénégal, la Somalie, le Soudan, le Tchad, le Togo et la Tunisie. En 2005, deux nouveaux pays ont adhéré à la Cen-Sad : le Ghana et la Sierra Leone. En 2007, la Guinée et les Comores rejoignent l’organisation.
Le but de cette organisation est pour le moins ambitieux. Une union économique, un plan de développement complémentaire avec les plans nationaux de développement des pays concernés, l’investissement dans les domaines agricole, industriel, énergétique, social et culturel. Tout cela est supposé se réaliser par la suppression de toutes les restrictions relatives à la libre circulation des personnes, des capitaux et des intérêts des ressortissants des Etats. Il est prévu la reconnaissance de la liberté de séjour, de propriété et d’exercice de l’activité économique ; la liberté d’échange et de circulation des biens, des produits et services originaires des pays signataires.
Les Etats s’engagent à promouvoir le commerce régional par une politique d’investissement dans les Etats membres, par l’accroissement des moyens de transport et de communication terrestre, aérien et maritime ainsi que l’exécution de projets communs. A cela s’ajoutent la reconnaissance aux ressortissants des pays membres des mêmes droits, avantages et devoirs reconnus à leurs propres citoyens et l’harmonisation des systèmes éducatif, pédagogique, scientifique et culturel dans les différents cycles de formation.
En 2005, les chefs d’Etat ont décidé de créer une «haute autorité de l’eau, de l’agriculture et des semences» afin de permettre aux pays membres de développer leur agriculture par une meilleure maîtrise des ressources hydriques et la sélection des semences. Une autre décision a été prise, à savoir la construction d’une ligne de chemin de fer reliant la Libye, le Tchad, le Niger, avec des bretelles vers le Burkina Faso, le Mali et le Sénégal. L’objectif de cette décision est évidemment de faciliter les échanges en désenclavant l’espace.

Continuité humaine et discontinuités politiques

Dans une excellente étude, Mehdi Taje définit cet espace comme une région tampon, de jonction et d’échanges difficiles à contrôler pour plusieurs raisons. D’abord, la conflictualité y est endémique. Le découpage des frontières de l’indépendance a très souvent été effectué non pas selon des strates de latitude, mais des strates longitudinales. C’est pourquoi les anciens peuples maîtres et les anciens peuples serviteurs se retrouvent unis dans le même destin national, avec une histoire que les dirigeants n’ont pas pris le soin d’exorciser. Les cas du Sénégal, de la Mauritanie et du Soudan sont illustratifs.
Ensuite, les acteurs non homogènes et imbriqués sont incapables d’exercer leur contrôle sur la région. Il n’existe pas de point d’équilibre pouvant instaurer une sorte d’autorégulation régionale. En revanche, l’enchevêtrement des acteurs, des phénomènes et des enjeux crée une tension en chaîne qui induit des crises à très forte capacité de contagion. Cette contagion n’aurait pas été autant redoutée si les populations n’étaient pas aussi interconnectées et ne vivaient pas dans des conditions très comparables. D’abord, rappelons que les ethnies qui composent les populations sahélo-sahariennes sont principalement les Touareg, les Woodabés et les Toubous, nomades, présents en Algérie, au Mali, au Niger, au Tchad, au Burkina Faso, en Libye et en Mauritanie. Et comme l’écrit Carmen, la politique éloigne souvent ceux que la géographie et l’histoire rapprochent.
Les conflits impliquant les Touareg illustrent bien l’importance de la continuité humaine. La rébellion est aiguë au Mali et au Niger, mais il ne fait aucun doute qu’aucun des Etats frontaliers ne peut se payer le luxe de se sentir non concerné. Les Touareg déclenchent leur premier soulèvement en 1963, réprimé violemment, dans l’Adghagh des Ifoughas. A posteriori, les analystes estiment que les intérêts des Touareg ont été sacrifiés au profit des intérêts énergétiques. Au début des années 1990, les Touareg, communauté berbère millénaire, entrent en rébellion contre le pouvoir central de Bamako et celui de Niamey. Après moult négociations et médiations, les rebelles de l’Azawad (est) renoncent à la lutte armée en jetant symboliquement leurs armes au feu en mars 1995. Dans les deux pays, des combattants sont intégrés dans l’armée régulière et les gouvernements promettent des réformes économiques. Ces réformes sont au mieux trop lentes, voire inexistantes, et les conflits reprennent de plus belle. En mai 2006, les combats reprennent avec l’armée malienne. L’Algérie s’implique à nouveau comme médiateur, donc avec l’autorisation des deux parties. Un accord est alors signé le 4 juillet 2006. Un calme précaire s’installe jusqu’en mai 2007, et Ibrahim Ag Bahanga reprend les armes. Au Niger, les combats ont déjà repris en février 2007 avec le Mouvement nigérien pour la justice (MNJ), dirigé par Agaly Alambo. Pour la première fois, les rebelles recourent aux mines antipersonnel qui font, en août 2007, seize morts au Mali et deux au Niger. Relevons que le président nigérien Mamadou Tandja refuse toute négociation avec le MNJ qu’il assimile à de simples criminels. Ripostant à ses attaques, il décrète l’état d’urgence et prend attache avec Alger et Tripoli.
A ce moment, la rébellion est divisée entre partisans de la reprise de la lutte armée et ceux qui prônent la négociation. Au Mali, Ibrahim Bahanga est contesté en raison notamment de ses liens avec la Libye et plus précisément avec la Légion verte, formée à la fin des années 1980 par Mouammar Kadhafi.
A la fin du mois d’août 2007, l’annonce de la création d’une Alliance touarègue Niger-Mali (ATNM) est faite avec comme porte-parole, Hama Ag Sidahmed, l’un des artisans des accords de paix signés avec le gouvernement malien.

Fragilités économiques

Le troisième facteur d’instabilité et non des moindres est d’ordre économique. La région souffre d’une forte aridité, d’un enclavement et d’un faible accès des populations aux énergies modernes, entre autres, l’électricité. Mouna Izddine rappelle que près de 30% des Sahéliens sont en insécurité alimentaire chronique et que 50% d’entre eux vivent avec moins d’un dollar par jour. Pour survivre ou améliorer leur sort, certains sont prêts à tout, y compris à tremper dans des activités illicites, comme le trafic d’armes. L’énergie est, elle aussi, source de préoccupation.
Le Sahel fait partie des gisements secondaires dont l’intérêt s’est accru en raison de la hausse des prix des hydrocarbures. Les compagnies occidentales traditionnelles, mais aussi la Chine et l’Inde, sont attirées par le pétrole, le gaz et l’uranium. Mais les intérêts extérieurs ne sont pas les seuls à actualiser l’importance de ces nouveaux gisements. Il faut savoir, en effet, que jusqu’à présent, le Sahel dépend encore des énergies traditionnelles, principalement le bois et le charbon de bois. Or, cette dépendance a comme effet direct d’accentuer la désertification qui, dans un cercle vicieux, amplifie la pauvreté.
Cette situation freine durablement le développement économique de la région. Mehdi Taje évoque les risques climatiques qui engendrent une insécurité alimentaire chronique. Mais la nature parfois hostile n’est, certes, pas la seule responsable. La mauvaise gestion des ressources, les détournements, la corruption sont au moins, sinon bien plus coupables, d’autant que les facteurs favorisant les trafics sont bien présents : diamant, uranium, phosphate, or, fer, manganèse, zinc, cuivre…
Les conséquences de ce quadruple échec, institutionnel, politique, sécuritaire et économique, sont importantes, tant potentiellement que concrètement. En fait, tous les fléaux sont déjà présents ou peuvent le devenir à n’importe quel moment. Conflits armés ouverts, multiplication des trafics illégaux d’armes, de stupéfiants, de véhicules volés, de matières premières, de l’émigration clandestine vers l’Afrique du Nord et l’Europe, du blanchiment d’argent, etc.

Violence et terrorisme

Selon les services de renseignements français, écrit Abdallah Darkaoui, la branche maghrébine d’Al Qaïda comprend 500 hommes armés, dont 400 en Algérie et une centaine se déplaçant dans la zone sahélienne entre la Mauritanie, le Mali et le Niger.
L’anticipation des conflits passe par l’évaluation des risques. Mehdi Taje propose la mise en place d’une véritable «veille stratégique» grâce à un «observatoire d’alerte sahélo-antlantique». Il s’agirait de mesurer en temps réel la potentialité d’explosion de conflits ou de crises, à travers l’analyse de certains éléments pouvant laisser présager une rupture dangereuse. Cette démarche est conçue en quatre étapes. La première consiste à imaginer des situations de conflits concevables (guerre civile au Soudan ou au Mali, conflit Tchad-Soudan, etc). La deuxième implique l’évaluation et le choix des options stratégiques possibles. La troisième vise à déterminer la potentialité de survenance de ces situations par l’attribution d’un indice de survenance, si celui-ci est faible, le risque est qualifié de négligeable, dans le cas contraire, les Etats de la région, avec les membres de l’OTAN, mettent en place les options stratégiques pour faire face à la situation. La dernière étape doit assurer l’adéquation entre la potentialité de survenance d’un conflit et les options mises en place. Suivant ce schéma, le potentiel de survenance d’un conflit pouvant mener à l’implosion du Soudan, par exemple, est de 65%.
Selon le Maroc, 81 000 kalachnikovs sont en circulation dans la région du Sahel, et ce ne serait que la face émergée du trafic d’armes dans la région. Des M16 ayant servi dans des conflits internes au Tchad ont été retrouvés en Mauritanie et des Beretta AR-70 utilisés dans la guerre civile du Liban ont été retrouvés chez les groupes armés algériens. Parmi les armes légères les plus courantes, citons les mitrailleuses légères (dont la kalachnikov Norinco russe), les pistolets mitrailleurs (l’Uzi et le Galil israéliens), les revolvers, les pistolets à chargement automatique, les fusils de chasse semi-automatiques à barillet (Street Sweeper Striker 12, etc), ou encore les fusils d’assaut.
Le marché regorge également de mitrailleuses lourdes, de mortiers, de grenades à main, de lance-grenades, de canons aériens, de canons antichars et de lance-missiles, relève Mouna Izddine. Les acheteurs sont aussi bien les tribus nomades se fournissant en armes légères pour protéger leurs troupeaux et leurs campements que des voleurs de bétail. Ce sont aussi des trafiquants d’armes, des petits bandits algériens, de grands caïds de drogue marocains, des rebelles du Scud tchadien (Socle pour le changement, l’unité et la démocratie) opposés au président Idriss Déby Itno. Ce sont, enfin, des instructeurs européens, mercenaires recrutés pour la formation militaire d’opposants à des régimes d’Afrique noire ou encore des terroristes d’obédience diverses. Les Etats-Unis sont la puissance extrarégionale la plus influente. Cette influence a commencé avec l’initiative américaine Pan-Sahel, lancée en 2002. Le but de cette démarche était et demeure le renforcement de la capacité des armées des pays sahéliens à lutter contre le terrorisme et à contrôler leur territoire. Cette initiative s’est élargie et est devenue Partenariat transsaharien de lutte contre le terrorisme, en 2005. Ainsi les manœuvres Flintlock ont-elles associé pour la première fois neuf pays (Algérie, Maroc, Tunisie, Nigeria, Sénégal, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) dans des exercices d’entraînement et de simulation. En 2007, le budget de ce partenariat était de 100 millions de dollars.
Les Etats-Unis justifient la nécessité d’établir une présence militaire continue à travers l’Africom par le fait que la «branche saharienne» du GSPC s’est développée au Sahel et recrute des militants dans les pays où elle s’implante, laquelle se renforcerait en s’alliant avec les éléments du Groupe marocain de la prédication et du combat (GMPC) et une partie du Front islamique marocain (FIM), sous la bannière d’Al Qaïda. Dans la même perspective, ils avancent l’argument selon lequel la montée de l’islamisme au Niger conforte l’implantation régionale du GSPC. Zahir Benmostepha relève que des écoles religieuses marquées de l’empreinte de prédicateurs, pakistanais, afghans et syriens ont été ouvertes dans le nord du Niger, se substituant aux institutions gouvernementales affaiblies.
Les Etats sont incapables de jouer le rôle de régulateur et de protecteur qui est le leur ; ils en appellent à l’aide extérieure, laquelle aggrave leur crise de légitimité. La boucle est bouclée.

L. A. H.

  Le Maghreb sur fond de lutte géopolitique  
www.algeria-watch.org