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Otages d'Arlit : AQMI déstabilise le nord du MaliLe Monde, 21 décembre 2010 Les otages ? Quels otages ? En apparence, la capitale du Mali ignore le drame qui se joue au nord du pays, à 1 500 km, dans l'Adrar des Ifoghas. Au coeur de cet immense massif montagneux sahélien, limitrophe de l'Algérie, sont probablement retenus et sans cesse déplacés les sept employés des sociétés Areva et Satom enlevés, le 16 septembre à Arlit (Niger), par Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI). Alors que le mercure ne dépasse pas 15 °C dans les reliefs du Nord, un soleil d'acier pèse sur Bamako. Aux carrefours, les petits vendeurs proposent des mini-sapins artificiels et des Père Noël gonflables aux automobilistes : bien des Bamakois, musulmans, se préparent pour Noël. Ce jour-là devrait marquer le centième jour de captivité des cinq Français et de leurs compagnons malgache et togolais. Les Maliens, d'abord mobilisés pour nourrir leur famille au jour le jour, sont d'autant moins préoccupés par les otages d'AQMI que les médias n'en disent mot. Les "problèmes du Nord" - euphémisme qui a longtemps désigné les révoltes touareg - ont toujours été considérés par les Noirs du Sud "comme s'il s'agissait de politique étrangère", admet un responsable politique. "Nous ne sommes responsables de rien du tout", a répété le 16 décembre le président malien, Amadou Toumani Touré. Pour lui, les islamistes algériens d'AQMI ont choisi le nord du Mali pour sanctuaire avec la complicité d'Alger. Pourtant, cette indifférence apparente masque une grande agitation dont témoignent, sous le couvert d'un strict anonymat, les nombreuses personnalités interrogées. "Un marché de la libération des otages s'est ouvert, explique un acteur malien très impliqué. De multiples intermédiaires se proposent. Chacun veut se faire valoir auprès de la France et espère en tirer profit." "Cette concurrence ne facilite pas les choses. C'est un immense tâtonnement à émissaires multiples, un vaste magma, ajoute un Européen. Nous avons tendu des fils dans toutes les directions. Nous regardons ceux qui se tendent et en tirons les conséquences." Le "marché" des otages et de leur libération, ouvert depuis les premiers rapts de 2003, a contribué au pourrissement du tissu social et politique du nord du Mali, explique-t-on largement. En rendant des services, des personnalités corrompues se sont transformées en obligées des autorités. D'autres sont accusées de couvrir des enlèvements et de se poser ensuite en médiateurs. Des négociateurs efficaces dans le passé ont été accusés, à tort ou à raison, d'avoir fait fortune. "On m'a appelé la semaine dernière pour aider à des contacts, raconte un élu qui a obtenu des libérations dans le passé. Désormais, je refuse, car au lieu d'être récompensé de ce que j'avais accompli, j'ai été stigmatisé." La tâche semble compliquée par le fait que, selon des informations concordantes, les sept otages ont été séparés en plusieurs groupes accessibles par des canaux différents. Plus de trois mois après l'enlèvement, aucune demande précise n'a été formulée publiquement. En réalité, selon une source digne de foi, les ravisseurs auraient réclamé la libération de trente islamistes détenus dans des prisons algériennes, françaises et mauritaniennes. Des intermédiaires maliens les auraient convaincus de ne pas le faire publiquement afin de ne pas gêner des discussions. Devant le silence de Paris face à ces demandes jugées exorbitantes, AQMI, divisée sur le terrain, aurait botté en touche. Ainsi peut être interprété le message lancé le 19 novembre par l'Algérien Abdelmalek Droukdal, chef d'AQMI, désignant Oussama Ben Laden comme le seul négociateur possible. Un Malien bon connaisseur du dossier y voit une "fuite en avant qui reflète un désarroi des ravisseurs". "Paradoxalement, analyse-t-il, alors que la perspective de gain est décuplée du fait que deux grandes entreprises françaises employaient les personnes kidnappées, les ravisseurs pourraient avoir du mal à gérer un groupe d'otages aussi nombreux et varié. Dans le désert, la logistique est lourde." La présence d'une femme les met "mal à l'aise" en tant que musulmans, poursuit un autre acteur, et celle de deux Africains complique la donne en raison du symbole qu'ils représentent aux yeux du continent noir. Quant à la mobilité des groupes d'otages, essentielle pour les ravisseurs, elle serait limitée. A l'ouest, l'armée mauritanienne a instauré une véritable zone tampon en territoire malien où opèrent 600 de leurs hommes et des avions basés à Tombouctou. A l'est, les islamistes sont sous la surveillance des avions français qui décollent de Niamey (Niger) ou de Ouagadougou (Burkina Faso). Les Etats de la région - Mali, Niger, Burkina, Mauritanie - sont eux aussi mobilisés sous la pression de Paris. Mais aucun ne veut apparaître par crainte d'être accusé de participer au paiement d'une rançon ou de céder à des exigences des islamistes. Pour le Mali, l'enjeu est à la fois plus complexe et vital : AQMI s'est enraciné dans le nord du pays en proie depuis des décennies à des rébellions touareg. L'Adrar des Ifhogas, où seraient retenus les sept otages d'Arlit, a d'ailleurs longtemps servi de sanctuaire réputé imprenable aux Touareg en révolte contre Bamako. La dernière trêve, conclue en 2006 à Alger, s'est traduite par le départ de l'armée malienne du nord du pays, avec la bénédiction des Algériens. Ces derniers, à l'instar des Occidentaux, ont des vues sur les richesses pétrolières et uranifères de la région. L'enracinement d'AQMI a mis en lumière cette désertion de l'Etat (armée, police, justice) négociée avec les Touareg en échange de la paix. Aujourd'hui, les pressions occidentales en faveur d'un retour à la sécurité se heurtent à certaines fractions touareg qui n'ont aucune envie que le pouvoir central se mêle de leurs affaires. D'où les réticences du président malien à intervenir militairement, au risque de raviver la rébellion. La manne financière exceptionnelle procurée par les rançons et le trafic de drogue tombe désormais régulièrement sur ce paysage ravagé par la misère. "Entre 2003 et 2010, 50 millions d'euros ont été payés, estime un acteur de premier plan. Chaque maillon de la longue chaîne des intermédiaires locaux réclame sa part. La lutte des autochtones pour capter ce pactole est sans pitié." Des fortunes soudaines se constituent. "A Tombouctou, Gao ou Kidal, des gens sans activité apparente bâtissent de belles maisons ou investissent dans l'import-export. Les banques maliennes acceptent des sacs remplis d'euros sans poser de question", confirment des sources multiples. L'argent généré par AQMI attise des rivalités internes aux communautés touareg et arabes du Nord. Elles sont à la fois sociales, ethniques et liées aux trafics. Le clivage oppose les fractions dominantes traditionnellement considérées comme "nobles", principalement les Ifoghas, aux clans "vassaux" tels que les Imghad. "Si le Nord continue d'être contrôlé par tous ces gangs avec le soutien de l'Etat, nous allons basculer dans le terrorisme, menace un chef de la fraction "noble". Le jour où 20 % des Touareg seront avec AQMI, on ne sera plus tranquille à Bamako. Ce sera pire que la Somalie." En écho, un responsable "vassal" rétorque : "AQMI, les otages, la drogue : tous les moyens sont bons, pour cette minorité longtemps dominante, pour faire chanter l'Etat malien afin de récupérer les chefferies qu'elle a perdues." Dans ce conflit qui traduit "la révolte des cadets contre une aristocratie", selon un responsable politique, les protagonistes s'opposent en particulier sur le "programme spécial pour la paix et le développement" lancé par Bamako pour réimplanter l'Etat dans le Nord. Ce plan anti-AQMI prévoit la construction d'écoles et de centres de santé, et de onze casernes, dont certaines financées par la France et l'Union européenne et que les Touareg "nobles" considèrent comme une machine de guerre contre eux. Philippe Bernard |
Le Sahel sur fond de lutte géopolitique | ||||
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