Hubert Védrine, ancien ministre des AE français à El Khabar

Le « traité d’amitié » était une fausse-bonne idée

L’Union pour la Méditerranée est une bonne idée mais elle est contestée à Bruxelles et à Berlin

El Khabar, 7 février 2008

L’ancien ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine, a fait part de son optimisme concernant les relations Algéro françaises durant l’ère Sarkozy, estimant que l’Union de la Méditerranée est une bonne idée qui diffère du processus de Barcelone. Dans un entretien accordé à El Khabar, il précise qu’Al Qaida représente, certes, une menace pour la région mais qu’il ne fallait pas en exagérer l’importance « ils n’ont atteint aucun de leurs objectifs ».

El Khabar : Vous avez toujours plaidé pour une politique française en Afrique, vous avez même proposé de constituer une commission bipartisane de gauche et de droite pour rencontrer les leaders Africains, êtes-vous toujours pour cette commission ?

Hubert Védrine : Oui je crois toujours que cette écoute à grande échelle de l’Afrique, si elle dure assez longtemps et s’adresse à toutes les forces vives, et pas que les leaders, dégagerait de grandes perspectives d’avenir et permettrait de sortir la politique française de l’ornière, de la refonder, et d’aborder la politique africaine de l’Europe sur de nouvelles bases.

El Khabar : Que pensez-vous de la politique du président Sarkozy qui ne voit les relations de la France avec les pays africains, asiatiques ou autres qu’à travers le nombre de contrats obtenus ?

Hubert Védrine : Si ces pays signent ces contrats c’est parce qu’ils ont de grands besoins de développement. Il n’y a pas de raison de critiquer ces contrats. Ils jugent certainement cela important pour eux. Mais pour un pays comme la France cela ne devrait être qu’un élément parmi d’autres de la politique générale envers ces pays. Il y a beaucoup d’autres sujets importants, spécifiquement politiques.

El Khabar : Les deux visites menées par le président français en Algérie après son élection, se sont déroulées dans un climat de polémique, quel regard portez- vous sur ces deux périples ?

Hubert Védrine : Il y a toujours un fond polémique et un ton passionné dans les relations franco-algériennes… Mais il m’a semblé que lors du second voyage tout cela était bien maîtrisé, y compris dans la façon de parler du passé et de l’avenir. Il faudra juger avec plus de recul.

El Khabar : L’Algérie et la France avaient essayé de conclure un traité d’amitié, mais cette tentative est tombée à l’eau, quelles en sont les raisons, selon vous ?

Hubert Védrine : C’était une fausse-bonne idée. Parler de « traité », c’était donner un moyen tentant de surenchère ou de blocage à des petits groupes extrémistes ou provocateurs de part et d’autre. L’Algérie et la France n’ont pas besoin de « traité d’amitié » pour avoir des rapports bons et fructueux.

El Khabar : Etes-vous optimiste quand à l’avenir des relations entre l’Algérie et la France, durant le mandat du président Sarkozy ?

Hubert Védrine : Mais oui, pourquoi pas ? Et d’ailleurs cela ne dépend pas que des dirigeants des deux côtés. Les deux peuples dans leur majorité souhaitent de bons rapports.

El Khabar : Le président Français avait annoncé son projet d’Union Méditerranéenne, en quoi est-il différent de ses prédécesseurs, tel que le processus de Barcelone ?

Hubert Védrine : Le processus de Barcelone est une politique européenne au bénéfice des riverains du Sud. L’idée initiale du Président Sarkozy est d’élaborer un projet ensemble, en partenariat. C’est une approche différente et une bonne idée mais elle est contestée à Bruxelles et à Berlin. Au bout du compte, je m’attends à ce que l’Union pour la Méditerranée fédère, de façon souple, un ensemble de projets concrets, en géométrie variable. Les sujets ne manquent pas.

El Khabar : Le projet de Sarkozy n’est-il pas tout simplement une tentative française visant à barrer la route aux américains dans la région ?

Hubert Védrine : Aucun rapport. Un pays de la rive Sud engagé dans un des projets de l’Union aura les rapports qu’il voudra avec les Américains qui sont, de toute façon, déjà là.

El Khabar : Que pensez-vous du projet Africom que les USA tentent d’établir en Afrique, et est-ce que des pays, comme l’Algérie, ont raison de le refuser ?

Hubert Védrine : Je n’ai pas à juger ce projet, ni la décision algérienne. L’Algérie est libre de participer ou non. Tous les projets américains ne sont pas à rejeter, par principe, mais il faut savoir ce qu’ils recherchent dans ce cas particulier. De plus, c’est toujours difficile avec eux d’obtenir qu’ils prennent en compte le point de vue des autres pays.

El Khabar : Peut-on dire qu’AL QAIDA est devenue plus que jamais une menace pour les pays de la méditerranée ?

Hubert Védrine : Plus que jamais, je ne sais pas, mais une menace potentielle et latente voire précise oui, dans cette zone et dans plusieurs autres. Mais n’en exagérons pas l’importance : ils n’ont atteint aucun de leurs objectifs.

El Khabar : Si oui, quel est le meilleur moyen pour y faire face ?

Hubert Védrine : Il n’y a pas de remède miracle : il faut un travail tenace d’information et de prévention. Une coopération des polices. Des politiques intelligentes pour priver ces groupes de leurs arguments de recrutement. Des mesures de protection. Et beaucoup de ténacité et de patience, sans nervosité.

El Khabar : Est-ce que la politique Américaine est responsable de la montée du terrorisme dans le monde, notamment avec ce qui se passe en Iraq et en Palestine ?

Hubert Védrine : Cela serait excessif, voire faux de dire que la politique américaine est la seule responsable. Le terrorisme actuel est d’abord l’expression d’une immense lutte interne au monde arabo-musulman provoquée par de petits groupes extrémistes pour imposer leur conception de l’islam. Cependant la politique de l’administration Bush en Irak et sur la question Israël/Palestine n’a rien arrangé, et même tout aggravé en faisant monter le niveau des risques. Si le Président Bush avait parlé depuis sept ans comme il l’a fait récemment à Ramallah, beaucoup de choses auraient été différentes…

 

07-02-2008
Entretien réalisé par Kamel Zait

  Algérie, chasse gardée de la France  
www.algeria-watch.org