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Algérie-France
Un traité sous conditions ?
Par Chaffik Benhacene, La Tribune, 22 septembre 2005
Le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères a officiellement réagi aux propos du président algérien lors du meeting tenu à Batna dans le cadre de la campagne dite de sensibilisation en vue du référendum du 29 septembre prochain et il a en particulier souligné l’intérêt d’un «devoir de mémoire» conduit dans le respect mutuel tout en relevant que les négociations portant sur le traité d’amitié entre les deux pays suivaient un cours normal.
Il a précisé à ce sujet que MM. Bedjaoui et Douste-Blazy s’étaient concertés la semaine dernière, en marge des travaux de l’Assemblée générale des Nations unies. Avec le recul, on peut considérer que l’adoption, passée longtemps inaperçue ou sous silence du côté des officiels algériens, de la controversée loi de février disposant notamment de «l’aspect positif» de la colonisation a constitué un indiscutable embrayeur d’un retour critique sur un ordre colonial plus ou moins consciemment scotomisé par la mémoire collective algérienne. On rappellera ainsi que le FLN, par la bouche de son secrétaire général, fut le premier à donner le la de réactions algériennes –celles des partis de l’Alliance présidentielle, de l’Organisation des anciens moudjahidine, de l’APN et du Conseil de la nation– qui amplifiaient la condamnation de cette loi tout en lui donnant les assises d’un large consensus à tout le moins des sphères du pouvoir.
L’intervention du président de la République –en l’occurrence sous la forme d’un message adressé aux participants au colloque de l’université Ferhat Abbas de Sétif consacré au soixantième anniversaire des massacres de mai 1945– marquait indéniablement un tournant dans le débat, en vérité plutôt débridé et assez informe, algéro-français sur la question coloniale et la gestion des mémoires des uns et des autres. On le sait, l’analogie entre les fours crématoires nazis et les fours à chaux de Guelma avait choqué en France et suscité même une réaction du Quai d’Orsay appelant «au respect mutuel dans l’exercice du devoir de mémoire» alors que des questions commençaient légitimement à se poser sur le crédit ou les chances d’aboutissement d’un traité d’amitié censé sceller les retrouvailles historiques entre l’Algérie et la France, dans l’esprit de ce qu’il est convenu d’appeler la Déclaration d’Alger de mars 2003.
Du côté français, le choix, tout diplomatique, semble bien avoir été de privilégier la discrétion des discussions feutrées avec le partenaire algérien aux réactions publiques. Alors même que cette question devenait en Algérie un thème récurrent des discours d’un Président déterminé à y imprimer –à l’image même du traité projeté– son empreinte personnelle. La première semonce est-elle venue de Tlemcen où, à l’occasion de la commémoration du cinquantenaire de la création de l’Union générale des musulmans algériens, émerge assez clairement le thème de la repentance et de la demande de pardon sans que soit explicitement établie la relation avec le traité d’amitié. La campagne référendaire sera, d’une manière assez peu attendue, profondément marquée par la question du passé colonial que le chef de l’Etat reprendra presque systématiquement à chacune de ses sorties.
Un thème de campagne
D’abord à Skikda, en marge du cinquantenaire de l’offensive du 20 août 1955, Abdelaziz Bouteflika a explicitement contesté le fait qu’un pays tiers puisse s’autoriser d’imposer sa version de l’histoire détaillant la sauvagerie de la France coloniale puis, une semaine plus tard, à Sétif et, dans le sillage d’un recueillement relevé du président français devant la mémoire des victimes de la répression de 1947 à Madagascar, y avait spectaculairement opposé le martyre algérien introduisant alors sans équivoque la question du pardon que l’Etat français doit au peuple algérien.
Au demeurant, cette référence à une repentance française n’est pas franchement parler neuve dans la réflexion ou les propos publics du président algérien, et l’un des lieux où il l’avait exprimée avec le plus de force et de clarté avait été le prestigieux cadre du palais Bourbon devant l’Assemblée nationale française dans le cadre de la visite d’Etat qu’il y avait effectuée en juin 2000. La condamnation des méfaits de la colonisation –y compris sur le registre de la mise en cause des fondements d’une identité algérienne qui avait fait l’essentiel de l’intervention du chef de l’Etat sur le sujet à Oran-, pour paraître relativement redondante dans les discours officiels algériens depuis l’indépendance, prend bien sûr un relief singulier à la veille d’une signature, revendiquée avec constance par les deux pays, du traité d’amitié et cette condamnation, pour être de ce point de vue sans surprise, se distingue pourtant par les formes qu’elle a pu prendre, lors de la présente campagne référendaire, d’un procès en règle et gradué de l’entreprise coloniale en Algérie.
La nouveauté a pu tenir alors dans l’analogie –à tous égards frappante– qu’établira le chef de l’Etat entre le traitement de la situation des familles de terroristes –que se propose justement de prendre en charge le projet de charte soumis au référendum– et de celle des familles des harkis qui sera marquée par un public et inattendu mea culpa. L’inflexion, sur une question réputée sensible sinon quasiment taboue, vaut d’autant plus d’être relevée qu’elle se conforme aux accords sur la libre circulation des personnes –jamais déclarés en Algérie– dont avait fait état, en son temps, l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Michel Barnier, en réponse à la lettre de protestation d’un groupe de députés UMP à la suite de l’invitation adressée au président algérien de prendre part aux cérémonies commémoratives de Toulon.
Une conditionnalité algérienne ?
La question ne manquera pas alors de se poser de savoir dans quelle mesure la montée au créneau de la critique de l’ordre colonial n’avait pas aussi pour fonction de faire passer cette modification significative de la position des pouvoirs publics en Algérie sur au moins l’une des dimensions de l’épineux dossier des harkis. Même si, là encore, la thèse convenue d’un discours officiel à usage domestique sera sans surprise reconvoquée, il n’est pas exclu que, de plus en plus, une repentance française, quelle qu’en soit à la limite la forme, soit considérée par le chef de l’Etat algérien comme l’une des meilleures garanties du traité d’amitié ou, à tout le moins, d’une adhésion sans restriction de l’opinion algérienne à sa concrétisation.
A Tizi Ouzou comme à Batna, «le cœur ouvert» de l’Algérie mis en avant demandait aussi le pardon en retour. D’évidence, cette question occupera les esprits et sans doute les échanges préparatoires à la signature du traité et il s’agira en particulier de dire si désormais il existe formellement une conditionnalité algérienne –celle donc de la repentance française– à la signature de ce traité. Est-ce alors à cela que faisait référence l’anonyme source, présentée comme proche du Premier ministre, Dominique de Villepin, qui estimait cette signature peu acquise au terme projeté et qui avait suscité une claire mise au point du Quai d’Orsay ? Il n’échappera pas alors que ce traité encourt déjà le risque d’être pris dans l’impitoyable bataille des prétendants en cours à Paris dans les rangs de la majorité et à laquelle l’état de santé de Jacques Chirac aura donné objectivement une subite accélération.
C. B.
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