Police. L’intégralité du texte remis à son avocat, en 1995, par Slimane Rahmouni sur sa garde à vue :

« Si tu parles pas, je vais violer ta femme »

Libération, vendredi 17 février 2006

En deux feuillets recto verso, ni datés ni signés, Slimane Rahmouni livre sa version de sa garde à vue, qui a duré quatre jours à l’hôtel de police de Lyon.
« Qu’es-tu allé faire en Croatie ?" Je suis allé chez ma belle-famille. "Qui as-tu contacté là-bas ?" Personne, je vous dis que je suis allé chez ma belle-famille. L’inspecteur se lève et s’approche de moi, me gifle. Je reste sur mes déclarations. Un autre se lève à son tour et dit : "Laisse-le moi, j’ai l’habitude des Arabes. Je sais comment les faire parler." Je suis roué de coups au ventre, de gifles, on me frappe la tête contre le mur. Je maintiens mes dires.
« On me montre des photos. Je reconnais […] (l’identité a été supprimée à la demande de l’avocat, ndlr). "Comment l’as-tu connu ?" Je l’ai vu deux ou trois fois dans l’année 1992-1993. C’est tout. Je n’ai aucune intimité avec lui. "Tu savais qu’il voulait faire exploser un dépôt d’essence ?" Je l’ai appris par la presse. C’est son problème. Nouvelle ruée de coups. J’ai mal à la tête. Je retourne au cachot.
« Pendant la nuit on revient me chercher. "Alors tu parles. Quand avez-vous monté tout ça ?" Je vous dis que je n’ai rien à voir dans tout ça. Nouvelle rouée de coups. Un inspecteur s’approche de moi et me dit : "Si tu ne parles pas je vais te mettre mon zboub (sexe, ndlr) dans la bouche et tu vas en mourir. Tu veux peut-être qu’on t’amène la sécurité algérienne. Tu verras qu’eux ils n’en ont rien à foutre de ta gueule." Je ne réponds pas. Je n’entends plus rien. On me redescend.
« On revient me chercher. On me montre les photos. Je reconnais toujours les deux types […] (identités enlevées à la demande de l’avocat, ndlr).
« On me montre la photo d’un type nommé Kelkal. Je réponds que je sais qu’il y a un avis de recherche sur lui mais que je ne le connais pas et que je ne l’ai jamais vu de ma vie. Nouvelle rouée de coups. Je suis frappé au foie. Je tombe. J’ai mal. Les menottes me retiennent et m’empêchent de me recroqueviller. Je demande de l’eau. Un inspecteur refuse en disant : "Tu vas salir la bouteille, sale Arabe." L’autre intervient et me donne la bouteille. Je n’ai rien bu ni mangé depuis plusieurs jours. Je suis interrompu à chaque instant dans mon sommeil.
« Je suis ailleurs. Je n’arrive plus à répondre aux questions. Je demande à ce qu’on me redescende. L’inspecteur qui frappe mon dossier me dit : "J’ai fait une faute. Il faut que je retape ta déclaration." Chose faite, je le signe sans lire. On me redescend.
« On revient me chercher pendant la nuit. On me remontre la photo de Kelkal. Même réponse. Un des inspecteurs me dit : "Je crois qu’on va faire comme au bled." Il baisse sa braguette et me dit : "Si tu ne parles pas je vais violer ta femme." Un autre (inspecteur, ndlr) répond : "J’y vais avec toi." Ils sortent du bureau. Je suis inquiet. Ils en reviennent au bout d’un moment. Je les regarde, impuissant. Ils me disent : "C’était bien, tu dois en passer du bon temps avec elle. Alors tu parles maintenant ?" Je n’ai rien à ajouter. Je vous ai dit la vérité. On m’attrape par la tête et on me cogne contre le mur de façon si violente que je commence à m’évanouir. L’inspecteur ordonne qu’on me redescende.
« On me rappelle. Je remonte. L’inspecteur me dit : "Si tu ne parles pas, demain j’expulse ta femme chez Milosevic. Il finira le travail, lui, parce qu’ils en ont violé des femmes comme la tienne. Demain je ramène un billet d’avion à son nom direction Belgrade. Tu verras. On va lui passer à plusieurs dessus et elle en crèvera." Je ne bronche pas. Je suis loin.
L’inspecteur me demande : "Vous la sautez pas à plusieurs avec tes potes, ta femme ?" Je ne réponds pas. Il se lève et me gifle. Il m’entraîne dans les couloirs, un sac plastique sur la tête. Je suis introduit dans une pièce. Ma respiration me lâche. Je sue énormément. Je manque d’air. Je demande à ce qu’on me laisse respirer. On relève le sac jusqu’au nez pour laisser l’air s’introduire. J’entends des voix. Je reçois un coup violent à l’abdomen. Je me plie en deux. On me saisit la tête et je suis heurté violemment contre un objet métallique. Le sac me couvrant totalement toujours la tête. On me dit : "On a été gentils avec toi. Maintenant, ça va aller mal."
« Je retourne à la pièce dans laquelle je suis interrogé. Je dis à l’inspecteur que j’ai de l’arthrose aux genoux et qu’il faut absolument que je m’assoie. Il refuse. Je m’appuie contre le mur. L’inspecteur se lève et me gifle. Il me dit : "Je t’ai dit de rester droit, sale Arabe. Tu vas salir nos murs." Chaque fois que je bougeais la jambe pour me détendre, l’inspecteur se levait et me giflait. Il me dit : "Je t’avais dit de ne pas bouger." Je réponds que j’ai mal aux poignets et aux genoux. Il me regifle. Il me dit : "Ici c’est moi le chef, sale Arabe."
« On me remontre la photo de Kelkal. Je réponds la même chose. L’inspecteur la froisse et me la met dans la bouche. Il me frappe et me cogne la tête. Je lui dis d’arrêter car j’allais perdre connaissance. On me redescend.
« J’ai perdu la notion du temps. Mon crâne me fait mal. J’ai la bouche sèche, les yeux me brûlent, mes genoux me font très mal. J’ai faim. J’attends qu’on me foute la paix. On revient me chercher.
« L’inspecteur me parle plus gentiment. Il me dit : "Demain tu vas partir pour être auditionné chez le juge. Je te laisse voir ta femme cinq minutes et tu me dis tout." Je suis à bout. J’ai demandé un millier de fois de revoir ma femme. Elle est introduite dans le bureau. Je lui parle, le temps de lui demander comment elle allait. On la ramène. L’inspecteur me dit : "Lorsqu’on te frappait, j’ai laissé volontairement la porte ouverte pour que ta femme t’entende. Tu aurais pu éviter tout ça si tu avais coopéré." Je lui dis que je n’ai dit que la vérité. J’attendais avec impatience qu’on me foute la paix. J’avais faim, sommeil, mal de partout.
« Je préviens l’inspecteur que j’allais raconter tout ça au juge. […] (passage coupé à la demande de l’avocat, ndlr). L’inspecteur me dit : "Si tu parles, nous on est couverts par la raison d’État. Un petit Arabe comme toi, on ne le croira jamais. En plus toute l’opinion nous couvre, sans compter les politiques. Mais si tu dis quoi que ce soit et que je te trouve je te fais tuer, ta femme et toi. Je vous fais suivre en voiture et je règle tout ça en un coup de pare-chocs. Ça s’appelle la raison d’État. Tu seras vite oublié. Tu n’auras plus ta femme, plus rien. Ca fera un Arabe de moins et tout le monde sera content."
« "En plus, comme t’as pas parlé, on te coulera quand même car on te fera des preuves si solides qu’elles passeront pour vraies. Tout le monde fermera les yeux. Si tu es là, ça veut bien dire que tu vas en prendre plein la tête. Tu iras en taule et là-bas des gens te buteront. Une fourchette dans les reins en descendant les escaliers. C’est vite trouvé et personne n’y verra rien. Même si tu sors de taule tu n’auras plus d’avenir. Tu nous auras continuellement sur le dos." L’inspecteur me dit : "Tu vois, tes potes m’ont tiré dessus ces enculés. On les a butés. Mais on doit bien se venger. Et c’est sur des types comme toi qu’on le fait." On interpelle ensuite mon petit frère. Il me rejoint. Il s’assied à côté de moi. L’inspecteur me dit : "Tu vois, à cause de tes conneries, ton frère va prendre perpétuité." Il l’entraîne dans le bureau voisin. L’inspecteur me dit : "Tu vois, j’ai passé un marché avec ton frère. Il va dire quelque chose qui va le sauver et puis te couler toi. Si tu m’avais écouté dès le début, on aurait bossé ensemble." Depuis, je n’ai plus jamais revu mon petit frère. »

 
Version imprimable
Antiterrorisme : La méthode française 
www.algeria-watch.org