Des diplomates français suggèrent des pistes au futur président

Réévaluer «sans délai» la politique maghrébine de Paris

par L'un De Nos Correspondants A Paris: S. Raouf, Le Quotidien d'Oran, 2 mai 2007

Dans la longue tradition des courses à l'Elysée, l'initiative est plutôt rare pour ne pas capter les regards.

Un groupe de diplomates français a fait irruption, à sa manière, dans la campagne, en définissant le contenu de ce que devrait être la politique de Paris au Maghreb et au Machrek.

Toujours en fonction, ces acteurs ont cru utile de suggérer au futur président «quelques pistes de réflexion». Issus de «sensibilités politiques différentes», ils sont en prise, depuis des années, avec les relations franco-arabe. D'ou leur travail au sein d'un groupe informel dit «Avicenne» au sein duquel siègent des chercheurs portés sur le monde arabo-musulman.

A s'en tenir à certains faits dont les récents attentats d'Alger et de Casablanca, la réflexion a été menée de fraîche date. Avant d'être bouclée, sous forme de rapport, le lendemain du premier tour de la présidentielle. Un rapport de vingt-six pages dont les constats et les propositions «pourraient être utiles à nos décideurs». De bout en bout, les rédacteurs du rapport développent une vision dans la pure tradition du Quai d'Orsay ou de la politique arabe de la France. Qu'il s'agisse des constats ou des propositions, le ton de la réflexion est aux antipodes de la politique US mise en branle, avec les dégâts que l'on sait, par les néo-conservateurs de la Maison blanche.

Le groupe «Avicenne» appelle le futur président - patron de la politique étrangère de par les us de la Ve République - à oeuvrer en faveur d'une plus grande action de Paris dans ces régions. «Traditionnellement très présente» dans le monde arabe, la France «se doit d'y être active et de faire preuve d'initiative. Elle en a les moyens, elle doit avoir la volonté d'en user». Et le plus tôt sera le mieux.

Familiers des latitudes arabes de l'Atlantique au golfe, les rédacteurs du rapport brossent un état des lieux «préoccupant». Censée sécuriser la région pour mieux la démocratiser, la «guerre contre le terrorisme» engagée par Bush a débouché, au contraire, sur un bilan «bien sombre».

Conflits attisés, désordres à n'en plus finir : les dommages collatéraux n'en finissent pas de précipiter la région dans le chaos. L'inventaire des diplomates d'»Avicenne» prend des allures apocalyptiques. En Afghanistan, «l'influence des talibans s'étend». L'Irak «s'enfonce» dans la guerre civile, le Liban court le risque d'une «guerre civile silencieuse» nourrie par les querelles internes et les effets de l'agression israélienne. Quant au conflit israélo-palestinien, son règlement se fait plus que jamais désirer. Avec l'irruption de conflits communautaires, les risques d'un conflit nucléaire avec l'Iran et le regain d'activisme kurde en Turquie sous l'effet d'autonomie du Kurdistan irakien, l'évolution ne paraît pas de bon augure. Aussi, le groupe «Avicenne» n'écarte pas l'hypothèse d'une «somalisation» d'une partie de la région. «Si l'on ajoute, aux deux extrêmes, le Pakistan et la Somalie ainsi que la vaste zone du Sahara, on voit se dessiner un arc de crises ouvertes, une extension du domaine des guerres, une simultanéité de celles-ci, sans précédents dans l'histoire de la région». Face à ces «turbulences d'une ampleur inconnue», le groupe de diplomates ès-monde arabo-musulman appelle à une restauration des relations traditionnelles de Paris avec la région. Du Maghreb au Machrek, la diplomatie hexagonale souffre d'un «climat désenchanté» et de «priorités contestées». Illustration de cette situation, la France joue «un rôle majeur dans les problèmes mineurs et un rôle mineur dans les problèmes majeurs». Dans le second cas, le dossier palestinien constitue l'exemple «le plus probant».

Le groupe «Avicenne» s'en explique davantage : «nous n'avons plus, comme au temps du général De Gaulle, une vision précise de ce qui fait l'originalité, la constance et la force de notre rapport avec le Maghreb ou avec l'Egypte». D'où, «à l'évidence», la nécessite de mettre en oeuvre un certain nombre de choses. Le rapport suggère, entre autres, la reconstruction d'un «système de priorités», la redéfinition d'une «perspective» sur la base d'objectifs «intelligibles et réalisables pour nos opinions».

Le Maghreb se taille une bonne place dans les interrogations sur la «validité» des priorités diplomatiques de Paris. Le groupe de diplomates se demande si la France n'a pas «laissé s'effriter la priorité qui nous lie naturellement au Maghreb». Sans doute, constatent les membres d'»Avicenne», la coopération y reste-t-elle «importante en chiffres».

Reste que «l'investissement politique, la place dévolue à la relation économique, la valeur de l'aide française ne semblent pas à la mesure de ce que représente et représentera le Maghreb pour notre sécurité, notre prospérité et aussi pour l'harmonie de notre construction nationale au 21ème siècle». Et les rapporteurs de peser davantage sur la charge : «Au Maghreb, les gouvernements attendent de nous concours et, pour chacun d'entre eux, soutien exclusif. Les populations sont plus attentives à la coopération, à la liberté de circulation et à la situation des immigrés chez nous». D'un point de vue structurel, le groupe «Avicenne» reproche à la diplomatie française une approche maghrébine «archaïque, figée et fondamentalement bilatérale». En dépit de sa proximité et de la densité de ses rapports avec la France, le Maghreb est des plus absents dans les réflexions françaises sur le monde arabe.

La France, selon les rédacteurs du rapport, gère «tant bien que mal un acquis sans vision d'ensemble, ni perspective». Son approche de la région est «fractionnée au profit de relations diplomatiques marquées d'une forte subjectivité, influencée elle-même par des préjugés durables». A cette aune, font-ils remarquer, «l'Algérie est difficile, crispée sur ses complexes et ses préjugés durables et on n'en fera jamais assez pour se faire pardonner. La Tunisie, à la fois molle et policière, est d'une fréquentation douteuse. Le Maroc, sorte de fils préféré, est noble, attirant et fragile».

Pour en finir avec le fractionnement, le subjectivisme et les préjugés, le groupe de diplomates suggère au futur chef de l'Elysée une réévaluation «sans délai» de la politique maghrébine de Paris. Cela permettra de «la situer dans une perspective d'ensemble qui s'inscrive elle-même dans l'action globale» que la France entend mener au niveau méditerranéen et sous d'autres cieux.

Un redéploiement de la politique maghrébine au Quai d'Orsay ne pourrait être fécond sans une «meilleure organisation» de la politique étrangère de la France pour l'ensemble du monde arabe. Aujourd'hui, l'ampleur et la diversité des instruments administratifs et financiers français pour le Maghreb sont telles que des changements s'imposent.

Le rapport recommande la mise en place d'un «pilotage interministériel spécifique» pour la région. Pour ses rédacteurs, il pourrait «être opportun» d'étudier la création d'un «Secrétariat général de Comité interministériel» (SGCI) pour le Maghreb. Une entité appelée à évoluer à terme vers une SGCI-Méditerranée pour être «pilotée» par le Quai d'Orsay.

Pour «Avicenne», une gestion interministérielle du dossier maghrébin «s'impose d'autant plus que la France se doit d'être ‘plus maghrébine' que chacun de ses trois partenaires majeurs au Maghreb en prenant elle-même l'initiative de projets nécessaires d'intégration régionale que ces Etats sont trop divisés pour promouvoir à ce stade».

 
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Algérie, chasse gardée de la France  
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