L’étrange revendication d’une association

Qui veut torpiller le rapprochement algéro-français ?

Le Quotidien d'Oran, 18 septembre 2004

Une association de pieds-noirs (USDIFRA) liée à l’extrême droite a annoncé qu’un millier de rapatriés français s’estimant victimes de «spoliation» entendaient porter plainte contre l’Etat algérien auprès du Comité des droits de l’homme de l’ONU à Genève.

Apparemment inspirés par la «générosité» de Kadafi qui vient d’offrir d’indemniser les juifs qui ont quitté la Libye ou bien appâtés par les informations sur les réserves de change en Algérie, les responsables de l’association voient large: ils veulent plus de 12 milliards d’euros ! Alain Garay - un avocat du barreau parisien connu pour être le défenseur de la secte de Jéhovah - qui dit agir au nom de 1 018 «rapatriés» invoque entre autres les accords d’Evian. Des accords effectivement inappliqués et tombés quasiment en désuétude non pas en raison d’une mauvaise volonté de l’Etat algérien mais d’un emballement de la situation dû à la politique de la terre brûlée menée par l’OAS. Peu de choses, hormis la marche vers l’indépendance sans doute, ont été mises en oeuvre dans ces accords. L’action sanglante de l’OAS soutenue par une bonne majorité de pieds-noirs a mené à leur départ massif d’Algérie. Les biens abandonnés par les colons ont été intégrés dans le domaine national par les décrets sur les biens vacants. Sans doute pour le pouvoir algérien de l’époque une allusion lourde de sens à la politique de spoliation des terres durant la colonisation. Des razzias sanglantes contre les populations qui fuyaient la marche des forces occupantes et dont les terres étaient décrétées «biens vacants» aptes à être reversées aux colons. Il est en tout cas frappant qu’une telle démarche ait lieu 42 ans après les accords d’Evian et à la veille du 50e anniversaire de la révolution. L’USDIFRA qui fait partie des organisations de pieds-noirs, qui n’ont pas apprécié l’invitation faite à Bouteflika d’assister aux cérémonies marquant le débarquement en Provence, prennent sans doute les devants. Il s’agit sans doute de faire du bruit alors que les deux pouvoirs, algérien et français, s’activent à préparer un «traité d’amitié». Mais il reste que cette démarche devant le comité des droits de l’homme de l’ONU est un singulier retournement. Il y a quelque chose de cocasse a entendre Me Garay déclarer qu’il est «logique que les spoliés se retournent vers l’Algérie» qui a ratifié le Pacte international des droits civils et politiques en 1989.

Mais ce retournement a du bon. Il devrait enfin libérer les associations civiles algériennes, jusque-là brimées de facto par l’Etat algérien, pour porter devant le comité des droits de l’homme de l’ONU le dossier hideux de la colonisation. Parlant de l’Irak, Jacques Chirac a estimé qu’on a ouvert la «boîte de Pandore». L’association de pieds-noirs, en annonçant qu’elle allait attaquer l’Algérie devant le comité des droits de l’homme de l’ONU, fait exactement la même chose. De nombreux Algériens estiment en effet que leur pays fait preuve de frilosité dans l’évocation des responsabilités de la France, de celles des ultras parmi les colons, des pratiques de l’armée française. Ces dernières années, cette frilosité s’est exprimée dans le dossier sur la torture ouvert par le journal Le Monde qui a publié les témoignages de Louisette Ighilahriz. Les éléments à charge ne manquent pourtant pas dont celui du témoignage froid de Paul Ausssaresses. L’Union syndicale de défense des intérêts des Français repliés d’Algérie et d’Outre-Mer (USDIFRA) peut croire qu’elle met l’Etat algérien — et sans doute français aussi — dans l’embarras. Par contre, elle ne mesure pas qu’elle va libérer les organisations civiles algériennes dont beaucoup sont prêtes - y compris sur le registre des demandes d’indemnisations — à aller au comité des droits de l’homme avec des dossiers autrement plus consistants, autrement plus terrifiants que ceux qu’agitent Me Garay. Dans ce domaine, les organisations civiles algériennes, non tenues par les contraintes politiques ou diplomatiques qui — ou que s’impose — s’imposent à l’Etat algérien, pourraient avoir une attitude très offensive. Un ancien militant du mouvement national a estimé que le poids et le sérieux des promoteurs de cette plainte étaient secondaires mais que cela donnait une «bonne occasion pour passer à l’offensive». Dans l’histoire tumultueuse de la guerre de libération, l’Algérie a plus de motifs de fierté que de honte. On est sûr que les promoteurs d’extrême droite de cette plainte ne sont pas dans la même situation. Le dossier algérien est puissant. Et s’il faut que le comité des droits de l’homme de l’ONU soit l’arbitre d’une histoire qui continue à ne pas passer, beaucoup d’Algériens sont prêts à dire: Ainsi soit-il !

M. Saâdoune


 

 
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