Le procès Marchiani

Un curriculum de soupçons

L'ex-préfet a évoqué son parcours d'agent secret et ses années proches du pouvoir.

Par Karl LASKE, Libération, 5 octobre 2005

«A un moment donné, dans les affaires de prise d'otages, on est bien obligé d'utiliser des gens comme moi !» Au deuxième jour de son procès, à Paris, pour «trafic d'influence», Jean-Charles Marchiani a eu du mal à évoquer sa carrière d'homme de l'ombre, ses opérations spéciales. Il est renvoyé devant le tribunal pour avoir perçu, de 1993 à 1999, 1,2 million d'euros du fabriquant allemand de boîtes de vitesse des 436 chars Leclerc vendus aux Emirats arabes unis.

«Offre». Lorsqu'il a commencé à percevoir ces commissions, Marchiani venait d'être nommé préfet. Lorsqu'elles ont cessé, il venait d'être élu au Parlement européen. Le président Olivier Leurent veut comprendre. Quel agent a-t-il vraiment été ? Quel préfet ? Quel homme d'affaires ? Quel élu ? Pourquoi les soupçons s'accumulent-ils sur le moindre épisode de son curriculum ? «Si je suis poursuivi pour avoir conduit des activités parallèles, il faut le dire», a fini par se plaindre Marchiani.

Etudiant, il fait déjà du renseignement. En 1961. Il est «boursier» des services spéciaux. Mais, trois ans après son intégration, il démissionne. Une note au dossier évoque «les erreurs de manipulation d'un agent» dans l'affaire Markovic. Certains cherchent alors à mêler Claude Pompidou, femme du Premier ministre, à la disparition du garde du corps d'Alain Delon. «Cette affaire vous poursuit, remarque le président, même M. François Léotard (ancien ministre de la Défense, ndlr) en a parlé au juge.» Aucun rapport avec sa démission, soutient-il : «On m'a fait une offre dans le privé.»

Corse. Le privé, c'est Peugeot, Air France, Servair et les hôtels Méridien, dont il devient secrétaire général. Non sans conduire, simultanément, «des opérations à l'extérieur, sur la Corne de l'Afrique». «Ça n'aurait pas été plus simple de rester au Sdece ?» remarque, faux naïf, le président. Au passage, la gestion hasardeuse de Servair lui vaut trois mois de détention provisoire en 1985, puis un non-lieu.

Peu après les attentats de 1986, Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur, le choisit pour créer une cellule de «renseignement et d'action». Le président : «Comment avez-vous connu M. Pasqua ?» Marchiani : «En 68, dans la mouvance corse de Paris...» Puis : «Nos villages sont voisins.» «J'ai donc été chargé de trouver l'argent, les hommes, les avions, les bateaux», reprend Marchiani, alors chez Thomson. La «cellule Marchiani» obtient la libération des otages du Liban en 1988. Marchiani assure que le dispositif secret, en particulier bancaire, aurait été maintenu par la suite. Une explication aux différents comptes bancaires retrouvés. Pasqua l'a démenti. Marchiani insiste : «J'ai demandé à Chirac : "Mon dispositif, qu'est-ce qu'on en fait ?" Jacques Chirac m'a dit : "Vous le maintenez."»

Ecoutes. En 1993, au retour de la droite, il rêve de prendre la tête des services spéciaux. Il est nommé préfet à l'automne. «J'avais la promesse d'être nommé à la tête de la DGSE, raconte-t-il. C'est uniquement pour ça que je suis entré à la Préfectorale.» Ministre de la Défense, Léotard met son nom en fin de liste des candidats. «M. Léotard ne me voulait pas à la tête de la DGSE. Il s'est mis 500 millions d'anciens francs de fonds secrets dans la poche. Si j'avais été patron de la DGSE, il n'aurait pas pu le faire.» Nommé préfet du Var en novembre 1995, il retrouve Léotard, maire de Fréjus.

Devant le juge, l'ancien ministre évoque «les écoutes illégales» pratiquées par le préfet : «Il y avait chez Marchiani un côté de basse police.» «Mon attitude vis-à-vis de Léotard, c'était les ordres, se défend Marchiani. Les ordres venaient de très, très haut.» Dans la famille des ennemis, l'ancien préfet Yves Bonnet, ex-patron de la DST, est bien placé aussi. Il a traité Marchiani d'«opportuniste», d'«escroc au renseignement». Marchiani parle à son sujet de «connivence avec une puissance étrangère», et d'«escroquerie aux personnes âgées». Soudain, il verse une larme. Le sort des moines de Tibehirine est évoqué. Un autre ennemi dont il n'a pas parlé. «C'est une affaire émouvante, soupire-t-il. M. Juppé a le sang de ces hommes de foi sur les mains.» En 1996, le Premier ministre l'avait empêché de négocier, soutient-il.

 

L'affaire des moines de Tibhirine

 
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