Selon un rapport du Quai d'Orsay

La France perd pied en Afrique

par M. Saâdoune, Le Quotidien d'Oran, 27 avril 2008

La France perd pied en Afrique et son image se dégrade. Ce n'est pas la très militante association «Survie» qui le dit, mais une analyse du Quai d'Orsay dont le contenu a été révélé, hier, par le journal «Le Monde».

Cette analyse, en fait une synthèse des télégrammes de 42 ambassadeurs français en Afrique, constate la tendance lourde de l'émergence de nouveaux acteurs économiques en Afrique comme la Chine, mais aussi une perception dégradée de l'ancienne puissance coloniale.

L'image de la France, selon la synthèse de ces télégrammes, «oscille entre attirance et répulsion (...) au gré du soutien politique ou des interventions militaires notamment». Le soutien à des chefs d'Etat africains inamovibles et la présence de bases militaires françaises tendent à accréditer, chez les Africains, l'image d'une France agissant pour des «gouvernements iniques et pour des causes opaques». En outre, un diplomate a mis en exergue les «dégâts durables» pour l'image de la France de l'affaire de l'»Arche de Zoé», l'association qui a tenté de faire sortir clandestinement du Tchad, des enfants supposés être des réfugiés du Darfour. Cette synthèse des télégrammes diplomatiques a été élaborée, selon «Le Monde», «pour tenter de remédier à l'effet désastreux» du discours de Nicholas Sarkozy à Dakar, en juillet 2007. Ce discours, on s'en souvient, avait pris à partie, de manière hautaine, l'homme africain qui serait réfractaire au progrès et qui n'est pas entré dans l'histoire.

«Le Monde Diplomatique» a montré que le discours de Sarkozy, préparé par Henri Guaino, emprunte à la phraséologie de Hegel sur l'Afrique.

Hegel était un grand philosophe mais il n'en a pas moins dit des âneries sur l'Afrique, les entendre dans la bouche d'un président français avait provoqué un choc. Sarkozy avait évoqué, entre autres, ce «paysan africain» qui «ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles». Une provocation pour de nombreux intellectuels africains.

Mais apparemment, ce discours d'un autre âge correspond bien à une perception française, elle aussi dépassée, qui ne voit les Africains que comme «des gens pauvres parce que corrompus, à qui la France doit dire ce qu'ils doivent faire». Or, constate l'analyse, les temps ont changé, la France n'est plus seule en Afrique, la Chine, l'Inde, le Brésil, les Américains -et sans doute faut-il ajouter les Russes- sont dans un jeu concurrentiel sur le continent.

Bongo vs Bockel

Les Africains, aussi, auraient une perception erronée du poids et du rôle de la France, notamment sur sa «voracité» à exploiter leurs ressources naturelles. Ainsi, les diplomates français considèrent que la perception ancrée des Africains selon laquelle Paris «tire toutes les ficelles» dans ses anciennes colonies est contredite par le fait que les principaux intérêts français se situent en Afrique anglophone. «Le Nigéria et l'Afrique du Sud concentrent la moitié des échanges français avec le continent. L'Afrique ne pèse d'ailleurs que pour 0,5% dans le commerce extérieur de la France, contre 40% en 1957» écrit «Le Monde».

C'est cette analyse qui aurait motivé le changement de ton de Nicholas Sarkozy, l'emphase hautaine de Dakar laissant place à de la sobriété du discours prononcé, en févier dernier, en Afrique du Sud. Les Africains, avait-il dit, «en ont assez de recevoir des leçons de morale». Cette analyse est rendue alors que la politique française, officiellement décidée à faire la «rupture avec la Françafrique», pèche par manque de visibilité. L'ancien ministre de la Coopération, Jean Marie Bockel, qui a promis de signer «l'acte de décès la Françafrique moribonde» et mis en cause la «mauvaise gouvernance», le «gaspillage des fonds publics» et la «prédation de certains dirigeants» africains, a été débarqué de son poste.

Sa sortie avait irrité un allié de toujours de la France, un pilier de la Françafrique, le président gabonais Omar Bongo, qui a exprimé sa «surprise» à l'égard «des clichés méprisants faisant des Etats africains de vulgaires mendiants sollicitant, sans fin, l'aumône de la France». Le renvoi de Bockel de la coopération montrait que cette rupture est problématique. La «synthèse» divulguée par «Le Monde» pourrait indiquer que les partisans de la «rupture» qui ont perdu la partie au profit des «réalistes» n'ont pas totalement abandonné la partie.

 

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